woman in black shirt standing on green grass field during daytime
© Elia Pellegrini

« Les seuls à t’avoir jamais com­pris sont tes copains du foyer, enfin, ceux avec qui tu ne te bats pas »

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives.
Dans ce qua­trième épi­sode, Cécile, 22 ans, de Charleville-​Mézières, s'adresse aux « fils de rien », c'est-à-dire aux enfants pla­cés, dont elle a fait par­tie.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

Lettre au fils de rien

"Toi le gosse de foyer, enfant de la DDASS. Toi le Cassos. Je t’écris la lettre que j’aurais aimé rece­voir. J’espère qu’elle te per­met­tra de retrou­ver l’espoir en ce fou­tu monde, ou au moins qu’elle te remon­te­ra le moral. Toi qui ne vou­lais que l’amour d’une famille. Tu as eu la mal­chance de naître au mau­vais endroit, au mau­vais moment ou chez les mau­vaises per­sonnes. Ta colère envers tout ce qui t’entoure, ton envie de tout voir brû­ler, je la com­prends. Je la connais. 

On aurait dû t’aimer, t’écouter et te sou­te­nir. Au lieu de ça, on t’a cata­pul­té dans un lieu froid, à devoir par­ta­ger ton inti­mi­té avec de jeunes incon­nus sou­vent hos­tiles. Tu n’as connu ni l’histoire avant de t’endormir, ni le câlin pour te récon­for­ter après un cau­che­mar.

Les seules per­sonnes à t’avoir un peu écou­té sont les éducs qui font ce qu’ils peuvent avec les contraintes de leur métier, si peu nom­breux, et n’ayant pas le droit de trop s’attacher à un enfant. Et puis le psy, qui te regarde par­ler d’un air absent en hochant la tête de temps à autres… Ta parole n’a jamais eu beau­coup de valeur auprès des “adultes”. Les seuls à t’avoir jamais com­pris sont tes rares copains du foyer, enfin, ceux avec qui tu ne te bat­tais pas. Et même quand tu ne parles pas, tu sens bien ces regards, à l’entrée ou à la sor­tie du foyer. On sait que tu viens “de là”. Et tu as l’impression d’avoir été mis à la pou­belle de la socié­té.

Tu vou­dras pas­ser le temps qui te sem­ble­ra si long. Tu écou­te­ras de la musique, tu des­si­ne­ras, tu regar­de­ras des films, tu te bala­de­ras quand tu le pour­ras ou peut-​être même que tu feras des bêtises. Tu auras bien rai­son. Ce sont ces pas­sions soli­taires qui te per­met­tront de tenir. Elles te for­ge­ront une force de carac­tère sur­hu­maine. Celle qui te per­met en ce moment de lire cette lettre. Avec elle, tu com­pren­dras que le pire est pas­sé. Toi qui te disais jusque là que ce que tu es, per­sonne ne vou­drait l’être. J’aimerais que tu ne perdes pas espoir. Oui ta vie ne sera pas un long fleuve tran­quille : tu connaî­tras cer­tai­ne­ment des galères que les enfants aimés ne pour­ront jamais vrai­ment com­prendre. Eux qui seront tou­jours étran­gers à ta soli­tude, à tes idées noires, à cette détresse que tu éprou­ve­ras quand les choses échap­pe­ront à ton contrôle, à ta peur.

Dans la vie de tous les jours, au tra­vail, tout te ramè­ne­ra à ce pas­sé que tu vou­drais oublier. Les gens te deman­de­ront si tu as des frères et soeurs, si tu vis chez tes parents, ce que tu as eu comme cadeaux de Noël… Tu hési­te­ras entre tout débal­ler pour te sou­la­ger ou ne rien dire, pour ne mon­trer aucune faille ou par pur orgueil. 

Tu auras cer­tai­ne­ment du mal à deman­der de l’aide, par peur de déran­ger. Tu pré­fères ne faire aucune vague dans la vie des autres. Mais tu ren­con­tre­ras tout de même des per­sonnes for­mi­dables, sans les avoir cher­chées. Et elles devien­dront cette famille que tu as tant dési­rée. Avec eux et ta volon­té comme amie, tu sau­ras faire feu de tout bois, ta plus belle récom­pense sera ta fier­té. Tu vou­dras t’en sor­tir pour toi même, tu y arri­ve­ras car qui que tu sois, petit être oublié, tu es un guer­rier !" 

Cécile, 22 ans, Charleville-​Mézières.

Lettre d’une géné­ra­tion, épi­sode 3 : « Mon lycée idéal m’encouragerait à créer, inven­ter, défendre des causes, inté­grer des asso­cia­tions et ren­con­trer des gens dif­fé­rents »

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