Le conseil de lec­ture de Mathias Malzieu : « L'Écume des jours », de Boris Vian

Chaque mois, un·e auteur·e que ­C­ausette aime nous confie l’un de ses coups de cœur littéraires. 

98 Mathias Malzieu lécume des jours © V.de Clausade
© V. de Clausade

C’est dif­fi­cile à ima­gi­ner aujourd’hui, mais Boris Vian est long­temps res­té un écri­vain « incon­nu au bataillon ». Même L’Écume des jours, deve­nu entre-​temps un clas­sique, est sor­ti dans l’anonymat. C’est la rai­son pour laquelle je me per­mets de contour­ner un petit peu votre exer­cice. 
Était-​ce son côté dyna­mi­teur de cloi­sons qui déplai­sait au milieu lit­té­raire de l’époque ? Lui qui était un racon­teur d’histoires au sens large, grand large. Écrivain, jour­na­liste, poète, chan­son­nier, direc­teur artis­tique de mai­son de disques, trom­pet­tiste, pata­phy­si­cien… Était-​ce un pro­cès en « mul­ti­pliance » ?
À moins que ce ne fût son sens de la déri­sion, sa fan­tai­sie che­villée au cœur ? Sa liber­té trop ébou­rif­fée ?
On aime­rait béné­fi­cier d’une machine à voya­ger dans le temps pour qu’il puisse vivre et voir à quel point son tra­vail a fini par por­ter ses fruits. Une jungle de fruits et des graines de hari­cot magique par­tout dans le cœur de ses si nom­breux lec­teurs. Je suis l’un d’entre eux. 
Il aurait méri­té de rece­voir ce fan­tas­tique cadeau qu’est un retour de lec­teur enthou­siaste et qui se mul­ti­plie, de son vivant. C’est une injus­tice que nous ne pou­vons que légè­re­ment atté­nuer en conti­nuant à faire vivre son œuvre unique et bouillon­nante.
Voici un livre qui m’a souf­flé dans le cœur à l’âge où je com­men­çais à m’intéresser un tout petit peu moins au foot­ball et beau­coup plus aux choses de l’amour. C’est une Chloé qui me l’avait don­né à lire, elle avait, comme le per­son­nage du livre, l’air d’un air de jazz. Alors je l’ai lu du coin de l’œil, en écou­tant les voci­fé­ra­tions pop de Nirvana.
Nous étions en 1993, et la graine que les Chloé ont plan­tée en moi donne fleurs et fruits chaque année depuis. Un choc de joie que ce livre tram­po­line au goût de swing, ce pané­gy­rique de l’enthousiasme ! L’état amou­reux, un État en soi. Un pays, presque un monde fabri­qué sur déme­sure pour réin­ven­ter l’amour. L’énergie de ce livre, sa musique intrin­sèque au ser­vice d’une his­toire aus­si douce que folle. Le grand panache des si impor­tantes toutes petites choses. L’attention. L’intention. La cama­ra­de­rie gogue­narde et le jeu. Le grand jeu consis­tant à détruire très sérieu­se­ment l’esprit de sérieux. Le fleu­ri et l’intime, le big band en bande ori­gi­nale du big bang émo­tion­nel. Le tout créa­tif au ser­vice de l’hypersensibilité. Pas pour mon­trer, plu­tôt pour dire et être à la vie. Le roi des méta­phores, celles cachées dans le coin de pages et celles de plus en plus grandes qui résonnent et s’harmonisent telles des pou­pées russes de mul­ti­sens. Cette pul­sion de liber­té bra­vache puis ce raf­fi­ne­ment extr’aime. Enfin, au bout du che­min, l’inexorable mélan­co­lie. Comme si la sur­joie avait un prix. Fort.
Merci, les Chloé, de m’avoir pré­sen­té à Boris Vian, c’est la porte d’un monde en soi qui s’explore à toutes les heures d’écume du jour et de la nuit. 

L’Écume des jours, de Boris Vian. Éd. Le Livre de poche, 1997, 230 pages, 6,90 euros.


En librai­rie · Une sirène à Paris

Mathias Malzieu a encore rêvé. Dans son nou­veau roman, cet « homme poé­tique » invente un mythe à faire pleu­rer les étoiles, une Petite Sirène revi­si­tée. Nous sommes à Paris en 2016. La ville est sai­sis­sante comme un tableau de Dali. Gaspard, qui tra­vaille dans le res­tau­rant fami­lial, le Flowerburger, a deux mis­sions : sau­ver ce lieu de la faillite et rêver, rêver, encore rêver. Attention, c’est sérieux. Sa grand-​mère l’a nom­mé « le der­nier des Surprisiers », com­pre­nez un « rêveur de com­bat » dont l’imagination peut chan­ger le monde. Oui mais voi­là, Gaspard tra­verse un cha­grin d’amour. Alors qu’il traîne son âme en peine dans un Paris noyé sous les eaux, à la suite d’une crue his­to­rique de la Seine, il retrouve sur les quais le corps endor­mi d’une sirène « effrayante de beau­té ». Peut-​il la réveiller et l’épouser ? Pas si simple : son cœur est bar­ri­ca­dé comme une huître. Autant que celui de la sirène, qui avait pro­mis de ne jamais s’approcher des hommes. Comme Boris Vian le lui a appris, Malzieu fait effrac­tion dans les foyers pour réchauf­fer les cœurs. Un « cam­brio­lage inver­sé » qui fait entrer la poé­sie dans nos vies. Lauren Malka

Une sirène à Paris, de Mathias Malzieu. Éd. Albin Michel, 238 pages, 18 euros.

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