Pilule : le sevrage pro­gres­sif fait débat

Arrêter la pilule en rédui­sant les prises, de plus en plus de femmes essaient cette méthode dite de « sevrage pro­gres­sif ». Ahurissante, selon certain·es gyné­co­logues, la tech­nique met en lumière les divi­sions d’une pro­fes­sion qui peine encore à écou­ter ses patientes.

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© Marie Boiseau pour Causette

Elles se passent la méthode sous le man­teau, loin des radars des méde­cins, sur des forums Internet d’entraide gyné­co­lo­gique. Sur des groupes Facebook comme Dearlobbies/​Arrêt de la pilule ou des comptes Instagram tels que @_mavieaprès, les femmes dis­cutent de plus en plus du « sevrage pro­gres­sif ». Une méthode « arti­sa­nale » pour lâcher la contra­cep­tion hor­mo­nale. Le prin­cipe : arrê­ter la pilule non pas d’un coup, mais en espa­çant ou en rédui­sant les prises. Option A, il s’agit de prendre sa pilule trois jours sur quatre pen­dant quelques semaines, puis deux jours sur trois et ain­si de suite jusqu’à l’arrêt com­plet. Option B, l’idée est de cou­per ses com­pri­més de pilule (au cut­ter ou au coupe-​médicament !) pour dimi­nuer les doses d’hormones ingé­rées : pas­ser d’un com­pri­mé à trois quarts, puis réduire de quart en quart au fil des semaines.

Lutter contre l’“effet rebond”

Les témoi­gnages sont tou­jours des variantes d’une même his­toire. Comme celle d’Esther, 24 ans : « Beaucoup de femmes disaient souf­frir d’acné ou de dépres­sion après avoir arrê­té la pilule… alors j’ai eu peur. Ça m’a ras­su­rée d’y aller peu à peu pour mini­mi­ser les consé­quences. » L’ennemi numé­ro un qu’entend com­battre le sevrage pro­gres­sif est l’« effet rebond », en par­ti­cu­lier sur la peau, dont des cen­taines de femmes font le récit sur Internet. L’une des pre­mières à s’être lan­cée est la blo­gueuse Petite Ceriz. Dès 2013, elle a rela­té son expé­rience dans plu­sieurs articles. Selon elle, la pilule est une « drogue » à laquelle s’habitue notre corps. L’arrêter bru­ta­le­ment le conduit à vou­loir « com­pen­ser » le manque, prétend-​elle, en sur­pro­dui­sant des hor­mones, ce qui cau­se­rait l’effet rebond. D’où la sup­po­sée néces­si­té d’arrêter pro­gres­si­ve­ment. « Comme beau­coup de femmes, ajoute Esther, j’ai pris cette déci­sion en m’informant par moi-​même. Plein de comptes Insta en parlent. » Auprès de conte­nus comme celui de Petite Ceriz (qui n’est pas méde­cin…) et loin de sa gyné­co­logue, donc, qu’elle ne consul­te­ra qu’après. 

« Le sevrage pro­gres­sif a été étu­dié dans les trai­te­ments hor­mo­naux de la méno­pause. Or, on n’a pas démon­tré d’effets sur la réci­dive de symp­tômes »

Geoffroy Robin pré­sident de la com­mis­sion gyné­co­lo­gie médi­cale du Collège natio­nal des gyné­co­logues et obs­té­tri­ciens fran­çais (CNGOF)

Parmi les soignant·es, certain·es sont, du coup, à des années-​lumière de se dou­ter de l’existence du sevrage pro­gres­sif. « Ça sort d’où ? » ; « Je tombe des nues » ; « C’est aber­rant ! » s’est excla­mée une gyné­co­logue pari­sienne, lorsque Causette l’a inter­ro­gée. La Fédération natio­nale des col­lèges de gyné­co­lo­gie médi­cale a même refu­sé de nous répondre au motif que ses membres « ne connais­saient pas cette tech­nique », qui n’a « pas de sens sur le plan médi­cal ». Par consé­quent, les réac­tions sont par­fois vio­lentes. Lorsqu’elle en a par­lé à sa gyné­co­logue, Ambre, 22 ans à l’époque, s’est vu répondre : « C’est quoi ce délire ? » Pareil pour Esther : « C’était comme si je n’étais pas en droit de prendre cette déci­sion. Elle enchaî­nait les silences et me fai­sait les gros yeux comme si j’étais une enfant qui n’avait pas deman­dé la per­mis­sion avant de faire une bêtise. » Une conclu­sion peut au moins être tirée du tableau : le sevrage pro­gres­sif se déve­loppe sur fond de défiance entre patientes et gynécos.

Débat médi­cal

S’il existe une équipe de soignant·es réfrac­taires, c’est parce que le corps médi­cal navigue à vue sur le sujet. Mais pour ou contre la méthode, il est un point sur lequel tous et toutes s’accordent : les femmes qui se mettent au sevrage pro­gres­sif risquent une gros­sesse non dési­rée. Prise en dis­con­ti­nu, la pilule n’a plus d’effet contra­cep­tif. Si l’on ne sou­haite pas d’enfant, il faut donc adop­ter un moyen de contra­cep­tion sup­plé­men­taire. Préservatif ou sté­ri­let en cuivre, notam­ment, pour celles qui veulent arrê­ter la contra­cep­tion hor­mo­nale. Pour le reste, il n’existe en revanche aucune étude sur les effets du sevrage pro­gres­sif de la pilule. Geoffroy Robin est pré­sident de la com­mis­sion gyné­co­lo­gie médi­cale du Collège natio­nal des gyné­co­logues et obs­té­tri­ciens fran­çais (CNGOF). Il a eu vent de la méthode il y a quelques années, au fil des ques­tions de cer­taines patientes. « Au début, je trou­vais ça sau­gre­nu, reconnaît-​il, puis je me suis ren­sei­gné. Le sevrage pro­gres­sif a été étu­dié dans un cadre proche : celui de trai­te­ments hor­mo­naux de la méno­pause. Or, on n’a pas démon­tré d’effets sur la réci­dive de symp­tômes [comme l’acné, ndlr]. Après, prévient-​il tout de suite, je n’empêcherai jamais une femme de le faire si ça la met en confiance, car ce n’est pas dangereux. »

Chez d’autres méde­cins, en revanche, on pointe des risques plus hard. La menace d’une « fra­gi­li­sa­tion de l’endo­mètre » en rai­son d’« ordres contra­dic­toires » reçus par l’organisme au gré des prises et des non-​prises, explique Sylvie Pauthier, obs­té­tri­cienne à Rouen (Seine-​Maritime), ce qui « peut entraî­ner des sai­gne­ments » (ou « spot­ting »). Avec un risque de « pas­ser à côté des symp­tômes d’une gros­sesse extra-​utérine ou d’autres com­pli­ca­tions à cause de ces sai­gne­ments », ajoute une consœur. De fait, nombre de témoi­gnages en ligne font état d’un « gros bazar » au niveau du cycle mens­truel. Des « règles tous les quinze jours pen­dant deux mois » ou de fortes « dou­leurs aux ovaires », comme l’a res­sen­ti Ambre. « L’arrêt pro­gres­sif n’est pas du tout recom­man­dé », conclut Sylvie Pauthier.

« il n’y a pas de rai­son de pen­ser que la prise dis­con­ti­nue cause des effets indésirables »

Pour une MEUF, asso­cia­tion féministe « 

Pourtant, Geoffroy Robin main­tient : « Il ne faut pas stig­ma­ti­ser la méthode. » De même, les gyné­co­logues de l’association fémi­niste Pour une MEUF (Pour une méde­cine enga­gée, unie et fémi­niste) estiment qu’il n’y a « pas de rai­son de pen­ser que la prise dis­con­ti­nue cause des effets indé­si­rables ». Martin Winckler, géné­ra­liste, mili­tant fémi­niste*, enfonce le clou : « Il ne faut sur­tout pas arrê­ter la pilule d’un coup si une femme pense qu’elle le vivra mal. Diminuer pro­gres­si­ve­ment la pilule n’empêche pas le retour de l’acné sur le long terme, mais per­met de le régu­ler, en don­nant le temps d’appliquer un trai­te­ment local. » Et de finir sur ce petit rap­pel : « Le res­sen­ti des femmes compte ! » En somme, ce que le sevrage pro­gres­sif offre, c’est un temps d’adaptation psychologique.

Pourquoi alors le sujet reste-​t-​il si élec­trique du côté des méde­cins ? « Remettre en cause la pilule est sou­vent consi­dé­ré comme une pos­ture réac­tion­naire, répond Sezin Topçu, socio­logue spé­cia­liste des contes­ta­tions médi­cales et de la san­té repro­duc­tive, car la pilule vient d’une col­la­bo­ra­tion entre gyné­co­logues et fémi­nistes de la deuxième vague. Voilà pour­quoi la notion de self help [auto­no­mie médi­cale, ndlr] reste extrê­me­ment mar­gi­nale en France. » « Tous les gyné­cos ne sont pas for­cé­ment des pas­sion­nés de l’acné, com­plète Geoffroy Robin. Si je connais bien la notion d’effet rebond, c’est parce que je suis spé­cia­li­sé en endo­cri­no­lo­gie [la science des hor­mones et de leurs effets]. Pour les femmes qui craignent un retour de l’acné, il y a donc un inté­rêt à choi­sir un gyné­co avec cette spé­cia­li­té. » Pour les méde­cins, il y a, quoi qu’il en soit, un inté­rêt à rap­pe­ler l’avis d’un de leurs confrères, pas mal connu : « Respectons les per­sonnes, leur auto­no­mie et leur volon­té. » Son nom : Hippocrate. 

*Auteur de C’est mon corps, paru aux édi­tions L’Iconoclaste en septembre.

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