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© Lokz Phoenix pour Causette

Série d’été « familles » 6/​8 : « L'expérience cru­di­vore de ma mère a abî­mé notre relation »

La famille. Celle qu'on subit, celle qu'on ché­rit, celle qui se brise ou celle qu'on rafis­tole. Tout au long de l'été, chaque ven­dre­di, Causette plonge au cœur de vos récits de lignées et d'hérédités. Dans notre sixième épi­sode, Léa1 29 ans, raconte l’expérience cru­di­vore de sa mère, qui influen­cée par les dis­cours enjo­li­veurs de certain·es thé­ra­peutes a bien failli mettre sa san­té en dan­ger. Un essai qui aurait éga­le­ment pu rompre leurs liens. 

"D’aussi loin que je me sou­vienne, ma mère a tou­jours prê­té une oreille par­ti­cu­lière à la méde­cine douce, natu­relle et alter­na­tive. Si je trou­vais cela sym­pa et attrayant lorsqu’il s’agissait d’huiles essen­tielles, de médi­ta­tion et de sophro­lo­gie, je ne garde pas de bons sou­ve­nirs de sa récente expé­rience du cru­di­vo­risme qui aurait pu mal se terminer.

Ce n’était pas la pre­mière fois que ma mère s’essayait à des régimes ali­men­taires par­ti­cu­liers. Elle avait par exemple tes­té plu­sieurs mois d’éliminer le glu­ten puis les pro­duits lai­tiers. De manière géné­rale, ma mère a tou­jours tenu à ce que l’on ait une ali­men­ta­tion saine et équi­li­brée et bien sûr, pour ça, je l’en remer­cie. Bon, quand mes pre­mières copines sont venues dor­mir à la mai­son, elles trou­vaient quand même ça un peu « bizarre » qu’on ne mange pas comme tout le monde. C’est vrai que de l’extérieur, ça ne don­nait pas spé­cia­le­ment envie, sur­tout pour les enfants. Beaucoup de légumes, de fruits, peu de viande et sur­tout pas de fast-​food. Bien sûr, l’heure du goû­ter n’échappait pas à la règle. A mon grand déses­poir, j’ai com­pris que, alors que c’était la cou­tume chez les autres, nous, nous n’avions pas de tiroirs à sucre­rie. Pas de gâteaux et sur­tout pas de bon­bons. Au goû­ter, c’était amandes et abri­cots secs. Grosse décep­tion pour l’enfant que j’étais, même si je me fai­sais une joie de com­pen­ser lors de mes vacances esti­vales annuelles chez ma grand-mère.

Lorsque j’ai pris, plus tard, mon indé­pen­dance, je me suis plu­tôt bien rat­tra­pée mal­gré les ten­ta­tives de ma mère pour me conver­tir à son régime ali­men­taire. Si je pense man­ger cor­rec­te­ment, je consi­dère aujourd’hui qu’il est bon et sain de man­ger un peu de tout. Quand elle m’envoie des articles van­tant les nou­velles pra­tiques ali­men­taires en vogue, je lui réponds gen­ti­ment que ça ne m’intéresse pas. Il y a quelque temps, elle m’envoie, comme à son habi­tude, des vidéos de la natu­ro­pathe Irène Grosjean et du thé­ra­peute ultra-​controversé Thierry Casasnovas louant les bien­faits du cru­di­vo­risme, qui pour­rait même selon lui « sau­ver l’humanité ». Rien que ça. Ma mère y plonge la tête la pre­mière, armée de son éco­nome. Convaincue que ce mode d’alimentation qui consiste à ne man­ger qu’exclusivement des fruits et légumes crus serait un excellent moyen de net­toyer son corps des toxines. Je n’y fais pas trop atten­tion, me disant que ça va pas­ser, comme tou­jours. La semaine d’avant, elle s’était conver­tie au jeûne intermittent.

Dialogue sté­rile

Elle passe donc au cru sans tran­si­tion. Matin, midi et soir, seule­ment des fruits et des légumes crus, qu’elle agré­mente de jeûnes. L’expérience va durer deux petits mois. Les deux pre­mières semaines, elle m’appelle en se van­tant d’avoir retrou­vé l’énergie de ses vingt ans. Elle ne s’est jamais sen­tie aus­si bien dans son corps et a même per­du 2 tailles de pan­ta­lon. Ma mère, forte de ce suc­cès ali­men­taire, m’invite évi­dem­ment à lui emboî­ter le pas, me disant que "je rate vrai­ment quelque chose". Je me ren­seigne, curieuse de cette cure miracle tout en lui conseillant quand même de reve­nir à une ali­men­ta­tion variée, saine et équi­li­brée car je sup­pose que man­ger uni­que­ment cru peut s’avérer néfaste pour l’organisme. Mais comme tou­jours sur ce sujet, le dia­logue est sté­rile. Elle ne veut pas entendre mes recom­man­da­tions et me trouve comme à son habi­tude “trop fer­mée d’esprit”.

Une expé­rience désastreuse

L’histoire me don­ne­ra fina­le­ment rai­son. J’entends lors de nos appels qu’une intense fatigue com­mence à s’installer. Elle rejette évi­dem­ment cet épui­se­ment sur d’autres causes et conti­nue le cru­di­vo­risme dont elle vante tou­jours les mérites. Quelques jours plus tard, elle se plaint quand même de maux de ventre très dou­lou­reux. Après quelques recherches, elle se rend compte que sa fatigue et ses maux viennent cer­tai­ne­ment du régime strict qu’elle s’impose depuis plu­sieurs semaines. Elle décide tout de suite d'interrompre le cru mais il lui fau­dra quand même deux bonnes semaines pour retrou­ver son éner­gie et ne plus avoir mal à l’estomac.

L’expérience cru­di­vore de ma mère n’a duré que quelques semaines et tout s’est heu­reu­se­ment bien ter­mi­né mais cela m’a fait remar­quer à quel point il peut être facile et dan­ge­reux de plon­ger dans les dis­cours de cer­tains « thé­ra­peutes » cra­pu­leux voire incons­cients. Je ne sais pas si cela a eu le même effet sur ma mère mais une chose est cer­taine : le cru, c’est ter­mi­né, on ne l’y repren­dra plus. Reste que ses expé­riences entachent quelque peu notre rela­tion. C’est en effet fati­guant de lut­ter contre ses croyances que je trouve far­fe­lues, par­fois dan­ge­reuses. Elle a par exemple refu­sé pen­dant long­temps de se faire vac­ci­ner contre le Covid, esti­mant qu'elle pou­vait ren­for­cer ses défenses immu­ni­taires grâce à la méde­cine alter­na­tive. Je pré­fère donc évi­ter le sujet au maxi­mum. De son côté, elle ne com­prend pas mon refus de m’y inté­res­ser tan­dis que du mien, j’attends avec appré­hen­sion sa pro­chaine lubie."

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  1. Le pré­nom a été modi­fié[]
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