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Chloé Chaudet : « Je ne veux pas d’enfant et la socié­té me per­çoit encore comme une anti­con­for­miste radi­cale »

Professeure de lit­té­ra­ture, Chloé Chaudet, 35 ans, publie J’ai déci­dé de ne pas être mère, un réjouis­sant essai en forme de réflexion per­son­nelle sur le déran­ge­ment et l’incompréhension que pro­voque encore son choix.

Portrait Chloé Chaudet © Céline Nieszawer
Chloé Chaudet © Céline Nieszawer

« Aujourd’hui, à 35 ans et quelques, alors que les inti­ma­tions à trans­mettre mes gènes n’ont jamais été aus­si toni­truantes autour de moi, j’ose affir­mer ma volon­té de ne pas deve­nir mère. Peut-​être en par­tie à cause de leur inten­si­té irri­tante, dif­fi­cile à sup­por­ter. » Chloé Chaudet est, osons le jeu de mot, échau­dée par ce bour­don­ne­ment constant et pas tou­jours in pet­to qu’elle per­çoit autour d’elle. Entre les inno­cents ques­tion­ne­ments des copines allai­tantes tels que « Et toi, Chloé, tu te lances quand ? » et les intru­sifs « C’est un choix per­son­nel ? » d’inconnues croi­sées sur son che­min, la maî­tresse de confé­rences en lit­té­ra­ture géné­rale et com­pa­rée à l’Université Clermont-​Auvergne sature légè­re­ment. Et en arrive à pen­ser que, bien mal­gré elle, son choix de ne pas avoir d’enfant a encore quelque chose de sub­ver­sif dans la socié­té fran­çaise de 2021. Alors, dans J’ai déci­dé de ne pas être mère, publié le 15 avril aux (bien nom­mées pour l’occasion) édi­tions L’Iconoclaste, la pro­fes­seure décrypte son choix, mais sur­tout l’effet qu’il pro­duit sur l’ordre social. En convo­quant l’expérience per­son­nelle de l’autrice, le fémi­nisme et son his­toire, la socio­lo­gie, l’écologie ou encore des réflexions sur le sens de nos exis­tences, J’ai déci­dé de ne pas être mère est un essai sou­vent drôle, par­fois émou­vant, tou­jours juste. Rencontre.

Causette : Vous publiez votre ouvrage à 35 ans, l’âge pivot où la fer­ti­li­té des femmes com­mence à décroitre. L’âge, aus­si, auquel la pres­sion pour enfan­ter est à son acmé ?
Chloé Chaudet : Tout à fait, je l’ai consta­té au moment de la rédac­tion du livre. J’ai eu 35 ans quelques mois après avoir déci­dé d’écrire. Mais cette pres­sion, elle com­mence bien avant, dans le moment où vous êtes cen­sée donc être super fer­tile. Ce qui m’a don­né l’envie d’écrire, c’est une énième intru­sion de la part d’une incon­nue, à 33 ans. Après une ini­tia­tion col­lec­tive à un cours de ten­nis, au moment de ren­trer chez soi, une des jeunes femmes du groupe, que je ne connais­sais pas du tout, m’a deman­dé si j’avais des enfants. Quand je lui ai dit « non », elle m’a deman­dé si c’était un choix per­son­nel. Ce jour-​là, comme des dizaines de fois aupa­ra­vant, je n’ai pas réus­si à répondre, je n’ai pas trou­vé les mots. Je pense que c’est vrai­ment à ce moment-​là que je me suis ren­du compte qu’il y avait réso­lu­ment quelque chose qui posait pro­blème, quelque chose de socio­po­li­tique très pesant qui dépas­sait ma per­sonne.
Bien sûr, je connais­sais le slo­gan « le per­son­nel est poli­tique », popu­la­ri­sé dans les années 60 et 70 aux USA. Mais j’avais jus­te­ment com­men­cé à lire des études sur le sujet du choix de non mater­ni­té et res­sen­tais une cer­taine frus­tra­tion de voir que les ouvrages aca­dé­miques qui en par­laient étaient peu dif­fu­sés, ceux de la socio­logue Charlotte Debest par exemple [Le choix d’une vie sans enfant, ndlr]. Je me suis dit « chiche » je vais essayer de faire quelque chose qui n’a pas encore été vrai­ment fait, entre le témoi­gnage et l’étude uni­ver­si­taire. Et effec­ti­ve­ment quand j’ai com­men­cé à écrire « cela tom­bait bien », parce que j’étais à quelques mois de cette date fati­dique, 35 ans, que nous bran­dissent tou­jours les gyné­co­logues comme une date de péremp­tion, comme si nous étions des sortes de yaourt, moment après lequel il ne serait plus pos­sible de deve­nir mère. 

Avec ce choix, vous avez l’impression que la socié­té vous colle une image d’anticonformiste ?
C.C. : Exact. Dans ces réflexions dis­til­lées, il y a un peu l'idée que je serais une sorte de rebelle, de fémi­niste radi­cale parce que je ne veux pas d’enfant. Alors même que je suis uni­ver­si­taire, je vis en couple dans un appar­te­ment avec bal­con, que j’ai donc plu­tôt l’impression d’avoir une vie très bour­geoise d’un point de vue socio­lo­gique. Si moi je suis per­çue comme anti­con­for­miste, je me demande ce que ce doit être pour les femmes qui font le même choix que moi mais qui ont une vie plus com­pli­quée que la mienne. En tant que Française, mon choix n’a pas plus de consé­quence que ces réflexions, mais ima­gi­nez dans des pays où le poids du patriar­cat est bien plus pre­nant encore. Elles sont nom­breuses à ne pas avoir ce choix.

Un point frap­pant de votre ouvrage, c’est que, dans votre expé­rience per­son­nelle, l’injonction à la mater­ni­té est seule­ment le fait de femmes, amies ou incon­nues. Comment expliquez-​vous que les hommes ne vous aient jamais embê­tée avec le sujet ?
C.C. : Je dirais qu’il y a avant tout un fac­teur social qui fait que dès l’enfance, nous sommes bibe­ron­nées à ces dis­cours sur la mater­ni­té. Dans mon livre, je raconte une scène extrê­me­ment banale. Mes parents fémi­nistes me vantent l’intérêt de jouer avec des Légo, donc je ne joue plus aux pou­pées. Sauf qu'au moment de se faire des copines, à l’âge de 7–8 ans, il me faut un pou­pon pour m’intégrer. C’est banal mais emblé­ma­tique. Très tôt dans la vie, les filles sont pro­gram­mées pour être dans le soin et s’occuper d’autrui. Elles inté­rio­risent la charge mater­nelle. Réjouissons-​nous : il y a en ce moment une jeune géné­ra­tion qui arrive avec un dogme fémi­niste enga­gé sur la remise en ques­tion de cette assi­gna­tion. En atten­dant, ce sont donc essen­tiel­le­ment les femmes qui se pas­sionnent pour le sujet des enfants et qui m’interrogent sur mon non-​désir d’enfant pour ten­ter de ratio­na­li­ser mon choix.

"Lors du com­bat pour le droit à l’avortement dans les années 70, c’est la pre­mière par­tie du slo­gan « un enfant quand je veux, si je veux » qui a pris le des­sus."

Chloé Chaudet

Ce que vous poin­tez, c’est un manque de soro­ri­té envers les femmes qui refusent d’être mères ?
C.C. : Oui. La notion a actuel­le­ment le vent en poupe en France, dans une pers­pec­tive inter­sec­tion­nelle. La soro­ri­té, c’est l’ouverture à d’autres expé­riences de femmes que la sienne. Or très sou­vent, que ce soit au niveau des dis­cours ou des com­por­te­ments, les femmes qui ne veulent pas d’enfants demeurent exclues des atti­tudes de soli­da­ri­té entre femmes. Même au cœur des mou­ve­ments fémi­nistes, ce que j’ai trou­vé assez frap­pant. Par exemple, lors du com­bat pour le droit à l’avortement dans les années 70, c’est la pre­mière par­tie du slo­gan « un enfant quand je veux, si je veux » qui a pris le des­sus. Comme le raconte Marie-​Jo Bonnet dans son der­nier ouvrage, La mater­ni­té sym­bo­lique, la pré­émi­nence de la figure d’Antoinette Fouque au sein du MLF, a eu pour effet d’associer la fémi­ni­té à celle de mater­ni­té… et donc de mettre en retrait celles pour qui ce n’était pas un sujet, les les­biennes par exemple. Mais les choses changent, et des pen­seuses fémi­nistes telles que Mona Chollet, Fiona Schmidt ou Orna Donath plaident pour une inté­gra­tion des non-​mères à la socié­té des femmes.

En ce sens, les textes de Simone de Beauvoir sont pour vous un refuge, une conso­la­tion…
C.C. : Oui, car entre elle et ces nou­velles voix, il y a des voix inau­dibles. Comme celle d’Edith Vallée par exemple, qui a été active auprès du MLF puis qui a publié dans les années 80, en tant que psy­cho­logue, un ouvrage sur le non-​désir de mater­ni­té, Pas d'enfant, dit-​elle : les refus de la mater­ni­té.
Pour reve­nir à Beauvoir, elle dit quand même déjà tout sur la construc­tion du mythe de la mater­ni­té, tenu pour état suprême du déve­lop­pe­ment de la femme. C’est vrai que c’est très sou­vent une valeur refuge.

Vous racon­tez de nom­breux moments où l’injonction à la mater­ni­té appa­raît dans votre vie, heu­reu­se­ment, jamais de la part de vos parents. Par contre, il y a ce pas­sage édi­fiant, où vous expli­quez qu’une amie de votre mère se lamente du fait que sa fille ne veuille pas lui « don­ner » de petits-​enfants. Comment com­prendre ce « dû » fami­lial ?
C.C. : C’est assez inté­res­sant puisque l’une des éti­quettes qui colle sou­vent aux femmes qui ne veulent pas d’enfants, c’est celle d’égoïste. Pourtant, on entend dans la bouche des parents et en par­ti­cu­lier des mères qu’il fau­drait don­ner une des­cen­dance à sa famille, à ses parents, et c’est là pour moi le véri­table égoïsme. Pour en avoir dis­cu­té avec des amies et lu des études socio­lo­giques sur le sujet, répondre « fiche moi la paix, maman » ne fonc­tionne pas, les ques­tions reviennent à un moment.
Pour moi, der­rière cette aga­çante forme de récla­ma­tion, il y a la volon­té de s’approprier le corps de son enfant et quelque chose de plus pro­fond encore : une inquié­tude liée à un défaut éven­tuel de trans­mis­sion, et de manière plus géné­rale, l’idée que la cel­lule fami­liale consti­tue­rait une sorte de refuge, de pro­tec­tion abso­lue. On le voit bien d’ailleurs avec la crise du Covid. Et comme les femmes qui ne veulent pas d’enfants sont mino­ri­taires, elles sont géné­ra­le­ment per­çues au sein des familles comme anor­males. 

"Est-​ce qu’on ne pour­rait pas envi­sa­ger une forme de décrois­sance dans nos exis­tences, accep­ter de faire des choix et de ne pas se perdre dans la mul­ti­pli­ci­té de buts d’accomplissement ?"

Chloé Chaudet

En vous lisant, on a d’une part l’impression qu’il y a effec­ti­ve­ment une injonc­tion sexiste faite sur les femmes et ce poids de mater­ni­té qui repose spé­ci­fi­que­ment sur elles, mais en paral­lèle, il y a aus­si une dimen­sion beau­coup plus phi­lo­so­phique sur la ques­tion du sens de nos vies. Du genre : « Quel est le sens de ta vie si tu ne te repro­duis pas ? » Mais cette pres­sion phi­lo­so­phique repose néan­moins beau­coup moins sur les hommes…
C.C. : Les hommes sont concer­nés, mais dans une moindre mesure en effet. J’emploie un terme dans le livre, celui de pléo­nexie. La pléo­nexie, c’est la volon­té de vou­loir tou­jours accu­mu­ler plus de biens, plus d’argent, etc. Cette injonc­tion à être mère ou père et pas seule­ment une femme ou un homme accom­pli sexuel­le­ment, ami­ca­le­ment, dans sa vie pro­fes­sion­nelle, cette injonc­tion à être des indi­vi­dus qui vivent à peu près tout, on pour­rait la qua­li­fier de pléo­nexie exis­ten­tielle.
La phi­lo­sophe Nina Power a écrit un essai, La femme uni­di­men­sion­nelle, dans lequel elle cri­tique la mar­chan­di­sa­tion du fémi­nisme, mais va aus­si dans ce sens : pour être quelqu’un d’accompli aujourd’hui, il fau­drait tout vivre. Cela me semble être assez contem­po­rain, cette idée d’être per­for­mant sur tous les plans. Et, de fait, cela fait res­sur­gir la norme chère aux années 50 du « faire famille » dans le contexte néo-​libéral qui est le nôtre. Sauf que dans les années 50, il y avait un idéal écra­sant, celui de la femme au foyer, qui ne fai­sait que ça. Or, aujourd’hui en France, on demande aux femmes d’être « per­for­mantes » sur tous les plans, fami­lial comme pro­fes­sion­nel.
J’en viens à une ques­tion un peu pro­vo­ca­trice : est-​ce qu’on ne pour­rait pas envi­sa­ger une forme de décrois­sance dans nos exis­tences, accep­ter de faire des choix et de ne pas se perdre dans la mul­ti­pli­ci­té de buts d’accomplissement ?
C’est aus­si une ques­tion de per­son­na­li­té. Personnellement, je m’accomplis déjà en tant que com­pagne, amie et enseignante-​chercheuse, et ça me va très bien comme ça. 

Vous racon­tez aus­si que vous en venez à déve­lop­per des stra­té­gies d’évitement pour ne pas être acca­blée de ques­tions sur votre choix. Quelles sont-​elles ?
C.C. : Quand on appar­tient à la mino­ri­té, c’est sou­vent com­pli­qué de répondre à la majo­ri­té, parce qu’on se retrouve vite mar­gi­na­li­sé. Quand on me demande si je veux un enfant, je réponds désor­mais : « Sans façon, mer­ci. » Je trouve cette réponse polie et un peu irré­vé­ren­cieuse et cela dit que j’ai quand même réflé­chi à la ques­tion. Un autre truc que j’ai pu tes­ter, c’est de ren­voyer gen­ti­ment la ques­tion à l’envoyeur. Quand on me demande si je n’ai pas peur de finir seule, ques­tion très récur­rente, j’interroge la per­sonne en face sur la soli­tude : « Toi, que penses-​tu de la soli­tude ? Est-​ce que ça te fait peur ? » Mais ce n’est pas moi seule, à mon petit niveau, qui vais pou­voir chan­ger tout ça. Je plaide donc pour une soro­ri­té plus éten­due, car ces stra­té­gies d’évitement seront moins néces­saires si en face l’empathie est plus déve­lop­pée.

"Quand on me ques­tionne sur le fait de "finir seule" en n'ayant pas d'enfant, je réponds que plus tard, je m’imagine bien dans une coloc de vieilles."

Chloé Chaudet

Cette réflexion « mais tu n’as pas peur de finir seule ? » est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante. N’y aurait-​il pas en creux un aveu de contrainte de la part de ces femmes, comme si elles s’étaient pliées à la mater­ni­té pour res­ter en couple ?
C.C. : Oui. Cela dit sur­tout que pour elles, l'absence de soli­tude est un gage d'épanouissement. Je vis en couple, mais j’apprécie aus­si les moments de soli­tude. Il y a aus­si der­rière cette idée que les enfants seront là pour nous quand on sera vieux, comme si on les fai­sait pour ne pas finir seul. 
Moi, au-​delà de Simone de Beauvoir, il y a d’autres figures qui me récon­fortent. Quand je fai­sais mes études en Allemagne, j'ai fait la connais­sance d'une ensei­gnante uni­ver­si­taire en his­toire de l'art qui, quand elle est par­tie à la retraite, étant veuve, s'est ins­tal­lée avec une amie de tou­jours, et une de ses cou­sines. Une coloc de trois femmes âgées, beau­coup plus fré­quent Outre-​Rhin qu’ici. J'ai trou­vé ça abso­lu­ment génial. D’ailleurs, cette femme avait un enga­ge­ment social fort, elle don­nait des cours de langue à des réfu­giés et de temps en temps, leur coloc accueillait un étu­diant sans le sou dans une chambre d’ami. La trans­mis­sion ne passe pas que par la mater­ni­té ! Quand on me ques­tionne là-​dessus, je réponds que plus tard, je m’imagine bien dans une coloc de vieilles.

Un autre point saillant de votre livre, c’est de mon­trer que face à votre choix de non mater­ni­té, les gens tentent d’apporter une ana­lyse psy­cho­lo­gi­sante, émet­tant l’hypothèse que votre enfance a été mal­heu­reuse…
C.C. : Absolument, c’est très fré­quent. Il faut ratio­na­li­ser ce choix qui dérange de ne pas avoir d'enfant et neuf fois sur dix, on le ratio­na­lise en trou­vant des causes néga­tives. L'enfance mal­heu­reuse en est un grand clas­sique, avec le soup­çon d’égoïsme, et le « tu n'aimes pas les enfants ». J’ai eu une enfance très heu­reuse. Bien évi­dem­ment, notre enfance, notre famille, c’est mar­quant et déter­mi­nant pour le déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té. Mais pour tout le monde, pas juste pour celles et ceux qui ne sou­haitent pas avoir d'enfant. Peut-​être que le vœu d'avoir des enfants est aus­si influen­cé par une enfance mal­heu­reuse, dans un acte de répa­ra­tion. 
Quoi qu’il en soit, les gens essaient de trou­ver une expli­ca­tion à la non mater­ni­té. La seule rai­son posi­tive qu’on m’ait sou­mise dans mon cas par­ti­cu­lier, c’est « for­cé­ment, tu ne veux pas d'enfant, c'est parce que tu es une intel­lec­tuelle et tu écris des livres. » Quand j'ai annon­cé sur Facebook la publi­ca­tion à venir du livre, des amis ont com­men­té : « Est ce qu'on te dire que c'est un beau bébé ? » C’est à la fois amu­sant et exas­pé­rant, cette pro­pen­sion à ren­voyer les femmes à la puis­sance créa­trice de l’enfantement. Ce n'est pas parce qu'on ne veut pas d'enfants qu'il fau­drait com­pen­ser par une œuvre.

Le renou­veau de la pen­sée éco­fé­mi­niste actuel peut-​il aider à se débar­ras­ser de l'injonction à l'enfantement ?
C.C. : L’écoféminisme est un mou­ve­ment com­plexe et très riche, ce n’est pas une pen­sée mono­li­thique. Là où on peut s’en ser­vir au sujet de la mater­ni­té, c’est en ce qu’il pro­pose une issue de sor­tie à la vio­lence de nos socié­tés. Il ne s’agit pas de de bien-​pensance ni de stra­té­gie de fuite, mais d’une volon­té de sor­tir du cercle de la vio­lence pour répondre à ces injonc­tions. Dans mon texte, j'explique que je pré­fère le terme d'énergie à celui de puis­sance. On parle beau­coup d'une « puis­sance des femmes » dans les médias ces der­niers temps. Bien évi­dem­ment, c'est abso­lu­ment essen­tiel que des femmes prennent le pou­voir poli­tique, que les femmes soient repré­sen­tées. Mais ce qui me pose pro­blème dans cette idée de puis­sance, c'est qu’elle implique l'idée de contrainte, d'autorité, voire de vio­lence. L’écoféminisme per­met de trou­ver d'autres sché­mas de pen­sée que celui du retour à l'envoyeur des assi­gna­tions qui nous sont acco­lées. Sur la ques­tion de la mater­ni­té, répondre fron­ta­le­ment braque votre inter­loc­teur, je pré­fère être dans le déca­lage afin d’emporter l'autre avec moi.

Et puis, il y a un tabou encore plus fort que le vôtre : le regret d'être mère. 
C.C. : Totalement. A ce titre, l’ouvrage de la socio­logue israé­lienne Orna Donath Le Regret d’être mère est pas­sion­nant. Il a sus­ci­té un grand débat lors de sa tra­duc­tion en Allemagne alors qu’il est pas­sé un peu inaper­çu en France. Ce qui est inté­res­sant, c’est que fin mars, lorsque des femmes ont témoi­gné sur Twitter de ce regret, Orna Donath était par­fois men­tion­née. Elle montre que les femmes qu'elle a inter­ro­gées aiment leurs enfants, elles l’affirment, mais elle pose la ques­tion : « Peut-​on affir­mer autre chose ? » En l'occurrence, ces femmes ne donnent pas l'impression qu'elles s'obligent à dire cela. Orna Donath sou­ligne aus­si que ces femmes ont, dans une cer­taine mesure « per­du la vie en don­nant la vie ». C'est une for­mule coup de poing qui dit que ce n'est pas juste une ques­tion de perte de sa vie sociale et de ne plus pou­voir autant sor­tir le week-​end qu'auparavant. Ce n'est pas du tout ça. C'est plus pro­fon­dé­ment l'idée d'une décep­tion par rap­port à la pro­messe sociale d’un accom­plis­se­ment fémi­nin qui pas­se­rait par la mater­ni­té. Leur dif­fi­cul­té à endos­ser le rôle de mère leur pose bien plus pro­blème que leur rela­tion en tant que telle avec leurs enfants. 

Lire aus­si l #RegretMaternel : ces mères qui démys­ti­fient la mater­ni­té

Vos amies qui vous ont tan­cée à deve­nir mère, à qui s'adresse en fili­grane le livre, l’ont-elles lu ?
C.C. : Certaines, oui. Ce qui est frap­pant, c’est que lorsque je l’ai annon­cé, j’ai aus­si eu ce genre de remarques : « Tu fais ton coming out ». J'ai trou­vé ça super inté­res­sant : comme si le non-​désir de deve­nir mère rele­vait d’une socio­lo­gie de la déviance. Il fut un temps où on conseillait quand même aux homo­sexuels d’aller voir un psy, comme se pose pour moi la ques­tion de la psy­cha­na­lyse de mon choix. Je com­prends mieux pour­quoi plu­sieurs amis homo­sexuels m’ont dit beau­coup de bien du livre et se sont retrou­vés un peu dedans : il y a pro­ba­ble­ment une conver­gence des luttes à mener ici.

J ai decide de ne pas etre mere

J'ai déci­dé de ne pas être mère, de Chloé Chaudet, édi­tions L'Iconoclaste, paru­tion le 15 avril

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