michal turkiewicz XrdYJL50g2s unsplash
© Michal Turkiewicz / Unsplash

Témoignages : "La bisexua­li­té demeure une flui­di­té sus­pecte aux yeux de beaucoup"

À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre les LGBTphobies, Causette a recueilli les témoignages de quatre personnes bisexuelles, trois femmes et un homme, à des stades différents de leur acceptation, pour mettre en lumière les embûches semées sur leur parcours, mais aussi les moments plus joyeux d’affirmation de cette orientation sexuelle, encore victime d’incompréhensions.

“Dans notre société, on considère soit que l’on est hétéro, soit gay ou lesbienne. Cela ne traverse pas l’esprit des gens que l’on puisse être ni l’un ni l’autre.” En cette Journée mondiale de lutte contre les LGBTphobies, Charlie et Lou, du collectif Bi Pan Paris, soulignent auprès de Causette à quel point la bisexualité reste, encore aujourd’hui, une orientation sexuelle invisibilisée. “On emploie le mot ‘monosexisme’ pour décrire cette situation. Il s’agit de penser comme la norme le fait d’être sexuellement attiré par un seul genre”, précisent-elles. Avant d’indiquer que cette invisibilisation existe également au sein de la communauté LGBTQIA+ : “On a parfois l’impression d’être des invitées, de squatter le canapé d’un ou d’une amie.”

Des collectifs comme le leur se développent dans plusieurs villes françaises, dans l’idée de se rassembler, de partager des expériences communes et de sortir de l’isolement les bisexuel·les. Cela peut être à l’occasion de s’ouvrir sur les actes de biphobie rencontrés et les stéréotypes qui leur collent à la peau : la bisexualité vue comme une phrase transitoire, la fétichisation des femmes bi par les hommes hétéros, les accusations de faire le jeu du patriarcat par les lesbiennes… Mais les rencontres et discussions donnent aussi naissance à un sentiment d’empouvoirement et à ce que Charlie et Lou qualifient de “biphorie”. “On se sent moins seules devant ce que l’on subit au quotidien”, résument-elles.

Causette a recueilli les témoignages de quatre personnes bisexuelles, trois femmes et un homme, à des stades différents de leur acceptation, pour mettre en lumière les embuches semées sur leur parcours, mais aussi les moments plus joyeux d'affirmation de cette orientation sexuelle, encore victime d'incompréhensions.

Juliette, 30 ans

“Je me rends compte, il y a trois ans, que j’ai développé un crush dévorant pour une camarade de promotion. À l’époque, je suis en couple avec un homme bisexuel. Avant lui, je n’ai relationné qu’avec des hommes cis hétéros. Je mets plusieurs mois à reconnaître mon attirance pour cette femme. Je me sens, en effet, extrêmement coupable et mal, tant parce que nous sommes dans une relation de couple exclusive avec mon copain que parce je ressens du désir et de l’amour pour une femme pour la première fois de mon existence. Du moins, la première fois consciemment.

Le fait que mon compagnon soit bi m’aide beaucoup à m’accepter. Quand je lui en ai parlé, il a été extrêmement bienveillant, car il comprenait très bien l’importance identitaire que revêtait une telle nouvelle. Nous ne sommes plus ensemble maintenant, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la découverte de mon orientation sexuelle. Mais avoir partagé six ans et demi de ma vie avec quelqu’un qui s’assume sereinement en tant que bisexuel a énormément facilité mon acceptation et mon coming out. Il existe très peu de représentations bisexuelles dans la communauté LGBTQIA+ et encore moins en dehors. J’estime qu’il s’agit d’un vrai phénomène d’effacement : quand une personne se met en couple avec quelqu’un du genre opposé, on oublie sa bisexualité et lorsqu’elle se retrouve avec quelqu’un du même genre, on la voit uniquement comme gay ou lesbienne. La société n’accepte que très peu de variations, que ce soit dans l’expression de genre ou l’orientation sexuelle. Les gens ont plus de facilités à admettre que quelqu’un est gay plutôt que bi. La bisexualité apparaît comme un spectre très large, qui présuppose une fluidité suspecte aux yeux de beaucoup de gens. Cette fluidité donne lieu à de nombreux préjugés biphobes : les bi seraient instables, volages, incapables de “choisir”…

Je trouve cette situation très frustrante et épuisante. Lorsqu’on est bi, on a l’impression de devoir constamment se justifier auprès de tout le monde, alors qu’on a parfois soi-même des questionnements en cours sur notre propre orientation. Il ne s’agit pas d’injonctions formelles, mais d’un malaise que je ressens autant dans un environnement hétéro que dans un espace LGBTQIA+. En ce qui me concerne, je suis encore en train de me demander si je suis bi ou bien carrément lesbienne. Je pense que je penche plutôt du côté du lesbianisme politique : j’ai encore de l’attirance pour certains hommes, mais peu envie de m’engager dans des relations amoureuses avec eux. On pourrait dire que ça prendrait la forme d’une sorte de bisexualité homoromantique.

Je suis très reconnaissante du travail de certains collectifs, comme Bi Pan Paris, qui créent des îlots de communauté pour toutes les personnes qui ne se retrouvent pas dansl’hétérosexualité et veulent assumer leur queerness, mais ne sont pas pleinement acceptées dans certains espaces gay et lesbiens. Beaucoup de bisexuels sont effectivement vus comme des “alliés” et non pas comme appartenant à la communauté LGBTQIA+. Je pense que comme pour tous les autres groupes marginalisés, il nous appartient de créer nos propres espaces pour relationner et exister paisiblement, sans avoir à se justifier. Il faut se saisir de cette responsabilité sans attendre que les autres nous acceptent pleinement. Un travail assez titanesque et nous n’en sommes qu’au début !”

À lire aussi I Faute d’un environnement « safe », les femmes lesbiennes et bi continuent de s’invisibiliser en milieu professionnel

Rémi, 35 ans

“Au départ, ça ressemble au récit d’un parcours gay comme il en existe beaucoup. Je me rends compte de mon attirance pour les hommes au début du collège. Mon imaginaire sexuel ne navigue pas vraiment autour de la pénétration pénis-vagin et je découvre le plaisir de la masturbation anale. Je me sens de plus en plus en décalage avec le boys’ club naissant, je me fais exclure des groupes de garçons et on me traite de “PD” dans la cour de récré. Ça ressemble tellement au récit d’un parcours gay, que je suis convaincu de mon orientation sexuelle : il faut dire que ces découvertes, ces rejets et ces questionnements ont tout écrasé sur leur passage. Tout est plus fort que les sentiments amoureux naissants pour des filles que je ressens aussi au collège. Certaines me plaisent. Mais les garçons aussi. Dans mon imaginaire, ce n’est pas normal, ce n’est pas possible d’aimer les deux. Il n’existe pas de représentation de la bisexualité, ni dans mon entourage, ni dans les médias, ni dans les interventions des associations en milieu scolaire. Je n’ai pas le temps de réfléchir à ce sujet. Et les garçons prennent plus de place dans ma tête. D’ailleurs, d’autres le disent pour moi, que j’aime les garçons. Et ils ont raison. Je n’arrive pas à y croire, je ne l’accepte pas, mais j’y pense tous les jours : j’aime les garçons.

Au bout de sept ans, j'en ai marre de le cacher. Je veux pouvoir révéler une part de mon identité et l'exprimer. Vers 18 ans, je finis par le dire aux autres : je suis gay. Mais ce coming out constitue le début d'un piège qui se referme insidieusement sur moi pour des années à venir. Avec un nouveau parcours loin d'être plus évident que le précédent. Ça commence donc par une phase très courte : l'illusion. L'illusion d'avoir fait le plus dur. L'illusion que je vais pouvoir vivre ma vraie vie maintenant que j'assume mon homosexualité, que j'ai des expériences homos et un entourage gay. Ça y est, j'ai une identité ! Sauf que ce n'est toujours pas la mienne. Mon identité affichée est constamment confrontée à la réelle. Je ne suis pas qu'homosexuel. Mon identité bisexuelle me poursuit quand j'entends mes potes gays parler de leur phase bi d'homo refoulé. Quand ils discutent du dégoût que le corps des femmes leur inspire, avec des propos misogynes. Quand je les entends dire que les bisexuels sont volages et peu fidèles. Quand mes amis me charrient en faisant référence à mon absence de désir pour les femmes. Quand j'entends une amie à la fac me dire qu'elle serait tombée amoureuse de moi si j'étais hétéro. Quand une femme me fait des avances, que je suis incapable d'exprimer quoi que ce soit et que je me dis qu'elle me plaît, mais que ce n'est pas possible.

Malgré l’omniprésence de cette identité bi qui me poursuit, j’entretiens cette illusion délétère. Pas seulement en me taisant, mais aussi en affirmant mon homosexualité. Alors, le poids de mon environnement devient à nouveau très lourd. Ma vulnérabilité est grandissante et silencie davantage mon identité. Je m’isole et m’approprie les discours entendus autour de moi. Je dois être comme mes anciens potes gays : un homo refoulé. Ou même un hétéro refoulé peut-être, tiens, comme ces mascus qui évoquent des mecs “victimes du féminisme” se réfugiant soi-disant dans l’homosexualité. Insidieusement, à défaut de représentation bi satisfaisante, je finis par me détester. Il est aussi difficile pour moi de remettre en question ma représentation des relations hétérosexuelles, parfois très malmenée. Je m’imagine ne pas être désirable pour une femme comme je ne suis pas attiré par la pénétration pénis-vagin.

Heureusement, l’environnement change en bien. Il existe encore du boulot, notamment pour les personnes bisexuelles, mais de nombreux individus et de nombreux médias de la communauté LGBTQIA+ partagent des parcours d’une telle diversité qu’ils laissent une place à chaque identité, avec toute leur singularité. J’ai été inspiré par toutes les femmes qui se sont élevées, et s’élèvent encore, contre toutes les formes de dominations masculines, sous l’impulsion ou non de #MeToo. Dans cette dynamique, elles ouvrent des échanges absolument nécessaires sur les relations hétérosexuelles et les représentations genrées souvent délétères qui les accompagnent encore trop souvent. Grâce à toutes ces personnes, à mon entourage, à mon compagnon et au travail que j’ai réalisé sur moi-même, j’affirme depuis cinq ans mon identité d’homme bisexuel.”

Solweig1, 30 ans

“J’ai toujours un peu su que j’étais bisexuelle. Je commence à avoir des doutes autour de mes 15 ans, avec le personnage de Juno Macguff, dans le film Juno, incarné par Eliott Page [avant sa transition, ndlr]. Puis, à 17 ans, je ressens pour la première fois un crush pour une fille de mon lycée. Je suis en couple avec un garçon, je l’aime, mais je vois que j’ai cette attirance pour cette camarade. Je me demande un peu si ce n’est pas de l’admiration, si je ne veux pas lui ressembler au fond. Je doute. Aujourd’hui, avec du recul, je me rends compte qu’il s’agit clairement d’un crush. Mais à l’époque, je n’arrive pas à le formuler, à mettre des mots dessus, car je manque de représentations en raison de l’invisibilisation des personnes bisexuelles. Je sais que la bisexualité existe, mais je vois cela comme quelque chose de malsain, d’étrange : je suis influencée par des réflexions que j’ai pu entendre autour de moi. J’intériorise le fait que ce n’est pas normal de ne pas choisir entre les hommes ou les femmes. Je m’interdis d’y penser.

Un peu plus tard, à 20 ans, j’ai un autre crush, cette fois sur une fille avec qui je suis en Erasmus à Malte. On s’embrasse un jour, on ne couche pas ensemble, mais déjà, cela me remue. En parallèle, je flirte aussi avec un garçon, qui représente un peu le choix de la sécurité. Je me mets en couple avec lui. Mais cette histoire avec la fille me chamboule tellement que je me dis que ce n’est pas rien, qu’il y a anguille sous roche. Je commence à faire un cheminement intérieur, à me dire que je suis sûrement bisexuelle. Je l’accepte au bout de quelque temps, je suis sereine, sans pouvoir néanmoins réussir à le dire par peur d’être jugée et de donner l’impression de n’entrer dans aucune case. J’ai eu peu de relations avec des femmes, donc j’ai parfois l’impression de ne pas avoir le droit de revendiquer ma bisexualité. Je ne me sens pas légitime, alors que je me considère comme une militante de la cause LGBTQIA+. Je suis comme à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté.

Aujourd’hui, j’ai réussi à le dire à plusieurs amis, dont mes cousines. Celle dont je suis la plus proche a cru que je rigolais. On était un peu saoules au moment de mon coming out. On n’en parle pas souvent, mais au moins elle le sait. Mon copain, avec qui je suis depuis Malte, est également au courant. Je lui ai confié assez tôt. On en discute librement, il est très ouvert d’esprit. Je me demande néanmoins si ce n’est pas parce que les mecs voient les meufs bisexuelles comme “cool”. Je ne sais pas si c’est une chose dont il est conscient, mais par exemple, il n’est pas du tout jaloux quand je dis que je trouve une fille belle. Ce qui n’est pas le cas avec les garçons. Je me contiens un peu pour ne pas l’inquiéter. Je crois qu’il a peur que je le quitte pour essayer, car il sait aussi que je souffre de ne pas avoir eu d’expériences avec l’autre genre. Mais on n’est pas en couple libre, donc la question ne se pose pas pour moi.

Mes parents et certains proches ne sont pas au courant de ma bisexualité, mais je ne le cache plus tant que ça en fin de compte. Cela peut m’arriver de dire certaines choses devant mes cousines, d’avoir des réflexions qui dénotent mon orientation sexuelle. Mais elles ne relèvent pas forcément. Toute cette situation reste ambiguë, ce qui est difficile à vivre. De l’extérieur, on ne se dit pas que je suis bisexuelle, personne ne se pose la question. J’ai ce qu’on appelle un straight passing. C’est une position confortable, je ne suis pas discriminée, mais je me sens un peu coupable. En attendant, je fais des petits pas. Et j’espère, un jour, pouvoir être totalement transparente.”

À lire aussi I La violence à l’encontre des LGBTQIA+ au plus haut en Europe

Emma, 27 ans

"Je prends conscience de ma bisexualité vers mes 8 ans. À la fin de mon adolescence, je suis out, mais j'ai surtout relationné avec des hommes cis-hétéros. Mes copains blaguent un peu sur ma bisexualité sans la comprendre, par exemple en criant 'GOUDOU GOUDOU GOUDOU' en me voyant dans la cour du lycée. Cela me fait rire jaune, mais je rigole quand même avec eux, par peur d'être exclue.

J'ai eu ma première copine à 19 ans. Lesbienne, elle a beaucoup de mal avec mon orientation sexuelle. Je me prends régulièrement des "sale hétéro" de sa part, ce qu'elle considère comme de l'humour, mais me fait beaucoup de mal. À ce moment, ça fait déjà quelques années qu'on me chambre plus ou moins gentiment. Je n'ai même pas 20 ans et je me sens extrêmement seule, sans communauté, sans personne qui pour réellement comprendre ce que je vis. Je développe un TCA et je deviens rapidement accro aux anxiolytiques.

Je change ensuite de ville pour mes études et je rencontre de nouvelles personnes. Je me mets en couple avec un mec cis-hétéro. Je reste deux ans avec lui. Rapidement, mon orientation est hyper sexualisée : ma bisexualité devient un prétexte pour des plans à trois à gogo, dont je n'ai pas envie, mais pour lesquels je me force par peur de la tromperie. Nous ne relationnons qu'avec des femmes hétéros, qui n'étaient soit pas attirées par moi mais par mon partenaire, soit par 'l'expérience'. Ce qui est très insultant et supprime complètement mon identité : je ne suis pas une expérience mais bien un être humain avec des sentiments et des préférences. Ce n'est pas parce que je suis bi que je suis attirée par tout le monde, ni que je veux forcément avoir des rapports sexuels avec des personnes de genres différents en même temps. Cette relation constitue deux ans de violences psychologiques, qui deviennent parfois physiques, deux ans de tromperies, deux ans horribles dont je sors meurtrie.

Après un passage foireux chez un psychologue – qui estime que mon attirance pour les femmes vient de mes traumas avec les hommes –, je suis aujourd’hui en couple avec une femme. Notre relation, qui se passe bien, dure depuis deux ans et demi. Je me sens enfin très heureuse. Même si, elle aussi, blaguait au début sur ma bisexualité, en me disant que j’étais lesbienne. Depuis un an, j’éduque mon entourage à ces questions : je leur fais écouter des podcasts, leur rappelle que la bisexualité existe, leur explique ma manière de voir cette orientation sexuelle… J’essaye tout simplement de faire en sorte que l’on n’oublie plus les personnes bisexuelles.”

  1. Le prénom a été modifié[]
Partager

Cet article vous a plu ? Et si vous vous abonniez ?

Chaque jour, nous explorons l’actualité pour vous apporter des expertises et des clés d’analyse. Notre mission est de vous proposer une information de qualité, engagée sur les sujets qui vous tiennent à cœur (féminismes, droits des femmes, justice sociale, écologie...), dans des formats multiples : reportages inédits, enquêtes exclusives, témoignages percutants, débats d’idées… 
Pour profiter de l’intégralité de nos contenus et faire vivre la presse engagée, abonnez-vous dès maintenant !  

 

Une autre manière de nous soutenir…. le don !

Afin de continuer à vous offrir un journalisme indépendant et de qualité, votre soutien financier nous permet de continuer à enquêter, à démêler et à interroger.
C’est aussi une grande aide pour le développement de notre transition digitale.
Chaque contribution, qu'elle soit grande ou petite, est précieuse. Vous pouvez soutenir Causette.fr en donnant à partir de 1 € .

Articles liés
Yasmine Benkiran Photo 1

"Mon film raconte l’histoire de deux femmes et une petite fille qui fuient le patriar­cat" : Yasmine Benkiran, nou­velle figure fémi­niste du ciné­ma marocain

Reines, de Yasmine Benkiran, n’est pas un premier film comme les autres. Teinté d’humour et de fantastique, ce road-movie marocain nous embarque à bord d’un camion, sur les routes de l’Atlas, aux côtés de deux femmes en cavale et d’une petite fille...

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.