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© Julie Balagué

La chro­nique du Dr Kpote : spé­cu­la­tions sur le spéculum

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme "ani­ma­teur de pré­ven­tion". Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addic­tives. Ce mois-​ci, il aborde les appré­hen­sions autour de la consul­ta­tion gynécologique.

L’empathie, soit l’identification à l’autre, a ses limites, d’autant plus quand il s’agit de cor­po­ra­li­té. En ce qui me concerne, celles que je fran­chis avec la pré­cau­tion qu’il se doit en terre incon­nue se situent clai­re­ment à l’entrée du vagin et vont jusqu’au bout des trompes de Fallope, soit les ovaires. Le seul organe que je par­tage, en par­tie, avec le géni­tal fémi­nin est mon gland, appa­ren­té au cli­to­ris sur toutes les bonnes planches ana­to­miques égalitaires. 

Mais contrai­re­ment à l’organe fémi­nin, l’extrémité de mon pénis ne m’octroie qu’une infime ration de ce qu’on nomme l’orgasme. Infime, car s’il existe autant de ter­mi­nai­sons ner­veuses sur le gland de la femme que sur celui de l’homme, chez la pre­mière, alors que la zone éro­gène est bien plus petite, son réseau de ter­mi­nai­sons est plus dense. Du coup, pour un volume bien moindre, elle com­prend plus de dix mille cap­teurs contre trois mille à quatre mille au niveau du gland mas­cu­lin. Un tiers en moins, c’est un paquet de mon­tées au rideau avortées.

Humilité

Ma connais­sance ana­to­mique du vagin, du col et de l’utérus sur planches m’invite à l’humilité quand j’aborde tous les sujets concer­nant ces organes. Et la consul­ta­tion gyné­co­lo­gique en fait par­tie. Certes, je peux invo­quer l’importance du res­pect de l’intégrité des corps, prô­ner la vigi­lance vis-​à-​vis de toutes les formes de vio­lences gyné­co­lo­giques ou obs­té­tri­cales, mais je ne me risque pas à échan­ger sur les res­sen­tis, vu que d’utérus, je n’en ai point. Je ne me suis jamais retrou­vé les jambes écar­tées sur des étriers et pro­ba­ble­ment que si cela avait dû m’arriver, j’aurais eu la même tête dépi­tée que ce jeune méde­cin dans le film Annie Colère, de Blandine Lenoir, invi­té for­te­ment à tes­ter la posi­tion déli­cate de celle de son inti­mi­té offerte à tous les regards.

Alors, pour abor­der le sujet avec un petit groupe de jeunes filles sui­vies dans le cadre d’ateliers sco­laires pour décro­cheuses, et qui n’avaient jamais encore consul­té, j’ai choi­si le ques­tion­naire de pré­pa­ra­tion pour "[m]’armer jusqu’aux lèvres" dans la bro­chure Quelques outils d’auto-défense gyné­co­lo­gique à l’usage de toutes les femmes, télé­char­gée sur Infokiosques.net. Le col­lec­tif de femmes à l’origine de ce docu­ment explique l’avoir ima­gi­né en réac­tion à la toute-​puissance des méde­cins et des labos phar­ma­ceu­tiques, comme un acte de résis­tance contre toutes les formes de domi­na­tion. Ce guide liste un tas de ques­tions impor­tantes à se poser avant, mais aus­si après la consul­ta­tion, afin de s’y pré­pa­rer au mieux et d’interroger, ensuite, son ressenti.

Angoisses des pre­miers rap­ports et consentement

Avec le petit groupe de filles, on a cau­sé sai­gne­ments, révé­la­teurs des angoisses des pre­miers rap­ports. "Si le mec est trop bour­rin, il peut tou­cher le fond et ça peut sai­gner ?", a deman­dé l’une d’elles. Les rai­sons des sai­gne­ments sont tel­le­ment mul­tiples – vio­lence du rap­port, contra­cep­tion, lésions de muqueuses, IST ou vagi­nite – que je suis res­té fac­tuel. J’ai donc lis­té leurs ori­gines pos­sibles en me gar­dant bien de diag­nos­ti­quer quoi que ce soit.

Une édu­ca­trice, arri­vée un peu en retard, m’a appor­té une aide pré­cieuse et inat­ten­due dans cette séance. En effet, elle a tenu à nous par­ta­ger son expé­rience per­son­nelle. Sa pre­mière visite gyné­co­lo­gique a eu lieu aux urgences, à 17 ans, pour des règles très dou­lou­reuses. Les filles ont tout de suite deman­dé si c’était un homme qui était de ser­vice. L’éducatrice a répon­du que quand on a vrai­ment mal, on se fout bien du genre ou du sexe de la per­sonne qui va nous ausculter. 

Le pra­ti­cien lui avait deman­dé de s’allonger et d’enlever ses sous-​vêtements. Alors qu’elle lui expli­quait qu’elle avait ses règles et qu’elle était vierge, le type lui a attra­pé les hanches, a des­cen­du son pan­ta­lon et a tiré sur sa culotte en disant, un rien excé­dé : "Il fau­dra vous habi­tuer à vous désha­biller plus rapi­de­ment." Son atti­tude a pro­duit l’effet inverse puisqu’elle s’est rha­billée, puis elle est par­tie. Cette mau­vaise expé­rience, vieille d’une dizaine d’années, elle ne l’a jamais oubliée et elle se sou­vient tou­jours du visage de ce gyné­co peu scru­pu­leux avec le consentement.

Violences gyné­co­lo­giques

Puisqu’on évo­quait les trau­mas, on a lu des témoi­gnages sur #BalanceTonUtérus. Ceux-​ci rap­por­taient deux types de vio­lences : les ver­bales – genre "Il sent quelque chose votre mari lors des rap­ports sexuels ? Car c’est com­plè­te­ment déla­bré" – ou les phy­siques comme "Elle a sans pré­ve­nir intro­duit brus­que­ment deux doigts dans mon anus"…

L’éducatrice a ajou­té qu’aujourd’hui elle ne se rend en consul­ta­tion gyné­co qu’accompagnée de son conjoint. "Pourquoi vous êtes comme ça, les hommes ?" a deman­dé une des jeunes filles, en me fixant. J’ai expli­qué que, mal­heu­reu­se­ment, les vio­lences gyné­co­lo­giques n’étaient pas uni­que­ment le fait des hommes. La soro­ri­té en pre­nait un coup.

Comprendre sa consultation 

On a repris le guide et lu deux ques­tions impor­tantes que peu de per­sonnes se posent après consul­ta­tion : "Qu’est-ce que je com­prends de cette consul­ta­tion ? Ai-​je eu l’impression d’avoir été écou­tée et d’avoir pu poser les ques­tions que j’avais en tête ? " Elles m’ont per­mis d’aborder l’empowerment et la néces­saire impli­ca­tion de la patiente. D’autres ques­tions inter­ro­geaient la néces­si­té ou pas de cer­tains gestes tech­niques. Une pal­pa­tion de seins n’est pas tou­jours de rigueur. On peut apprendre aux patientes à le faire elles-​mêmes, les gui­der pour qu’elles puissent détec­ter des dif­fé­rences de consis­tance, des gros­seurs inhabituelles.

Ce livret, comme dans le film sur le MLAC de Blandine Lenoir, laisse entre­voir le grand retour du self help et de la réap­pro­pria­tion de leurs corps par les concer­nées. À la fin de l’ouvrage, une phrase m’a inter­pel­lé : "Que pul­lulent et tour­ne­voltent les outils d’auto-dépanne, que ce soit en méca­nique, en élec ou en gyné­co." Je connais plus d’un jeune en CFA, qui, à la ren­trée, va kif­fer cette punchline !

Lire aus­si l La chro­nique du Dr Kpote : pas de Grindr avant la prière du soir

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