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©Nicolas Brulois

Lettre au deuil de ma mère : « Tu me forces à croire en moi pour me convaincre qu’un jour ça ira mieux »

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives. Dans ce 19ème épi­sode, Inès, 21 ans, qui vit à Grenoble écrit au deuil de sa mère, décé­dée l'an der­nier.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

"Monsieur le Deuil, 

J’étais au cou­rant de ton exis­tence depuis bien long­temps. Tu as ins­pi­ré beau­coup d’histoires que j’ai dévo­rées en gran­dis­sant. On s’est croi­sés quelques fois avant que tu t’installes dura­ble­ment dans ma vie. Hé oui, les grands-​parents et les rêves d’ado ne sont pas éter­nels. Notre flirt n’aurait dû durer qu’un temps. Puis tu devais par­tir. Et une fois mes épaules suf­fi­sam­ment larges, on aurait pu avoir une véri­table his­toire toi et moi. 

Bien sûr, cela ne s’est pas­sé comme pré­vu. Tu es entré dans ma vie de façon sour­noise, l’année de mes 20 ans. On m’avait vague­ment pré­pa­rée à ton arri­vée, mais je ne pen­sais pas vivre avec toi aus­si tôt. Progressivement, tu as pris tes quar­tiers. Quand la mort s’est impo­sée à moi, quand mon espoir d’être plus forte que la mala­die que deux fois nous avions déjà repous­sée s’est bri­sé, j’ai com­men­cé à sen­tir ta pré­sence. Déjà, tu cal­mais ma colère. Pourtant, cette injus­tice se trou­vait décu­plée par un virus qui m’arrachait au récon­fort de mes proches. À l’âge où l’on attend tout de la vie, mes espé­rances ont été broyées.

Je sens bien que tu essayes d’apaiser la vio­lence de la mort qui m’a arra­chée à l’amour de ma mère. De façon tendre ou cruelle, tu me pro­jettes dans une pro­fonde mélan­co­lie. Je me sens lasse. Lasse de me retour­ner dans la rue pen­sant croi­ser ma mère, lasse de pré­tendre que « ça va », alors que rien ne va plus. Mes émo­tions sont tan­tôt décu­plées, tan­tôt atro­phiées. Je ne par­viens plus à trou­ver du sens dans mon quo­ti­dien. Je me demande à quoi bon obte­nir mon diplôme si celle qui m’a tant sou­te­nue ne peut me féli­ci­ter ? Il m’arrive encore de vou­loir com­po­ser son numé­ro pour lui racon­ter qu’ici, les ceri­siers sont en fleurs. Pour lui dire à quel point ils sont beaux, puis d’avoir un haut-​le-​cœur en me rap­pe­lant que non, je ne lui dirais rien de tout cela. Il y a des jours où, sans pré­ve­nir, la dou­leur me trans­perce. Je m’endors alors au milieu de mes larmes, per­due dans ma soli­tude. Ses amis me disent à quel point je lui res­semble, à quel point elle serait fière de moi. Ils ne savent pas à quel point cela pro­voque en moi un sen­ti­ment amer.

Je ne peux te consi­dé­rer comme un ami. La mort m’a rom­pue. Aujourd’hui, tu es encore trop lié à elle pour que nous soyons amis. Comprends que ma vie a volé en éclat. Depuis, je passe mon temps à me cou­per pour ten­ter de ras­sem­bler mes mor­ceaux. Je n’ai plus de chez-​moi. Un voile trans­lu­cide s’est dépo­sé sur ma vie. Je suis là, sans jamais être com­plè­te­ment pré­sente. Des mots comme « par­tie » sont ter­nis à jamais. Je déteste la vio­lence des euphé­mismes. Les morts ne sont pas « par­tis » : les morts sont morts.

Tu m’amènes dans des direc­tions impro­bables et tu me dévoiles des facettes de ma per­son­na­li­té que je ne soup­çon­nais pas. Puisque je ne peux plus me voir à tra­vers les yeux de ma mère, j’apprends à me faire confiance. Je deviens quelqu’un d’assuré et de déter­mi­né. Tu me forces à croire en moi pour me convaincre qu’un jour ça ira mieux. Moi qui ai tou­jours été insou­ciante, tu m’as ren­due grave. Je sais main­te­nant quelque chose que la plu­part des gens de mon âge ne sont pas près de connaître. Tu m’apprends des choses que je n’aurais jamais sues sans toi. Mais je ne vais pas te remer­cier pour cela, car tout ce que tu m’apportes c’est ce que ma mère aurait dû avoir le temps de m’apprendre.

Je te pré­fère à la souf­france de ma mère. Je te fais confiance pour m’emmener au plus pro­fond de la faille qui s’est ouverte en moi. Je sais que je souf­fri­rai encore long­temps. Je suis prête à affron­ter toutes les étapes que tu me réserves. Il faut que je te fasse une place, car tu fais par­tie de moi. Mais, recon­nais que tu n’es pas facile à suivre. Tu aimes me faire aller et venir entre le déni, la colère et la dépres­sion. Tu ne suis pas le pro­gramme à la lettre, mais je sens le temps faire son tra­vail.

Progressivement, grâce à toi, j’accepte la mort. Progressivement j’essaye d’arrêter de sur­vivre, pour vivre à nou­veau. Malgré les jours d’abattement, mal­gré ma colère face à tant d’injustice, je conti­nue­rai à com­po­ser avec. Malgré la vio­lence des confi­ne­ments, je redouble d’inventivité pour expri­mer mon besoin de vie dans un monde mis à l’arrêt à cause d’un virus. Je me crée de nou­veaux refuges, loin, dans un monde rêvé. Je t’écris, je te donne un corps, puis j’écris à ma mère tout ce que je ne peux dire de vive voix. J’apprends à deman­der de l’aide lorsque j’en res­sens le besoin. Je m’évade dans de longues marches en nature, par­fois seule, sou­vent en bonne com­pa­gnie. Sur mon sen­tier j’ai fait des ren­contres qui m’aident chaque jour à t’accepter entiè­re­ment, je les en remer­cie sin­cè­re­ment. Ce sont des bouf­fés d’air pré­cieuses. 

Certains jours, j’ai le sen­ti­ment de réus­sir à nous syn­chro­ni­ser. Je com­mence à com­prendre que tu n’es pas un enne­mi à semer. Au contraire, tu sembles vou­loir m’aider, tu es à mes côtés, quand per­sonne d’autre n’est là. Tu me montres que j’ai encore la force d’exprimer mon besoin de vivre. Un jour, je serai capable de te remer­cier.

J’accepte que la vio­lence que je vis soit à la hau­teur de la per­sonne que j’ai per­due. Pour elle, pour ses pro­messes, pour mes pro­messes, je conti­nue­rai de t’accepter au mieux pour pou­voir avan­cer dans ma recons­truc­tion. Jamais je ne ces­se­rai d’aimer, jamais je n’oublierai."

Inès

Lettres d’une géné­ra­tion, épi­sode 18 I Lettre à mon vil­lage incon­nu : « Je me sens triste de ne pas encore avoir fou­lé ton sol »

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