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© K. Miranda

Petits tuyaux ances­traux pour éco­los occidentaux

La France accueille, jusqu’au 4 mai, la sep­tième confé­rence de l’IPBES ou « Giec de la bio­di­ver­si­té ». À cette occa­sion sera publié le pre­mier rap­port scien­ti­fique mon­dial inté­grant les savoirs sécu­laires des peuples autoch­tones. Une réserve d’idées pour pro­té­ger l’environnement dans laquelle on serait bien inspiré·es de piocher. 

« Le zéro déchet est récent en France. Moi, c’est en vivant chez les Mai Huna que j’ai appris que l’on peut tout récu­pé­rer. » Irène Bellier, aujourd’hui direc­trice de recherches au CNRS, a pas­sé cinq ans dans cette socié­té de l’Amazonie péru­vienne au début des années 1980, dans le cadre de sa thèse en anthro­po­lo­gie. Trente ans avant la fin des plas­tiques à usage unique et les pre­mières pou­belles à com­post, elle a décou­vert ces tuyaux éco­los en s’en remet­tant aux savoirs de peuples ancestraux.

Conseils aux grands dirigeants

Son his­toire illustre bien l’initiative d’une pres­ti­gieuse com­mu­nau­té scien­ti­fique (150 experts du monde entier), mobi­li­sée par la Plateforme inter­gou­ver­ne­men­tale scien­ti­fique et poli­tique sur la bio­di­ver­si­té et les ser­vices éco­sys­té­miques – ou IPBES, de son acro­nyme anglo­phone. Le 6 mai, le groupe publie une vaste syn­thèse, sous embar­go total jusqu’à cette date, cen­sée conseiller les grands diri­geants de ce monde en matière de pro­tec­tion de la faune et de la flore. Et il s’agit là de la « pre­mière éva­lua­tion incluant sys­té­ma­ti­que­ment les savoirs autoch­tones et locaux à une échelle mon­diale », se targue l’organisme. De là à ce que les diri­geants mettent ces pra­tiques sur le même plan que la science à l’occidentale, il y a sûre­ment de la marge. Mais, au moins, « à l’heure où l’on sait que le chan­ge­ment cli­ma­tique pro­vient du modèle indus­triel, sou­ligne Irène Bellier, les savoirs autoch­tones com­mencent à être consi­dé­rés dans le monde occi­den­tal, car ces peuples sont un modèle des formes d’adaptation qui peuvent être utiles à la sur­vie de l’humanité »

Le tableau devient tan­gible lorsque l’on sait que, d’après l’ONU, les terres des peuples autoch­tones – prin­ci­pa­le­ment en Amérique latine, en Afrique et en Asie du Sud-​Est –abritent 80 % des espèces vivantes et végé­tales du monde. Et, s’accordent les anthro­po­logues de tous hori­zons, la par­ti­cu­la­ri­té de ces socié­tés est de dépendre direc­te­ment de leur éco­sys­tème, contrai­re­ment au monde indus­triel. D’où leurs tech­niques res­pec­tueuses de la biodiversité. 

Ainsi de la culture de rota­tion, pra­ti­quée en Inde ou en Amazonie. L’idée : alter­ner les types de plan­ta­tions – piment puis ana­nas, par exemple – et les temps de jachère sur un même espace. Le sol, plus diver­si­fié, gagne ain­si en nutri­ments et en fécon­di­té. Même prin­cipe avec l’agroforesterie, ins­pi­ra­tion de la per­ma­cul­ture contem­po­raine, note Yildiz Thomas, cher­cheuse en « inter­ac­tions bio­cul­tu­relles » et experte man­da­tée dans le cadre du rap­port de l’IPBES. « C’est là l’exemple type du savoir autoch­tone tra­di­tion­nel, pra­ti­qué dans ces socié­tés un peu par­tout dans le monde, explique-​t-​elle, et on le réuti­lise aujourd’hui en Europe. » À l’inverse des mono­cul­tures stan­dar­di­sées, ce mode d’exploitation pré­voit de faire pous­ser des arbres au milieu des plan­ta­tions. Résultat : la terre est plus riche et solide grâce aux racines, les cultures gardent une tem­pé­ra­ture fixe en rai­son de l’ombre des feuillages et les oiseaux dis­posent de plus de branches où faire leur nid. 

D’autres tech­niques font débat. C’est le cas du brû­lis. « De petits feux fores­tiers, contrô­lés et limi­tés à cer­taines zones, détaille Fiore Longo, direc­trice de l’ONG de pro­tec­tion des peuples autoch­tones Survival France. On en trouve chez les Soliga, dans le sud-​est de l’Inde. L’objectif est de rendre les sols plus fer­tiles et moins sujets aux incen­dies acci­den­tels. » Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le pro­cé­dé est au contraire un risque majeur de des­truc­tion des terres.

Autre « leçon » remar­quable des peuples natifs : « la capa­ci­té à lire la nature », résume Irène Bellier. Comme nos grands-​parents jadis, qui uti­li­saient d’ailleurs les mêmes tech­niques. Sa consœur et élève Sofia Cevallos, spé­cia­liste des Indiens d’Équateur, abonde : « Les peuples autoch­tones ne se disent pas qu’ils “pro­tègent” la bio­di­ver­si­té. Ils ont conscience qu’elle fait par­tie d’eux et, de ce fait, vivent en sym­biose avec elle au quo­ti­dien. » Sensibilité à la bio­di­ver­si­té que les socié­tés occi­den­tales pour­raient retrou­ver en ten­tant de com­prendre cette concep­tion du monde.

Espoir limi­té

On retrouve ces « bons plans » men­tion­nés – avec ou sans réfé­rence aux autoch­tones – par la Banque mon­diale, l’ONU ou sur des blogs d’écolos. Et même sur… un site de l’industriel de pommes de terre McCain, qui qua­li­fie la rota­tion des cultures d’« essen­tielle », tout en se conten­tant de la « conseiller » aux pro­duc­teurs. Un peu facile… Il existe en outre des biblio­thèques numé­riques de savoirs autoch­tones, comme la Banque mon­diale de connais­sances tra­di­tion­nelles (TKWB). Mais la ten­dance reste mar­gi­nale. Impossible de remettre en cause les rap­ports de force face aux géants de l’agriculture inten­sive et de l’énergie. 

« Bien sou­vent, tout ce qui concerne la prise en compte des savoirs autoch­tones se résume à des enga­ge­ments sur le papier », ren­ché­rit Sofia Cevallos. Par ailleurs, peu de lois pro­tègent ce patri­moine. Seuls deux textes inter­na­tio­naux – la conven­tion 169 de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail de 1989 et la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones, de 2007 – leur recon­naissent des droits fon­da­men­taux. D’après les recherches de l’anthropologue, 70 % des terres cen­sées appar­te­nir aux autoch­tones en Équateur sont au final gou­ver­nées par des entre­prises pri­vées. Dans ces condi­tions, dif­fi­cile de pré­ser­ver leur savoir-​faire en matière de biodiversité.

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