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Gabriel Attal et l'influenceur Tibo InShape en 2019. © Capture écran Youtube / @Tibo InShape

Gabriel Attal féli­cite Tibo InShape d’être deve­nu le pre­mier you­tu­beur fran­çais : mer­ci, mais non merci 

En féli­ci­tant, hier ,sur un pla­teau de télé­vi­sion le suc­cès de Tibo InShape, désor­mais pre­mier you­tu­beur de France, Gabriel Attal légi­time son dis­cours mas­cu­li­niste et problématique. 

La scène a sus­ci­té notre malaise. Hier soir, sur le pla­teau de C à vous, sur France 5, Gabriel Attal était invi­té à réagir au récent sacre de Tibo InShape. Avec ses 19 mil­lions d’abonné·es, l’influenceur tout en muscles, en pro­téines et en tes­to­sté­rone, est depuis dimanche 26 mai le pre­mier you­tu­beur de France, détrô­nant ain­si Squeezie jusqu’ici maître en son royaume. “En tout cas, je le féli­cite. Et comme il dirait, c’est énorme et sec”, a donc décla­ré, sans ambages, le Premier ministre, repre­nant le man­tra pré­fé­ré du youtubeur. 

“Énorme et sec” n’est pas vrai­ment l’expression qu’on aurait employée à Causette pour com­men­ter le suc­cès – et l’influence – de Tibo InShape, tant le vidéaste et son air bêta accu­mule ces der­nières années les sor­ties de route et les polé­miques. Au-​delà des vidéos estam­pillées fit­ness avec les­quelles il a fait son beurre à son arri­vée sur YouTube, en 2013, Thibault Delapart, de son vrai nom, a trou­vé un public, jeune, avec des vidéos plus mains­tream, mais tein­tées d’un dis­cours mas­cu­li­niste alliant sexisme et patrio­tisme. Un dis­cours qui a par­ti­ci­pé à son suc­cès et qui est donc aujourd’hui publi­que­ment loué par le Premier ministre. 

Les “petites” et leurs “meules”

Le sexisme d’abord. En juin 2017, une vidéo nous met­tait la puce à l’oreille et fai­sait déjà lever nos sour­cils. Intitulée “L’élection de miss InShape”, le you­tu­beur y annonce orga­ni­ser en toute détente un concours pour se trou­ver… une copine. “Vous êtes une petite et vous avez 18 ans mini­mum ? Faites une vidéo vous pré­sen­tant en expli­quant pour­quoi vous devez être la nou­velle madame InShape et les abon­nés vote­ront pour élire la meilleure can­di­date !” Quelques semaines plus tard, les abonné·es élisent avec fer­veur Justine, alias Juju Fitcats, elle aus­si influen­ceuse fit­ness

Sept ans plus tard, Thibault et Justine sont tou­jours ensemble et se sont même fiancé·es. Mais tout de même. L’entreprise sexiste de Tibo InShape ren­voie une image bien peu flat­teuse des femmes, ces “petites”, comme il les appe­lait dans ses vidéos en 2016 et 2017. “Une fille, ça n’existe pas, on dit ‘une petite’”, nous apprend-​il ain­si en jan­vier 2016. Autre élé­ment de voca­bu­laire obses­sion­nel – et tou­jours sexiste – chez le vidéaste : les “meules”, dési­gnant vul­gai­re­ment les seins ou les fesses des femmes. Au salon du fit­ness, en sep­tembre 2016, il n’hésite pas à se faire fil­mer pen­dant ses “dédi-​meules”, à savoir des dédi­caces sur les seins d’abonnées sous les cris exal­tés de spec­ta­teurs mas­cu­lins : “Meule ! Meule ! Meule !”

Romantisation du viol conju­gal et de la dette sexuelle 

Si les “petites” et leurs “meules” ont aujourd’hui dis­pa­ru du dis­cours de Tibo InShape, le sexisme, lui, est tou­jours bien pré­sent. Il s’accompagne même de culture du viol comme en témoigne la vidéo publiée en jan­vier der­nier avec la sexo­logue contro­ver­sée, Thérèse Hargot, connue pour ses posi­tions conser­va­trices, notam­ment son désa­mour pour la contra­cep­tion. Pornographie, désir, infi­dé­li­té, panne sexuelle, sexua­li­té dans le couple, elle est venue répondre aux ques­tions du you­tu­beur. Pour sti­mu­ler le désir dans un couple, elle reven­dique ain­si des “rendez-​vous sexe” au moins une fois par semaine, “le grand mini­mum” selon elle, et ce, même si l’un·e des par­te­naires n’en a pas envie. Ce dis­cours dan­ge­reux roman­ti­sant le viol conju­gal fera plus de 1,4 mil­lion de vues sur YouTube. “Je sens que cer­tains vont cri­ti­quer cette vidéo, vous pou­vez pas savoir à quel point c’est béné­fique pour les gens de savoir tout ça d’une pro­fes­sion­nelle”, com­mente ain­si un inter­naute. “De très bons conseils d’utilité publique”, estime un autre. 

Autre conseil d’“utilité publique” dis­til­lé dans la vidéo : l’importance du par­tage des tâches ména­gères. Du moins en appa­rence. Face à Thérèse Hargot, Tibo InShape déclare “prendre du plai­sir à faire la les­sive, le repas­sage, vider le lave-​vaisselle parce qu’[il sait] que du coup [Justine] se dit ‘ok je suis avec un adulte’ et du coup elle est contente et du coup [ils peuvent] davan­tage faire l’amour”. Tibo InShape roman­tise ici la dette sexuelle, c’est-à-dire le fait de se sen­tir, dans un couple, rede­vable d’un rap­port sexuel, en l’occurrence ici l’influenceur daigne appor­ter sa part aux tâches ména­gères, car il sait qu’il pour­ra obte­nir des rap­ports sexuels ensuite.

L'amour de la patrie 

Le sexisme n’est pas la seule marque de fabrique du you­tu­beur. Depuis quelques années, son dis­cours s’est tein­té de patrio­tisme. Outre des vidéos de pro­mo­tion pour l’armée fran­çaise (“Je vais à l’école mili­taire”, “J’infiltre la gen­dar­me­rie cri­mi­nelle”) ou pour l’administration péni­ten­tiaire, il a fait l’apologie du Service natio­nal uni­ver­sel (SNU) dans une vidéo rému­né­rée par le gou­ver­ne­ment en 2019 et en pré­sence, d’ailleurs, de Gabriel Attal – alors secré­taire d’État char­gé de la jeu­nesse. Le pas­sage dans lequel ce der­nier par­ti­cipe a été redif­fu­sé sur le pla­teau de C à vous, hier, devant un Gabriel Attal désor­mais Premier ministre et quelque peu gêné de la situa­tion. On le comprend…

Enfin, le you­tu­beur a aus­si été épin­glé ces der­nières années pour d’autres pro­pos pro­blé­ma­tiques. Ainsi, dans une vidéo publiée en décembre 2023, Tibo InShape fait preuve de trans­pho­bie en se moquant de l’évolution des choix de genre. En juin 2022, il vise les per­sonnes dépres­sives dans une vidéo publiée sur son compte TikTok et pro­mou­vant la mus­cu­la­tion. “Réveille-​toi, putain de merde ! Rien à foutre de ta dépres­sion ! Rien à foutre de tes excuses ! Rien à foutre de ton petit cœur bri­sé ! Rien à foutre de ta pres­sion men­tale ! Rien à foutre de ta fai­néan­tise ! Rien à foutre de tes doutes”, déclare-​t-​il, oubliant que la dépres­sion est une mala­die. Toujours en 2022, il s’en prend cette fois aux per­sonnes obèses sur Twitter. “Non, dire à quelqu’un d’obèse qu’il n’est pas en bonne san­té et qu’il doit se reprendre en main pour évi­ter de graves pro­blèmes de cœur, de dia­bète, d’hypertension, de libi­do… ce n’est pas être gros­so­phobe, c’est vou­loir l’aider”, assure-​t-​il. Des pro­pos racistes et homo­phobes publiés sur son compte Facebook en 2012 ont aus­si été exhu­més par le média Blast en février dernier. 

On note­ra aus­si la vidéo dans laquelle il visite le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, l’air enjoué, ou encore celle dans laquelle il féli­cite Poutine pour sa rou­tine spor­tive en pleine inva­sion russe de l’Ukraine – cette der­nière a été sup­pri­mée depuis. Reste que la liste, non exhaus­tive, des faits d’armes de Tibo InShape atteste de la dan­ge­ro­si­té du dis­cours et sur­tout de son influence auprès d’un jeune public pas tou­jours aver­ti. Elle ques­tionne aus­si la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment. En se ser­vant de Tibo InShape pour pro­mou­voir le SNU ou en le féli­ci­tant publi­que­ment pour son suc­cès, Gabriel Attal légi­time le dis­cours pro­blé­ma­tique du you­tu­beur. Pour rap­pel, le racisme, l’homophobie, le sexisme et la trans­pho­bie ne sont pas des opi­nions, mais bien des délits punis­sables par la loi. 

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