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De gauche à droite : Regula Alon, Pascale Chen, Vivian Silver, Roni Keidar et Zilpa Yuz. Elles sont toutes militantes pour la paix de Women Wage Peace.

“Nos enfants, des deux côtés, sont les vic­times de cette vio­lence inces­sante” : Pascale Chen, de Women Wage Peace, mou­ve­ment paci­fiste israélien

Alors que le bilan humain de la guerre ne cesse de s’alourdir, Pascale Chen, membre du mou­ve­ment paci­fiste et fémi­niste israé­lien, Women Wage Peace – qui mène un par­te­na­riat depuis deux ans avec l’association pales­ti­nienne Women of the Sun –rap­pelle auprès de Causette que les femmes pales­ti­niennes et israé­liennes auront tou­jours un rôle cru­cial à jouer dans le pro­ces­sus de paix.

Onzième jour de guerre et une plon­gée tou­jours plus pro­fonde dans l’effroi et la dou­leur. À Gaza, ville assié­gée par l’armée israé­lienne depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre der­nier, entre deux cents et cinq cents per­sonnes ont été tuées, selon des sources pales­ti­niennes, mar­di 17 octobre au soir, dans le bom­bar­de­ment de l’hôpital Al-​Ahli de l’enclave pales­ti­nienne. Un bom­bar­de­ment lourd, attri­bué par le mou­ve­ment isla­miste pales­ti­nien, au pou­voir à Gaza, à l’État israé­lien qui accuse de son côté le Jihad isla­mique, groupe armé pales­ti­nien allié du Hamas, consi­dé­ré comme une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste par de nom­breux pays occi­den­taux. Surtout, un bom­bar­de­ment qui alour­dit le bilan humain : à Gaza, la guerre a déjà fait plus 3 000 mort·es, en majo­ri­té des civil·es, dont plus de 750 enfants. De l’autre côté de la bande de Gaza, la socié­té israé­lienne retient son souffle et suit, pétri­fiée, la situa­tion des 199 otages qui y sont rete­nus prisonnier·ères depuis l’attaque meur­trière du Hamas qui a fait plus de 1 300 mort·es dont 21 Français·es.

Alors qu’une inva­sion ter­restre de l’armée israé­lienne semble immi­nente dans la bande de Gaza et augure une énième guerre qui sera longue et meur­trière, des voix paci­fistes s’élèvent pour rap­pe­ler qu’un pro­ces­sus de paix est la seule manière de mettre fin au cycle de vio­lences qui per­dure depuis des décen­nies. Et que les femmes ont un rôle cru­cial à jouer dans ce pro­ces­sus. Parmi elles, celles du mou­ve­ment paci­fiste israé­lien, Women Wage Peace — que l’on peut tra­duire par “Les femmes œuvrent pour la paix” —, fon­dé en 2014. Depuis la créa­tion de son pen­dant pales­ti­nien, Women of the Sun, il y a trois ans, Palestiniennes et Israéliennes œuvrent désor­mais ensemble pour deman­der à leurs diri­geants de mettre fin au conflit.

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Pascale Chen, le 4 octobre der­nier lors d'une ren­contre à Jérusalem 

Des mil­liers de mili­tantes fémi­nistes et paci­fistes s’étaient d’ailleurs ras­sem­blées, le 4 octobre der­nier, trois jours avant l’attaque du Hamas, pour une grande marche pour la paix à Jérusalem et aux abords de la mer Morte. L’une d’elles, Pascale Chen, franco-​israélienne et membre de Women Wage Peace depuis ses débuts, dont les fils et le mari viennent d’être enrô­lés dans l’armée en tant que réser­vistes, raconte à Causette l’impact de cette guerre sur les mili­tantes, l’horreur et l’inquiétude pour l’une des leurs, Vivian Silver, cer­tai­ne­ment rete­nue en otage à Gaza. Mais aus­si l’espoir tou­jours intact de par­ve­nir enfin à une paix juste et durable entre Israélien·nes et Palestinien·nes. Entretien.

Causette : Tout d'abord, com­ment allez-​vous ? 
Pascale Chen : Je suis encore sous le choc de l’attaque du Hamas et de tout ce qui en a décou­lé. Je suis tou­jours dans un état d’horreur avec beau­coup de tris­tesse. Le 7 octobre, ça m’a pris plu­sieurs heures pour com­prendre ce qu’il s’était pas­sé, c’était tel­le­ment impen­sable qu’on avait du mal à com­prendre. Je n’avais encore jamais vécu une attaque pareille. J’ai quit­té Paris pour Tel-​Aviv il y a trente et un ans, donc bien sûr que j’ai vécu des choses dif­fi­ciles, il y avait de la vio­lence, des heurts entre Israéliens et Palestiniens, mais jamais ces horreurs-​là. Or mal­gré l’horreur, je garde espoir d’un ave­nir meilleur. Ce qui me fait beau­coup de bien, c’est l’élan de soli­da­ri­té qui s’est tout de suite mis en place. On a orga­ni­sé des actions pour venir en aide aux gens qui ont sur­vé­cu à l’attaque du Hamas mais qui ont tout per­du. Ça me per­met de me rendre utile et de reprendre petit à petit le contrôle sur ma vie. Et puis bien sûr, je pense à l’après. On va devoir recons­truire et œuvrer à nou­veau, et plus que jamais, pour la paix.

Quel impact l’attaque du Hamas a‑t-​elle eu sur les mili­tantes pour la paix de votre mou­ve­ment ? 
P. C. : Après le choc de l’horreur, on a tout dou­ce­ment res­sen­ti le besoin de se réunir, de dis­cu­ter et de se sou­te­nir. On a fait une pre­mière réunion par visio au cours de laquelle nous avons enten­du les témoi­gnages des sur­vi­vantes du mas­sacre. On a aus­si expri­mé notre colère, notre peur et notre tris­tesse. Notre grande inquié­tude aus­si pour les otages et pour la popu­la­tion pales­ti­nienne de Gaza qui est aus­si prise en otage par le Hamas. Pour l’instant, je pense qu’il est encore dif­fi­cile d’être dans l’action concrète. On passe de la colère à la peur, à la tris­tesse, au doute, au décou­ra­ge­ment mais aus­si, et c’est très impor­tant, à l’espoir. 

“La solu­tion à ce conflit ne peut être que diplomatique”

Le conflit israélo-​palestinien dure depuis des décen­nies. Avez-​vous le sen­ti­ment d’un carac­tère inédit dans le conflit ? 
P. C. : Je pense que ce qui s’est pas­sé, en effet, c’est quelque chose d’inédit dans l’histoire du conflit. Et c’est évident qu’il y aura un impact. Mais c’est aus­si une façon de voir que nous sommes arri­vés à un moment extrême, où, fina­le­ment, la solu­tion à ce conflit ne peut être que diplo­ma­tique. C’est pour cela qu’il faut abso­lu­ment qu’on reprenne les négo­cia­tions, qu’on repense à une solu­tion accep­table pour les Israéliens et les Palestiniens. Évidemment, quand je vous dis ça aujourd’hui, ça paraît ima­gi­naire et uto­pique, mais il faut y croire, nous n’avons pas d’autre choix. 

Une de vos membres, Vivian Silver, 74 ans, aurait cer­tai­ne­ment été enle­vée par le Hamas le 7 octobre dans sa mai­son ins­tal­lée dans le kib­boutz de Be’eri, proche de la bande de Gaza. Avez-​vous pu avoir de ses nou­velles ? 
P. C. : Non. C’est une femme que je connais depuis la créa­tion de notre mou­ve­ment, il y a neuf ans. Et sur­tout, c’est une amie. Vivian se bat depuis des années pour construire un dia­logue de paix avec les Palestiniens. Elle a par exemple fait énor­mé­ment dans l’aide huma­ni­taire avec la bande de Gaza pour per­mettre aux Palestiniens de rece­voir des soins médi­caux dans des hôpi­taux israé­liens notam­ment. Elle a aus­si œuvré pour que les tra­vailleurs pales­ti­niens qui venaient de Gaza puissent rece­voir un salaire juste et béné­fi­cier des mêmes droits sociaux que les tra­vailleurs israé­liens. Le jour de l’attaque, elle a réus­si à nous écrire sur notre groupe WhatsApp pour nous infor­mer qu’il y avait des tirs et des cris dans son kib­boutz et que des ter­ro­ristes étaient ren­trés chez elle. Je lui ai envoyé un mes­sage en pri­vé pour lui dire qu’elle fasse très atten­tion et qu’elle soit très pru­dente. Elle a juste pu m’envoyer un petit émo­ji de deux mains en signe de prière. Depuis, on n’a plus de nou­velles. Il y a encore des corps à iden­ti­fier dans cette zone, donc on ne sait pas encore si elle est en vie. Elle est pro­ba­ble­ment à Gaza, prise en otage.

“Nous tra­vaillons comme deux mou­ve­ments sœurs, qui ont leur propre auto­no­mie mais le même objec­tif : arri­ver, enfin, à la signa­ture d’un accord diplo­ma­tique entre les Israéliens et les Palestiniens”

Comme Vivian Silver, vous œuvrez depuis neuf ans pour la paix. Racontez-​nous la nais­sance de votre mou­ve­ment paci­fiste Women Wage Peace ?
P. C. :
Notre mou­ve­ment a été créé en 2014 à la suite d’une guerre [qui a faite 66 mort·es du côté israé­lien et 2 251 du côté pales­ti­nien dont 551 enfants, ndlr]. À la fin, une dou­zaine de femmes israé­liennes se sont réunies pour mettre fin au cycle de vio­lences et bâtir un futur sécu­ri­sé pour nos enfants. Il y a eu cette idée qu’il fal­lait, nous femmes, prendre notre des­tin en main. On a donc lan­cé Women Wage Peace, un mou­ve­ment de femmes israé­liennes juives, musul­manes, chré­tiennes, croyantes, laïques et athées. Des femmes venues d'horizons poli­tiques dif­fé­rents, de la gauche à la droite en pas­sant par le centre. En 2021, le mou­ve­ment par­te­naire des femmes pales­ti­niennes, Women of the Sun, est né. C’est un par­te­na­riat assez récent que nous atten­dions depuis très longtemps. 

Quels sont les objec­tifs de ce par­te­na­riat ? 
P. C. : Nous tra­vaillons comme deux mou­ve­ments sœurs, qui ont leur propre auto­no­mie mais le même objec­tif : arri­ver, enfin, à la signa­ture d’un accord diplo­ma­tique entre les Israéliens et les Palestiniens. C’est fon­da­men­tal que cet accord soit un accord hono­rable, un accord équi­table, juste et durable, et bien sûr mutuel­le­ment accep­té par les deux par­ties. Avec une par­ti­ci­pa­tion pleine et active des femmes israé­liennes et pales­ti­niennes, confor­mé­ment à la réso­lu­tion 1325 du Conseil de sécu­ri­té des Nations unies [cette der­nière montre que quand les femmes sont autour des tables de négo­cia­tion, non seule­ment la paix advient plus rapi­de­ment, mais en plus, elle est plus durable, ndlr].
Vous savez, nous vivons les mêmes tra­gé­dies en tant que mère parce que nos enfants, des deux côtés, subissent et sont les vic­times de cette vio­lence inces­sante. Concrètement, avec Women of the Sun, nous avons rédi­gé une péti­tion com­mune “L’appel des mères”, en 2021 qui appelle nos diri­geants, qu’ils soient Palestiniens ou Israéliens, à reve­nir à la table des négo­cia­tions. Cet appel exprime de façon très claire le désir que nous avons de pen­ser à un ave­nir de paix, de liber­té, d’égalité, de droit et de sécu­ri­té, pour nous-​mêmes et pour les géné­ra­tions futures. Aujourd’hui, on demande à toutes les femmes israé­liennes et pales­ti­niennes, et aux peuples de ces deux nations de rejoindre notre appel et de mani­fes­ter leur sou­tien à la réso­lu­tion rapide de ce conflit. Nous vou­lons que les diri­geants de l’autorité pales­ti­nienne et de l’État israé­lien entendent notre voix et reprennent le dialogue. 

“On espère que cette guerre se ter­mine le plus rapi­de­ment pos­sible avec le moins pos­sible de vic­times civiles pour pou­voir conti­nuer notre partenariat”

Début octobre, quelques jours avant l’attaque du Hamas, vous avez jus­te­ment par­ti­ci­pé à une “marche pour la paix” au bord de la mer Morte avec l’association Women of the Sun. 
P. C. : Oui, nous avons accueilli les femmes pales­ti­niennes et nous sommes d’abord allées à Jérusalem puis à la mer Morte pour une grande confé­rence sur la paix, où a été ins­tal­lée sym­bo­li­que­ment une table de négo­cia­tion sym­bo­li­sant le retour du pro­ces­sus de paix que nous deman­dons. On a échan­gé sur nos façons de voir les choses, sur les dif­fi­cul­tés aux­quelles nous sommes confron­tées, sur notre his­toire comme peuple pales­ti­nien et comme peuple israé­lien. Ce sont des ren­contres tou­jours très impor­tantes parce qu’elles per­mettent pour cer­taines femmes de voir, par­fois pour la pre­mière fois, des femmes israé­liennes ou des femmes pales­ti­niennes. Par exemple, cette année, nous avons fait une ren­contre à Tel-​Aviv où Rym, l’une des fon­da­trices de Women of the Sun, est venue par­ler de nos dési­rs et de nos aspi­ra­tions à mili­ter pour la paix. Elle a pu répondre à des ques­tions du public. Certains ren­con­traient une femme pales­ti­nienne pour la pre­mière fois. On a aus­si fait plu­sieurs ren­contres entre des enfants israé­liens et des enfants palestiniens.

Avez-​vous eu des nou­velles des mili­tantes de Women of the Sun ces der­niers jours ?
P. C. : On garde le lien, on garde le contact. Et on espère que cette guerre se ter­mine le plus rapi­de­ment pos­sible avec le moins pos­sible de vic­times civiles pour pou­voir conti­nuer notre partenariat.

“Les inno­cents sont trop nom­breux dans ce conflit, il faut entendre leur détresse”

Craignez-​vous que la guerre et le bilan humain qui ne cesse de s’alourdir nuisent au pro­ces­sus de paix ini­tié par vos deux mou­ve­ments ? Avez-​vous peur que cela vous divise ? 
P. C. : Non, on a tou­jours le même espoir et le même désir de paix. Bien sûr, il faut attendre. C’est très dif­fi­cile en ce moment parce que nous sommes dans un état de guerre, mais une guerre que nous n’avons pas vou­lue. Je pense qu’il faut aus­si que les Palestiniens fassent preuve de cou­rage en dénon­çant les atro­ci­tés com­mises par le Hamas tout comme les Israéliens doivent aus­si deman­der que la popu­la­tion civile de Gaza soit épar­gnée et qu’il y ait une éva­cua­tion huma­ni­taire du ter­ri­toire. Nous sommes évi­dem­ment soli­daires de la grande catas­trophe qui se passe actuel­le­ment pour la popu­la­tion à Gaza. On doit faire tout ce qu’on peut pour les aider. Les inno­cents sont trop nom­breux dans ce conflit, il faut entendre leur détresse. Quand la guerre sera finie, on pour­ra tra­vailler à ins­tau­rer la paix à nou­veau. Mais je pense que c’est un tra­vail qui pour­ra être enta­mé après que nous aurons fait notre deuil col­lec­tif. Il fau­dra alors tra­vailler tous ensemble pour répa­rer et cica­tri­ser toutes ces plaies, et repar­tir sur de nou­velles bases. 

Les femmes israé­liennes et pales­ti­niennes ont-​elles un rôle clé à jouer dans le pro­ces­sus de paix ?
P. C : Bien sûr ! Nous avons même une obli­ga­tion je dirais de par­ti­ci­per à tous les débats et toutes les dis­cus­sions pour faire appli­quer les prin­cipes de cette réso­lu­tion 1325. Les femmes doivent être repré­sen­tées à toutes les étapes du pro­ces­sus de paix. On a un vrai tra­vail de recons­truc­tion à faire. 

En France, le conflit divise nombre de fémi­nistes, cer­taines condam­nant sans réserve l’attaque menée depuis same­di par le Hamas, d’autres dénon­çant la poli­tique colo­niale de l’État hébreu. Comment, selon vous, peut-​on apai­ser le débat en France ? 
P. C. : Je n’ai pas eu le temps de suivre le débat des fémi­nistes en France, mais je sais qu’il existe et pas seule­ment chez les fémi­nistes. On l’a aus­si vu dans la classe poli­tique fran­çaise, où cer­tains poli­ti­ciens n’ont pas eu l’humanité de condam­ner ou de recon­naître le Hamas comme une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste. Ce qu’il s’est pas­sé en Israël, à Arras ou à Bruxelles, c’est du ter­ro­risme. Il faut savoir de quoi on parle et appe­ler les choses par leur nom. Apaiser le débat, c’est remettre au centre les valeurs d’humanité, de droit à la vie, de droit à la sécu­ri­té, à la jus­tice et à l’égalité. Et faire connaître toutes les ini­tia­tives de dia­logues, de soli­da­ri­té entre les com­mu­nau­tés juives et musul­manes en France et dans le monde entier. 

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