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@ Ghizlane Laala

William Acker, le juriste qui se bat pour les « gens du voyage »

Suivi par près de 11 000 personnes sur Twitter, William Acker est un jeune juriste indigné par les discriminations subies par les « gens du voyage », dont il fait partie. Après l’incendie de l’usine Lubrizol, en Normandie, il y a un an, il a entrepris un énorme projet : recenser et cartographier les aires d’accueil en France pour faire saillir celles situées dans des zones soumises à des nuisances industrielles ou environnementales.

Jusqu’à ses 18 ans, William Acker a grandi de façon semi-itinérante en caravane et sédentaire dans une maison située en Seine-et-Marne : « Les endroits où vivent les “gens du voyage” sont souvent mal situés, à l’écart des autres habitants. L’accès aux crédits bancaires, aux assurances et à la propriété est plus difficile pour eux. Certains maires renforcent ces effets de relégation, en leur refusant l’éclairage public, l’accès à l’énergie… En Seine-et-Marne, dans la rue où nous vivions en alternance quand j’étais enfant, le goudron s’arrêtait là où nos terrains commençaient. Certains riverains refusaient de nous parler et craignaient notre présence. C’était toujours la même impression de vivre hors de la société. » La famille de William est pluriculturelle, issue la communauté des Sinté qui viennent de l’Europe de l’Ouest, de manouches et de gadjé — terme qui désigne ceux qui ne sont pas nomades : « Beaucoup d’entre nous ont une identité métissée. On se désigne plutôt sous le nom de “voyageurs”. » Aujourd’hui, ils seraient près de 400 000 à vivre en France, de façon sédentaire ou itinérante dans des aires d’accueil.

Un droit de vote très récent

C’est en mémoire de son grand-père, décédé en 2019, que William s’est engagé pour la défense des droits des gens du voyage : « Mon grand-père avait toujours eu la volonté de faire reconnaître le traitement infligé à notre famille et en particulier à sa mère, internée aux camps de Coudrecieux, Mulsanne et Montreuil-Bellay pendant la guerre de 39-45. Dans ma famille, j’ai été le premier à avoir le bac et un master de droit public. C’était une grande fierté pour lui. Il rêvait que grâce à mes études de droit je défende les voyageurs. Il ne faut pas aussi oublier que la plupart d’entre nous n’ont obtenu le droit de vote qu’en 2012 ! » Jusqu’à une décision du Conseil constitutionnel suite à une Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) en effet, une loi désormais abrogée exigeait que les gens du voyage soient installés pendant au moins trois ans dans une même commune pour pouvoir voter.

De quoi convaincre le jeune William, 21 ans alors, que l’État de droit avait sa carte à jouer dans la lutte contre les discriminations faites à sa communauté. Devenu juriste, le jeune homme de 29 ans a entamé, il y a de cela un an, un recensement des aires d’accueil réservées aux « gens du voyage » à la suite de l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), près de laquelle se trouvait l’une de ces aires. Sa démarche est une initiative personnelle et autofinancée. Ce sont les voyageurs qui lui transmettent les données. Pour l’instant, il a recensé 780 aires d’accueil, et les chiffres provisoires sont accablants : 81 % d’entre elles sont isolées des villes et plus de 62 % soumises à des nuisances industrielles et/ou environnementales : « Un adage connu chez les voyageurs dit : “Si tu ne trouves pas l’aire, cherche la déchèterie.” À Golbey [Vosges], l’aire située rue du Déversoir – ça ne s’invente pas ! – est coincée entre les voies de chemin de fer et l’usine Norske Skog, un fabricant de papier qui émet des odeurs insoutenables. Celle de Castres [dans le Tarn, ndlr] ressemble à un établissement pénitentiaire, avec des herses anti-intrusion, de la vidéo de surveillance, et il y a un gardien 24 h/24… Les gens du voyage sont parqués là où personne ne veut vivre. Il faut savoir que leur espérance de vie est de quinze ans inférieure à la moyenne nationale ! » Face à cet état des lieux, on se pose la question : comment les voyageurs ont-ils vécu le confinement et comment sont-ils pris en charge s’ils ont la Covid-19 ? « La promiscuité sur les aires, les équipements sommaires – lorsqu’ils existent – ont contribué à de nombreuses infections et décès. »

7 500 euros d’amende et un an de prison

William se sent parfois impuissant face à ce dénuement. Certes, depuis 2000, la loi Besson oblige chaque commune de plus de 5 000 habitants à prévoir une aire permanente d’accueil avec eau, électricité et aménagement sanitaire. Mais cette disposition montre surtout ses lacunes aux yeux du juriste. « Les communes de plus de 5 000 habitants représentent à peine 6 % des communes françaises*, c’est une exclusion légale d’une très grande partie du territoire. Ces aires sont gérées par des Établissements publics de coopération intercommunale ou des entreprises privées. Les prix des loyers varient de 200 à 500 euros par mois, sans APL à cause du statut de caravane. En dehors des aires, la présence du voyageur est illégale. » C’est pourquoi certains groupes n’hésitent pas à braver la loi et à occuper des terrains situés dans des environnements plus vivables, même si, depuis 2018, ils encourent une peine allant jusqu’à 7 500 euros d’amende et un an d’emprisonnement. William explique : « Les voyageurs n’ont donc plus le choix : soit ils acceptent ces espaces surpeuplés et sommaires, soit ils choisissent l’illégalité. Beaucoup d’entre eux ne veulent pas abandonner leur culture, alors pour conserver leur liberté de circulation, ils voyagent en grands groupes. Plus l’Etat réprimera, plus il y aura de grands passages à gérer. »

Les préjugés ont la vie dure : le nomadisme est souvent vécu comme un danger social et l’on perçoit souvent cette population comme des « assistés ou des voleurs », observe William. Plus jeune, il a subi l’opprobre. À l’école, certains élèves le traitaient péjorativement de « gitan » et il était mis à l’écart par des instituteurs avec d’autres enfants de voyageurs. Même si son compte Twitter est suivi par près de 11 000 personnes saluant sa pédagogie, William essuie aussi de nombreuses insultes racistes lorsqu’il prend la parole pour déconstruire les clichés ou plaider pour une meilleure considération de sa communauté. Indigné, il souhaiterait que le regard de la société change : « Les voyageurs sont ouvriers agricoles, vendeurs sur les marchés, artisans… Internet bouleverse aussi les usages, j’en connais qui sont courtiers en bourse ou community manager. Tous les gens du voyage ne sont pas des itinérants, mais on reste coincés dans cette catégorie même si on ne voyage plus depuis des décennies. Aujourd’hui, nous sommes aussi infirmiers, fonctionnaires ou dans le commerce international. Le monde entier est devenu itinérant, beaucoup de sédentaires voyagent plus que lesdits gens du voyage. »

Lui-même vit aujourd’hui en appartement dans le sud de la France, mais reste plus que jamais solidaire de sa famille toujours semi-itinérante. Il ajoute : « Pour lutter contre les préjugés, il faut en comprendre les mécanismes. Il me semble indispensable que l’histoire des gens du voyage soit enseignée à l’école, en explorant par exemple l’implication des nomades dans la Résistance. »

Le jeune homme espère achever son recensement avant la fin d’année avec une publication en 2021 aux Éditions du commun. William conclut : « Ceux qui subissent depuis leur naissance un anti-tsiganisme virulent doivent s’engager du côté de l’humanisme. La jeune génération est heureusement de plus en plus consciente des injustices qui traversent notre société. D’autres voyageurs s’engagent comme moi contre ces inégalités, mais il n’y en a pas encore suffisamment… »

* Source : Les chiffres clés des collectivités locales 2018.

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