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© Abigaïl Auperin

"La fugue" : une nou­velle éro­tique fémi­niste de Manon Buselli

A l'occasion de la sor­tie du beau livre Hold-​Up 21, aux édi­tions Anne Carrière, Causette offre à ses abonné·es une nou­velle éro­tique de Manon Buselli. Une bouillante his­toire de grève du silence… 

Sois à la mai­son à 18 h pour les enfants, moi je n’y serai pas.

À la lec­ture du SMS de son épouse, Paul est d’abord contra­rié d’avoir à chan­ger ses plans. Puis il s’en veut de ne pas avoir prê­té plus d’attention à leur conver­sa­tion de la veille. Pour être hon­nête, il s’agissait davan­tage d’une dis­pute que d’une conver­sa­tion, et Julia a peut-​être quelques rai­sons d’être fâchée. Il avait un article à rendre, ce n’était pas le bon soir pour une engueu­lade, il a été négligent. Mais il est vrai aus­si que sa femme est chiante en ce moment. D’ordinaire, il fait des efforts pour ne pas lais­ser les choses s’envenimer. Il fait montre de patience et de rete­nue, écoute ses griefs, et s’abstient par élé­gance de lui repro­cher cette insa­tis­fac­tion chro­nique qui pèse sur leur couple depuis quelques mois.

Il quitte la salle de classe et s’isole un ins­tant pour l’appeler. Il tombe sur son répon­deur. Une, deux, trois fois. Cette absence de der­nière minute ne l’arrange pas. Ça ne lui res­semble pas, Julia est tel­le­ment orga­ni­sée, la mère par­faite – de ce côté-​là, rien à redire. Il ter­mine ses cours, quitte la facul­té en avance. Enfin, pas vrai­ment, mais il avait rendez-​vous et doit pré­ve­nir Alice de son empê­che­ment main­te­nant. Elle est déçue. Il se sent un peu gou­jat de l’annuler alors qu’elle est déjà en route pour l’hôtel. Elle s’en remet­tra, et leur contrat est clair. Il la voit depuis presque deux mois. Elle suit son cours de « modèles lin­guis­tiques » à la Sorbonne. Alice s’est révé­lée être bien plus qu’une élève brillante et appli­quée. Ils parlent le même lan­gage ; le rythme, l’intensité, la tona­li­té ; ils se com­prennent et se font jouir sans mal. Paul regrette sou­vent de ne pas se don­ner plus de mal pour être un meilleur amant, une sorte de pro­messe qui devrait figu­rer de son côté du contrat. À cinquante-​cinq ans, il assume de trom­per sa femme parce qu’il a besoin de se ras­su­rer. Il se sent vieillir. Il n’est plus aus­si en forme, récu­père moins bien les len­de­mains de cuite, dort mal ; il a même l’impression de perdre un peu de ses facul­tés audi­tives. Alice lui donne une illu­sion de vic­toire sur le temps. En seize ans de mariage, c’est la pre­mière fois qu’il a une rela­tion sui­vie. Il ne culpa­bi­lise pas, il ne quit­te­ra jamais son épouse, il n’est même pas amou­reux de sa maî­tresse. Un type solide, quoi.

Le cou­loir est sombre, l’ampoule gré­sille, cela fait des semaines qu’il a pré­ve­nu le syn­dic, ça l’exaspère. Il intro­duit la clef dans la ser­rure, donne un tour, la porte n’est pas fer­mée. L’odeur de feu de bois embaume l’appartement comme chaque soir quand il rentre, été comme hiver, une odeur deve­nue fami­lière, l’expression d’une paix qu’il ne sau­rait véri­ta­ble­ment nom­mer. Depuis leur ins­tal­la­tion Julia voue un culte à cette che­mi­née. Elle peut pas­ser des heures devant, à boire, lire, tra­vailler, ne rien faire. « La che­mi­née de maman », c’est ain­si que l’appellent les enfants.

Il pénètre dans le séjour. Julia est assise dans son fau­teuil, les jambes repliées sous elle. Plongée dans un gros livre, elle ne semble pas avoir remar­qué sa pré­sence.
« Ben tu es là, fina­le­ment ? C’était quoi ce message ? »

Silence. Elle ne bouge pas d’un cil. « Chérie ? Ça va ? »

Il enlève sa veste, l’accroche au por­te­man­teau, pose ses clefs sur la console de l’entrée et revient au salon.
« Julia ? »
Elle tourne une page.

« Mais réponds-​moi. »
Il sou­pire fort pour sou­li­gner son désar­roi. Va dans la cui­sine se ser­vir un verre d’eau au robi­net, ouvre machi­na­le­ment le fri­go, le referme. Sur le bar il avise un tas d’enveloppes fer­mées. Habituellement, c’est Julia qui gère le cour­rier. Il déca­chette la pre­mière : les charges de copro­prié­té. Ça l’exaspère.
« Chérie, qu’est-ce qui ne va pas ? Parle-​moi. »
Elle a l’air d’aller fou­tre­ment bien et elle se tait, obs­ti­né­ment.
« Mais enfin, ça n’a aucun sens. Lâche ce bou­quin et regarde- moi ! »
Ça se bous­cule dans sa tête. C’était quoi le pro­blème hier ? Elle lui repro­chait… Ah oui ! D’être deve­nu « tran­chant », « auto­ri­taire », de la « déni­grer » ? Et lui, il lui a sor­ti quoi ? Que l’appartement était de plus en plus en bor­del… Merde ! Pas glo­rieux, il faut l’admettre.
« Chérie… Je suis déso­lé pour hier soir. »
Il se tient debout face à elle. Il se conten­te­rait d’un signe, d’un mou­ve­ment. Elle conti­nue de lire, comme s’il n’existait pas.
« Julia, c’est ridi­cule. Dis-​moi ce qui ne va pas. »
Le feu cré­pite dans la che­mi­née. Une bûche se fend dans l’âtre en un grand crac moqueur. Ça l’exaspère.
« Mais merde à la fin ! »
Julia pose son livre sur le gué­ri­don, se lève et, sans un regard, tra­verse le salon, l’entrée. Il la suit, par réflexe, l’interpelle encore. Elle par­court le long cou­loir qui mène aux chambres, de cette allure sou­ve­raine qui l’avait fait cha­vi­rer dès leur pre­mière ren­contre et qu’elle a eu l’impudence de per­fec­tion­ner au fil des ans. En regar­dant son cul cha­lou­per, il est pris de panique. Mais qu’est-ce qu’il est bête ! Elle a décou­vert sa liai­son. C’est ça, bien sûr ! Il faut qu’il trouve une parade. Non, il faut tout nier en bloc. Toujours nier en bloc.
Julia entre dans la chambre et se désha­bille, elle plie ses vête­ments sur le lit. Elle entre dans la salle de bains, der­rière le paravent. La vapeur enva­hit la pièce. Elle est forte, se dit-​il. Ou non. Il doit s’inquiéter pour rien. Elle ne gar­de­rait pas son calme de cette façon pour un adul­tère. Elle est fâchée pour tous les trucs sans impor­tance qu’il a dits hier et elle fait sa maligne. Debout sur le seuil de la douche, Paul, d’une voix pla­cide et sans lais­ser trans­pa­raître son aga­ce­ment, conti­nue de prê­cher pour un retour à la rai­son. Elle sort, il l’observe, nue, dans le miroir – ses côtes, son ventre creux, ses hanches à peine mar­quées –, la buée pare son reflet d’une sen­sua­li­té altière. Elle passe devant lui pour attra­per la ser­viette, le contourne comme un vul­gaire poteau. Paul s’impatiente, la pousse légè­re­ment du doigt.

« Parle. »
Elle se sèche, d’abord les jambes, puis le ventre, les bras. Il lui claque une piche­nette de vilain môme sur l’épaule.
« Parle. »
Elle met de l’ordre dans ses che­veux. Ce mépris inso­lent sus­cite en Paul un sen­ti­ment d’indignation tein­té de colère.
« Parle ! »
Il la pousse sur le côté, sur­pris par la bru­ta­li­té de son propre geste. Julia lâche la ser­viette au sol.
« Mais parle ! »
Elle se baisse pour la ramas­ser. D’un geste qu’il n’avait pas anti­ci­pé, Paul lui admi­nistre une claque sur les fesses. Il s’en blâme immé­dia­te­ment – cela ne lui res­semble pas –, mais ne peut igno­rer le fris­son que lui pro­cure ce son clair, reten­tis­sant. Son épouse, muette, s’enduit de crème, elle n’a même pas sur­sau­té, la garce.
« Tu veux jouer, en fait ? »

Il est main­te­nant pres­sé contre elle, le sexe en érec­tion. Il n’en revient pas de la puis­sance de son désir. Ce n’est pas Alice qui le fait ban­der comme ça.
« Tu sais que si tu ne parles pas, ça va être dif­fi­cile pour toi de dire non ? »

Paul n’est pas sûr du tout de ce qu’il est en train de faire.
« Et que si tu ne dis pas non, je fais un peu ce que je veux de toi, ma ché­rie. »
Il recon­naît le goût acide qui pique sa gorge : c’est celui de la frus­tra­tion. Il a un peu honte aus­si, mais c’est bon. Il la retourne fer­me­ment, la colle contre le lava­bo. Il tire ses che­veux blonds en arrière, embrasse son cou, la mor­dille. Elle sent le frais et le fami­lier.
« C’est ça, Julia ? C’est ce que tu veux ? »
Julia pose alors ses deux mains sur le lava­bo et se penche en avant, arquant le dos, pour lui pré­sen­ter ses fesses. Paul est pris d’un ver­tige méchant, il sent qu’elle se fout de sa gueule, qu’elle a le contrôle, qu’elle nargue sa pul­sion éro­tique. Ça aurait de la gueule s’il la plan­tait là, mais il dégrafe son jean et c’est sa bite qu’il plante fort en elle, sans pou­voir rete­nir un gémis­se­ment de plai­sir en décou­vrant la cha­leur de son vagin, l’humidité de ses parois gon­flées. Il s’étonne de la pré­ci­sion de ce qu’il res­sent en elle, c’est délec­table, c’est la voie rapide pour…
« Maman, t’es là ? »
La voix de Simon reten­tit dans le salon. Paul a envie de bot­ter le cul de son fils pour conti­nuer à s’occuper de sa femme. Il mur­mure à Julia : « Ne bouge pas ! » Il jure entre ses dents et remonte son cale­çon, referme son jean en man­quant de s’étaler par terre, rentre sa che­mise par habi­tude, se passe la main dans les che­veux. Il ouvre la porte et se retrouve nez à nez avec Simon, qui s’étonne : « Papa, qu’est-ce que tu fais là ?
– J’ai fini plus tôt aujourd’hui. J’avais envie de pas­ser la soi­rée avec vous.

– Ah. Elle est où, maman ?
– Dans la chambre. Elle est fati­guée, je crois.
– Il faut qu’elle m’aide pour mon devoir de fran­çais.
– Elle se repose, là. Ta jour­née s’est bien pas­sée ?
– Ouais, comme d’hab.
– Tu avais des éva­lua­tions ?
– Maths.
– Ça a été ?
– Ouais, on a trop bien manœu­vré, on a tri­ché, le prof a rien vu ! »
Simon pouffe et se dirige vers la cui­sine d’un pas traî­nant. Paul est un peu déses­pé­ré de voir com­bien son fils aîné a l’air sot. Il rêve de rejoindre sa femme, qu’il espère encore nue, quand la porte d’entrée s’ouvre à nou­veau. Cette fois, c’est Esther, la nou­nou anglaise, qui rentre avec Gabriel.
« Papa !
– Salut, mon grand. »
Gabriel ôte son man­teau et ses bas­kets, les range dans le pla­card. Il embrasse Esther pour lui dire au revoir, lui demande, dans son anglais déjà presque par­fait, si le len­de­main ils pour­ront s’arrêter au parc plu­tôt qu’à la biblio­thèque, et va rejoindre son frère. Paul échange avec la nou­nou quelques mots d’usage, la remer­cie cha­leu­reu­se­ment. Au moment où il referme la porte, il voit Julia les rejoindre, en pei­gnoir, les che­veux encore mouillés. Il s’avance vers elle, avec la ferme inten­tion de lui agrip­per le bras et de trou­ver une excuse pour la rame­ner dans la salle de bains. Elle l’esquive avec grâce, pour­suit son che­min. Paul se sent con. Con et terrifié.

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« Maman est trop forte. Moi j’tiendrais jamais aus­si long­temps. » Paul a réuni les gar­çons pour un conci­lia­bule. Assis côte à côte sur les tabou­rets hauts de la cui­sine, tour­nés vers le salon, ils observent Julia. Elle est affa­lée dans le cana­pé, les jambes croi­sées posées sur la table basse, devant une émis­sion de varié­tés à la télévision.

« On fait des paris ? s’amuse Simon.
– Inutile. Votre mère, quand elle a une idée en tête…
– On n’a qu’à la faire rire, tente Gabriel. Bite ! Chie ! Prout !
– Elle a sou­ri.
– Alors elle a per­du ?! demande Gabriel, plein d’espoir.
– Au moins, elle n’est pas sourde.
– Maman, j’ai eu un 5 en géo­gra­phie, lance Simon.
– Elle dit rien.
– Et 3 en fran­çais.
– Allez, dis quelque chose, maman.
– C’est vrai, tu nous fais flip­per là.
– Réfléchissons, pro­pose Paul. Hier soir, on s’est un peu dis­pu­tés tous les deux, pas grand-​chose.
– Ouais, elle était vénère, elle s’est exci­tée toute seule parce qu’on avait pas mis la table.
– Et moi elle m’a dit que j’étais épui­sant à tour­ner autour d’elle en lui deman­dant des trucs.
– Bon, ça montre bien qu’elle est fati­guée en ce moment. Ce n’est peut-​être rien. Elle se repose. Voilà, elle se repose.
– Quand même, c’est bizarre.
– J’ai jamais vu maman comme ça.
– Tu te rends compte du stress que tu infliges à nos enfants, Julia. Tu n’as pas honte ?
– Parle, maman.
– On dirait Mamilou, remarque Gabriel.
– C’est vrai. Tu vois, Julia ? Ton fils te com­pare à ma mère !
– Elle a bâillé. On l’embête, tu crois ?

– Je pense que votre mère se fiche de nous.
– Et si on jouait avec elle ? demande Gabriel. Allez, chut…
– Laisse tom­ber, elle est trop forte.
– Essayons, per­sé­vère Paul. Chut.
–… »
Simon s’esclaffe.
« C’est bon, j’arrête, trop naze ce jeu. J’ai faim.
– Tu as rai­son, ça a assez duré. À la douche les gar­çons, il est déjà 19 heures.
– Oh non !
– Si. Pendant ce temps, je com­mande des piz­zas.
– Yes !
– On se fait une soi­rée piz­za et PS4 ?
– Maman ne dit rien…
– Eh bien, qui ne dit mot consent. À la douche !
– C’est trop cool la vie quand tu te tais, m’man.
– Simon ! »

L’air frais du matin enva­hit la pièce. Julia remonte la couette jusqu’au men­ton et ouvre un œil pour décou­vrir Paul, pen­ché au-​dessus d’elle, habillé comme chaque jour de la semaine d’un jean et d’une che­mise blanche infrois­sable de chez Brooks Brothers, « pré­sen­table même après douze heures de vol ». Sa tête, en revanche, est sérieu­se­ment frois­sée. Il a moins bien dor­mi qu’elle. Première victoire.

« Chérie, lève-​toi. »
Il lui caresse l’épaule.
« C’est l’heure… »
Il la secoue un peu plus fort.

« Je vais être en retard, tu dois t’occuper des gar­çons. »
Elle savoure son expres­sion de gosse per­du et lui signi­fie d’un sou­rire qu’elle n’a pas l’intention de bou­ger.
« Je ne com­prends pas… »
C’est un bon début, pense-​t-​elle. Paul lui pose une main sur le front. Elle se retient de rire.
« Dis-​moi ce qui ne va pas. »
Certainement pas. Julia prend son télé­phone por­table sur la table de nuit, lance la mati­nale de France Inter et s’enfonce un peu plus sous les draps. Résigné, Paul sort de la chambre en mar­mon­nant que, déci­dé­ment, elle com­mence à le faire chier.
Julia se pré­lasse au son de la mai­son­née qui s’ébroue sans elle. Les cris de Paul, les portes qui claquent, les pas empres­sés des gar­çons. Elle y puise une grande satis­fac­tion. Cela fait des années qu’elle fait tour­ner la famille et gère les contraintes du quo­ti­dien. « Ministre du foyer », c’est le sur­nom que lui a attri­bué son mari. Les courses, le ménage, les bains des enfants, la pré­pa­ra­tion des repas, la ges­tion des acti­vi­tés, les dépla­ce­ments, les invi­ta­tions, l’organisation des voyages. Elle s’acquitte de toutes ces tâches, et d’autres encore, avec un grand plai­sir, mais récem­ment il lui est venu l’ambition folle de rece­voir quelques témoi­gnages de gra­ti­tude pour ses ser­vices. Quand elle tend la perche à Paul ou aux gar­çons, espé­rant modes­te­ment récol­ter un mer­ci, elle n’obtient que des haus­se­ments d’épaules ou des sou­rires emprun­tés. Bien sûr, elle a par­ti­ci­pé à l’instauration de sa propre ser­vi­tude domes- tique. Quand elle a ren­con­tré Paul, elle a inves­ti leur couple, leur mai­son, leur famille, de manière entière et abso­lue. Elle a veillé chaque jour à ce que les enfants ne manquent de rien. Elle a vou­lu régner. Alors qu’elle pou­vait faire son che­min dans l’édition, elle a orien­té sa car­rière vers la tra­duc­tion lit­té­raire pour avoir la pos­si­bi­li­té de tra­vailler de chez elle et gar­der une main­mise sans par­tage sur le quo­ti­dien, per­sua­dée que le quo­ti­dien, après tout, c’est un jour après l’autre, et que donc, à la fin, c’est tout.

Au fond, Julia pense qu’elle a peu de rai­sons de se plaindre. Elle a eu la chance d’aimer et d’être aimée, de s’épanouir dans un métier qui lui plaît, de jouir d’une aisance finan­cière qui lui assure des nuits tran­quilles. Mais Julia est aus­si atteinte d’une afflic­tion qui ne s’ignore pas faci­le­ment, elle est lucide. Et depuis des mois, elle sent bien qu’elle est gagnée par une forme d’aigreur et de las­si­tude. Elle serait la pre­mière à se tan­cer ver­te­ment, à s’accabler d’une cer­taine indo­lence capri­cieuse, si l’analyse objec­tive du champ de bataille n’avait conso­li­dé l’idée qu’elle a quelques sérieux motifs de révolte : les hommes de sa vie ont un peu trop pris leurs aises, et le plus âgé des trois, ces der­niers temps, lui donne plus sou­vent l’impression d’être une ser­pillière que la tapis­se­rie de Bayeux.

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Hier, elle a déci­dé de réagir. Et la seule idée qui lui soit venue est de faire une fugue. Qu’ils se démerdent un peu sans elle. Le temps est venu de leur man­quer. Résolue, elle a envi­sa­gé dif­fé­rents scé­na­rios. Comme elle ne par­ve­nait pas à tran­cher, et pour s’exhorter à ne pas flé­chir, elle a envoyé ce SMS. Le pro­blème est que toutes les des­ti­na­tions aux­quelles elle a pen­sé l’ont fait mou­rir de honte : le cli­ché de la bour­geoise qui se res­source à Quiberon ou à Biarritz, c’est un peu trop, même pour une insur­rec­tion fémi­niste contre la charge men­tale. Comme elle a accom­pa­gné sa réflexion d’une bou­teille de blanc, le temps a pas­sé trop vite et elle s’est trou­vée prise au dépour­vu quand le tin­te­ment des clefs lui a annon­cé le retour de l’adversaire. C’est là que le hasard a for­cé le génie et que, faute de meilleure stra­té­gie, elle a pris le par­ti de se taire. Comme chaque matin, Julia se pré­pare un bol de café et va allu­mer le feu. Pour un plan impro­vi­sé, les pre­miers effets sont ines­pé­rés : Paul est pau­mé, bous­cu­lé, bles­sé, atten­tif, sur ses gardes, et il a com­men­cé à bien la bai­ser. Elle est ravie que le coït ait été inter­rom­pu, même si elle était au bord d’une jouis­sance inédite. Peu importe, la par­tie est lan­cée. Elle ne sait pas où va les conduire ce jeu, mais elle se sent vivante et conquérante.

Le soleil com­plice entre par la baie vitrée et lui caresse le dos. Elle est d’une humeur par­faite pour avan­cer dans cette tra­duc­tion pres­ti­gieuse qu’elle a empor­tée contre des confrères plus aguer­ris. Elle a conscience que sa guerre est davan­tage diri­gée contre l’ennui que contre son mari, mais il est dans le che­min, et il est cou­pable de col­la­bo­ra­tion avec l’ennemi. Il n’avait qu’à se don­ner plus de mal et sur­tout, sur­tout, ne pas prendre cette habi­tude déplo­rable de si mal lui par­ler. Elle le connaît, elle devine ses peurs, son insa­tis­fac­tion, sa pro­bable maî­tresse, bana­le­ment jeune et for­cé­ment admi­ra­tive. Il vieillit, le pauvre, et même pas capable de voir qu’il vieillit plu­tôt bien.

Sur le cana­pé il y a le pull en laine de Paul, par terre une brique de Lego oubliée. Paul lui demande un Lego à cha­cun de ses anni­ver­saires. Il a eu le der­nier Range Rover pour ses cinquante-​cinq ans, la semaine pré­cé­dente. Elle a tou­jours aimé l’enfant en lui, cette part d’innocence reven­di­quée. Il a très vite par­ta­gé sa pas­sion avec Simon, puis Gabriel. Le Lego d’anniversaire est deve­nu une tra­di­tion qu’ils guettent impa­tiem­ment chaque année. La chose est conve­nue : après le déjeu­ner de fête, ils ouvrent ensemble le paquet, s’extasient un moment sur le nombre de pièces ou l’esthétique du modèle et, dans une émo­tion à peine conte­nue, assemblent les mor­ceaux jusqu’à la fin de la jour­née. C’est une scène à laquelle Julia a sou­vent assis­té, et qui l’a tou­jours atten­drie ; une com­pli­ci­té silen­cieuse entre un père et ses fils, un moment de jeu où règne un cer­tain niveau de com­pré­hen­sion, d’exigence aus­si. Elle admire en eux trois ce qu’elle a construit, ce foyer, au cœur de sa vie, cette bulle de sécu­ri­té où il lui semble qu’elle échappe à la dure­té du monde et de l’arbitraire. Julia se penche et souffle sur les braises pour les raviver.

« Je me suis arran­gé avec ta mère, elle prend les enfants cette semaine. »
Toute à sa tra­duc­tion, elle ne l’a pas enten­du ren­trer. Elle jette un coup d’œil à la pen­dule : il est 13 heures. Julia salue inté­rieu­re­ment l’initiative de son mari. En douze ans, ils n’ont jamais lais­sé les gar­çons à sa mère en période sco­laire, alors qu’elle habite près de l’école, ne demande que ça, que les enfants ne demandent que ça… Pourquoi ? Parce que ce n’est pas res­pon­sable ? Parce que de bons parents ne se conduisent pas ain­si ? « On va avoir du temps pour nous. »

C’est la pre­mière fois qu’elle voit Paul man­quer un cours – une rigueur qu’elle a long­temps admi­rée mais qui, avec les années, s’est trans­for­mée en rigi­di­té.
« Julia, pose ton ordi­na­teur, s’il te plaît. J’ai annu­lé mes cours pour toi, alors fais un effort. »

Ce « Fais un effort » scelle la déter­mi­na­tion de Julia. Elle joue­ra jusqu’à la défaite totale de Paul. Lui se sai­sit d’une bou­teille de scotch, de ses ciga­rettes, d’un cen­drier et va se caler dans le cana­pé, jambes écar­tées, un vrai cow-​boy. Il s’essaie quelques minutes au silence, siro­tant son alcool à petites gor­gées un peu trop appli­quées. Julia le connaît par cœur : à la res­pi­ra­tion, aux bat­te­ments de cœur, à la déglu­ti­tion près, elle sait qu’il bout, il fulmine.

« Au début, j’avoue, ça m’a contra­rié, ton manège. »
Elle est curieuse de le voir dévoi­ler sa main.
« Par rap­port aux enfants ce n’était pas très élé­gant, alors je les ai enle­vés de l’équation. »
Elle se régale de son inter­pré­ta­tion de petit caïd.
« Tu as des reproches à me faire, des récri­mi­na­tions, peut-​être légi­times, quant à la bonne marche de notre mariage. Mais un mariage c’est un dia­logue, et ton silence est cou­pable. »
Julia croise les jambes et le fixe, impas­sible. Elle com­mence à être exci­tée par son hos­ti­li­té et se repasse les images de la levrette avor­tée de la veille.

« Si tu per­sistes à te taire, tu n’es plus vrai­ment ma femme, tu te trans­formes en objet. Alors attends-​toi à ce que je te traite en objet. Ça va me chan­ger d’être un gros macho, me chan­ger et me plaire. Au moindre cla­que­ment de doigts, tu vas m’obéir, si j’ai envie que tu rampes jusqu’à moi pour me sucer pen­dant que je finis ce whisky… »

Elle ne le laisse pas finir sa phrase, se met à quatre pattes et avance vers lui, essayant de ne pas trop affi­cher l’amusement qui la gagne en voyant ses sour­cils s’arquer de sur­prise et sa bouche s’arrondir. Il veut jouer au macho, elle va jouer. Agenouillée entre ses jambes, elle lui ôte ses chaus­sures, défait la boucle de sa cein­ture, lui enlève son pan­ta­lon, son cale­çon, écarte ses genoux. Son sexe est encore mou, elle le prend en entier dans sa bouche, l’aspire pour le faire gon­fler et, entre deux doigts, le branle dou­ce­ment. Quand il est suf­fi­sam­ment dur, elle retire sa main et lèche son gland avec appli­ca­tion. Elle ondule des hanches pour don­ner du rythme à ses mou­ve­ments de langue. Paul se cambre. Elle avale sa bite jusqu’à la sen­tir cogner au fond de sa gorge, la libère, la reprend, l’embrasse, monte et des­cend, elle ne lui laisse aucun répit.

« C’est tel­le­ment bon, aaaah ché­rie… »
La res­pi­ra­tion de Paul s’accélère, son souffle se fait plus rauque, plus court. Qu’est-ce qu’il disait tout à l’heure ? Ah oui : « Au moindre cla­que­ment de doigts. » Ça l’inspire. Elle mouille son majeur et, len­te­ment mais d’un seul mou­ve­ment, l’enfonce dans son cul.
Il pousse un cri et éja­cule fort et loin sur sa che­mise. Dans son râle, il y a du plai­sir, de la sidé­ra­tion et de la gêne. Jamais elle ne lui avait don­né du plai­sir comme ça, il appar­tient à une géné­ra­tion qui n’est pas très à l’aise avec cet ori­fice. Une par­faite conclu­sion pour la manche du mata­dor, pense-​t-​elle.
Paul a les jambes qui tremblent quand il se lève. Il ramasse ses affaires et file, l’air défait, vers la salle de bains. Julia retourne s’asseoir devant le feu, se replonge dans sa tra­duc­tion. Elle a hâte de voir com­ment il va rebon­dir après ça. Elle espère qu’il va trou­ver les res­sources pour se mon­trer un peu plus coriace. C’est presque trop facile jusque-là.

Paul mau­dit Paris. Il est 8 h 30, il vient de cre­ver sur le pont Alexandre-​III. Quelques chauf­fards mécon­tents klaxonnent, d’autres hurlent leur colère. Pas un con pour l’aider. Pourquoi faut-​il tou­jours que les emmerdes arrivent par paquets ? Il se sent gagné par une hargne cor­ro­sive, mais il la réprime et se concentre sur sa tâche. Il repart vingt minutes plus tard, excé­dé et plein de cam­bouis. Il a quinze minutes pour arri­ver à la Sorbonne, c’est per­du d’avance. Il reçoit un mes­sage d’Alice qui lui « offre une chance de se rat­tra­per » et lui pro­pose de le rejoindre dis­crè­te­ment à son bureau à l’heure du déjeu­ner. Il n’a rien à lui don­ner, pas le temps, pas l’envie. Il répond par un laco­nique Désolé, pas pos­sible aujourd’hui.

Installé à son bureau, Paul attend un signe, une nou­velle. Il essaie de s’occuper, de ter­mi­ner son article, mais il n’arrive pas à se concen­trer. Deux jours ont pas­sé depuis l’incident de la pipe. Deux jours à se croi­ser, se toi­ser, à rumi­ner sa ven­geance. Mais rien ne lui est venu, il n’a pas osé enga­ger de nou­vel assaut depuis que sa femme lui a mis un doigt dans le cul.

Paul est un être ration­nel, il a une manière d’aborder le monde car­rée, métho­dique, qui ne sup­porte pas l’arbitraire. Dans son métier, il est tenu d’abstraire, à par­tir de don­nées concrètes, ce qui a valeur signi­fiante ; les concepts uti­li­sés sont clai­re­ment défi­nis et cohé­rents, les enchaî­ne­ments sont démons­tra­tifs, c’est-à-dire conformes à des règles logiques. Julia ne parle plus, cela ne fait aucun sens : pas de pos­tu­lat de départ, pas de but affi­ché. Sans règles du jeu, pas de vic­toire pos­sible. Ou plu­tôt une seule : pour faire ces­ser ce manège, il doit trou­ver le point de rup­ture de sa femme.

Il se lève dans un mou­ve­ment d’impatience et tourne en rond dans ses neuf mètres car­rés. D’habitude, il se sent pro­té­gé dans cette pièce sombre, au milieu des feuilles volantes et des essais. Ce midi, il étouffe.

« Qu’est-ce qui pour­rait la faire cra­quer, marmonne-​t-​il pour lui-​même. Comment lui faire crier “pouce” ? »
Quand l’idée lui vient, elle est si par­faite, si simple, si impa­rable qu’il impro­vise une petite danse de la vic­toire. Il décroche son man­teau en laine vierge de la patère – Julia le lui a offert à Noël der­nier. Dans le cou­loir, il croise un col­lègue qui le salue d’un geste timide. Personne n’ose l’approcher depuis quarante-​huit heures, même ses étu­diants, d’ordinaire bra­vaches, l’évitent comme s’il était radio­ac­tif. Mais cette fois il sou­rit à tout le monde en quit­tant la Sorbonne pour des­cendre au par­king. Dans sa voi­ture, Paul entre dans l’application web de son télé­phone et tape « Escort ».

Il trouve Julia à l’endroit exact où il l’a lais­sée ce matin. Dans son fau­teuil, l’ordinateur sur les genoux, tou­jours en pyja­ma. Quand elle le voit entrer, une jeune femme à son bras, elle l’ignore et retourne à son tra­vail. Elle est forte, pense-​t-​il, mais pas assez pour ce qui va suivre. Paul ne s’encombre pas de pré­sen­ta­tions. Il débar­rasse l’inconnue de son man­teau puis l’invite à s’asseoir sur le cana­pé. Il s’installe à côté d’elle et l’enlace avec une ten- dresse exa­gé­rée. Il lui caresse les che­veux, la nuque, s’attarde un peu sur ses seins. Il se détourne d’elle un ins­tant pour obser­ver la réac­tion de sa femme. La jalou­sie a sou­vent été au cœur de leurs débats. Quand Paul la cri­ti­quait comme une pas­sion vaine, qu’il fal­lait dépas­ser, Julia y voyait le signe d’un amour réel et sin­gu­lier. La jalou­sie est peut-​être un vilain défaut, mais aujourd’hui elle va lui faire rem­por­ter le match.

Enfin Julia réagit ! Elle pose son ordi­na­teur sur la table basse et se lève. Paul exulte. Elle se dirige vers la cui­sine, ouvre le pla­card et en sort trois verres à pied. Elle débouche une bou­teille de vin rouge, dis­pose quelques olives dans un rame­quin et revient au salon, un pla­teau à la main. La baie vitrée est ouverte, l’odeur de la pluie emplit l’appartement. Le silence est encore plus pesant. L’escort a été bien brie­fée mais la situa­tion est pour le moins étrange. Julia rem­plit les verres, leur en tend un, elle lève le sien comme pour trin­quer à cette jour­née pleine de pro­messes. Paul est ahu­ri, il tente de cacher son trouble et ras­semble son cou- rage, il faut aller plus loin, c’est tout. Elle pense qu’il n’osera pas, c’est ça, eh bien il va expo­ser son bluff. Il passe une main sous la jupe de son invi­tée, la remonte len­te­ment, jusqu’à décou­vrir entiè­re­ment ses cuisses. Elle ne porte pas de culotte. Ce geste ne pro­voque en lui aucun désir, il est trop concen­tré sur la par­tie, peut-​être un vague conten­te­ment à sen­tir une peau nue sous sa paume moite de dépit. Il écarte ses lèvres déli­ca­te­ment, caresse sa chatte et se penche pour lui rou­ler une pelle outra­geu­se­ment lan­gou­reuse. Prends ça, Julia ! Quand il tourne la tête, il voit sa femme allu­mer une ciga­rette et lais­ser échap­per un rond de fumée. Elle les observe, fas­ci­née, comme au spec­tacle. Cette fois, Paul sort de ses gonds et, dans un geste mal­adroit, ren­verse son verre de vin sur son pan­ta­lon. Exaspéré, il quitte la pièce pour aller se changer.

Quand il revient, Julia est à genoux sur le par­quet, la tête entre les cuisses de la fille. Ce n’est plus son épouse, c’est une maî­tresse lubrique qui flaire, lape, lèche. Ses coups de langue sont irré- guliers, fré­né­tiques. Elle enve­loppe le sexe tout entier. Debout au milieu du salon, Paul observe la scène, les bras ballants.

L’inconnue frotte sa vulve contre le men­ton de Julia, dégou­li­nant de son jus. Julia gémit, c’est bon d’entendre à nou­veau sa voix. L’invitée se laisse aller à l’excitation et sup­plie Julia de conti- nuer, encore et encore. Elle pousse un cri. Elle reprend son souffle, calme ses trem­ble­ments, puis attire à elle Julia et l’embrasse comme une prière. Bouche, seins, chatte, cul, tout est bai­sé, tout est pelo­té. Paul est abasourdi.

Devant cette scène d’un éro­tisme à se dam­ner dont il n’a pas pro­fi­té une seconde, il est for­cé de recon­naître que son épouse est, déci­dé­ment, une adver­saire de taille.

Nue dans son lit alors que la nuit tombe dehors, Julia savoure un répit avant la reprise des hos­ti­li­tés. Paul a eu besoin de trois jours pour se remettre de sa défaite sur le front de la jalou­sie. Il a tour­né en rond, engouf­fré des ham­bur­gers devant des séries et, entre sou­pirs et rica­ne­ments, il a glo­ba­le­ment conti­nué à mal lui par­ler. Dans cet affron­te­ment, comme dans toutes leurs dis­putes pré­cé­dentes, il se montre uni­que­ment pré­oc­cu­pé d’avoir le der­nier mot. Le jeu est excellent pour leur vie sexuelle mais Julia est moins opti­miste pour ses consé­quences sur leur vie sen­ti­men­tale. S’il veut la faire cra­quer, il va fal­loir frap­per plus fort pour pro­duire une étin­celle. À l’énergie com­ba­tive déployée par son mari au réveil, elle a com­pris qu’une nou­velle manche allait se dis­pu­ter le soir même.

Paul entre dans la chambre. Elle lui trouve un air éton­nam­ment assu­ré. Il retire ses vête­ments, les pose non­cha­lam­ment sur le paravent. Il se lave le visage, se brosse les dents. Julia s’impatiente. Le rituel enfin ter­mi­né, il s’approche d’elle, l’embrasse, lui caresse la joue avec tendresse.

« Reste là, mon amour, ne bouge pas. »
Paul s’avance vers la fenêtre, ouvre grand les rideaux, puis les volets, lais­sant pas­ser tout le froid de l’hiver.
« J’ai un cadeau pour toi. »
Il sort un gode­mi­ché en forme de lapin de sa sacoche. L’image incon­grue de son mari dans les allées d’un sex-​shop la fait sou­rire. Paul tire la couette, la repousse au pied du lit. Julia jette un regard à l’extérieur : les appar­te­ments dans les immeubles d’en face sont encore allu­més.
« Je veux te voir. Je veux que tout le monde puisse te voir. » Alors, c’est ça ! Aïe, il la connaît bien. Julia a tou­jours éprou­vé une grande résis­tance à se mon­trer ; par bien­séance, par pudeur, même à la plage, elle conti­nue de se cacher der­rière un paréo, tout juste sor­tie de la mer. Paul s’est sou­vent moqué de cette pudeur exces­sive.
« Tu vas te mas­tur­ber pour nos voi­sins. »
Julia doit recon­naître que son mari frappe fort. Elle pour­rait refu­ser l’épreuve, conti­nuer à se taire et enfi­ler un pei­gnoir. Mais, d’une part, il faut bien que le jeu s’achève un jour – au plus tard quand ren­tre­ront les enfants –, et de l’autre, elle ne veut pas lui don­ner la satis­fac­tion d’une capi­tu­la­tion.
D’un geste qui mime l’assurance, elle prend le vibro­mas­seur. Elle le pose sur son sexe, serre les cuisses et ferme les yeux.
« Ne sois pas si pudique, Julia. Écarte. Tout le monde doit pou­voir admi­rer ta chatte. »
Paul jubile. Julia l’entend à son ton plein de morgue. Elle a tou­jours refu­sé de faire l’amour quand ils auraient pu être sur- pris ou enten­dus. Paul le lui a sou­vent repro­ché, regret­tant son manque de spon­ta­néi­té.
« Bien sûr, tu n’es obli­gée à rien, ma ché­rie. On pour­rait sim­ple­ment en par­ler. »
Julia prend une ins­pi­ra­tion, ouvre les jambes en grand. Elle fait glis­ser l’objet sur son cli­to­ris, dou­ce­ment d’abord, puis un peu plus vite. Elle appuie sur le bou­ton pour régler la vitesse des vibra­tions. Elle com­mence à se sen­tir bien, à se sen­tir libre. Elle joue, s’agite, se cogne. Quand elle sent l’orgasme mon­ter, elle s’arrête un ins­tant, reprend son souffle. Paul est debout à côté d’elle, la confu­sion qu’elle lit sur son visage attise son audace. Elle se redresse, sort du lit, exci­tée par sa propre témérité.

« Julia… »
Elle se dirige vers la fenêtre. Paul tend le bras pour la rete­nir, puis renonce. Debout, à la vue des curieux qu’elle ima­gine cachés der­rière leurs stores, Julia se penche, s’accroche d’une main à la ram­barde. Elle est par­cou­rue d’un fris­son. Elle se sent inti­mi­dée mais prend du plai­sir à fran­chir ses propres lignes rouges. Elle s’enfonce le vibro­mas­seur dans le vagin.
Au pre­mier étage de l’hôtel par­ti­cu­lier voi­sin, elle voit le vieil Italien à son bal­con, cet homme aux che­veux blancs et à l’élégance natu­relle qu’elle salue régu­liè­re­ment le matin en ouvrant ses volets. Ils ne se sont jamais par­lé, mais elle l’a secrè­te­ment nom­mé Vittorio, en réfé­rence à Gassman, son acteur pré­fé­ré. L’Italien lui offre un sou­rire franc et large, Julia y trouve un signe d’encouragement. Elle se cambre, accen­tue les mou­ve­ments de son corps, se caresse pour lui. Comme en réponse, Vittorio sort son sexe et se branle de concert. Julia savoure cette com­pli­ci­té inat­ten­due. La tête ren­ver­sée en arrière et les yeux bai­gnés de larmes, elle est en extase. L’Italien rit et lui crie sa joie. « Brava bel­la ! »
Au deuxième étage, c’est la belle femme au cha­peau qui appa­raît. Julia la croise tous les same­dis matin à la bou­lan­ge­rie, elles échangent par­fois quelques mots. Par son regard et son sou­rire, la femme lui déclare son admi­ra­tion, elle l’applaudit. Julia le reçoit comme une décharge d’énergie, elle accé­lère les va-​et-​vient, le ver­tige est puis­sant. Elle hurle en jouis­sant. L’Italien aus­si.
Ivre de bon­heur, elle retire le sex­toy, le pose sur le par­quet et, dans un geste digne de la com­me­dia dell’arte, salue son public.

Quand elle se retourne, Paul est assis sur le lit, on dirait un pan­tin désarticulé.

Le réveil n’a pas encore son­né, Paul contemple Julia assou­pie, il a peu dor­mi cette nuit. Agité, anxieux, il a fouillé dans sa mémoire, entre­pris une remise en cause pro­fonde de son com­por­te­ment, révi­sé l’histoire entière de son couple et, à la fin, n’a pas trou­vé le début d’une réponse à la ques­tion : mais com­ment en sont-​ils arri­vés là ? Il vou­drait que Julia lui explique. Pas pour gagner la bataille, pour com­prendre. Il s’est sou­ve­nu d’à quel point il dépen­dait d’elle pour apai­ser ses doutes, juger de la per­ti­nence de ses idées. Elle a tou­jours été sa cri­tique bien­veillante. Et il n’aurait jamais ima­gi­né que son silence puisse le plon­ger dans cet espace inerte, un vide où tout rai­son­ne­ment se délite en apo­rie. Sans elle, il s’enlise dans un endroit chao­tique à la géo­mé­trie trom­peuse, sans prise, sans tra­jec­toire. Ce doit être cela, la solitude.

Paul sou­lève la couette et observe le corps de Julia, long­temps, ce corps trop maigre qui ne cesse de l’émouvoir. Elle est allon­gée sur le ventre, une jambe repliée sur le côté. Il lui mord une fesse pour la réveiller. Elle sur­saute mais ne bouge pas, indo­lente. La marque de ses dents mal ali­gnées appa­raît, cette image lui plaît. Il se lèche les doigts, les glisse à l’intérieur de son sillon, le caresse, l’écarte, joue avec son trou qui se dilate. Il a envie de la prendre bru­ta­le­ment. Pas pour lui faire mal, pour la conqué­rir, l’engloutir. Un désir furieux et amou­reux. Il s’allonge sur son corps chaud de la nuit, l’écrase. Il entre­lace ses doigts avec ceux de sa femme, l’immobilise d’une pres­sion sou­te­nue et s’enfonce dans ses fesses blanches. Il n’y a aucune résis­tance. Il bouge d’avant en arrière, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Paul s’enivre, le cul de Julia est un endroit de bon­heur et il aurait dû insis­ter pour la sodo­mi­ser bien avant. Pourquoi s’est-il tou­jours rete­nu de tant de choses ? À en lais­ser l’envie s’éroder, à en perdre le goût du jeu et de la chasse.

Julia gémit, se cambre, elle appelle, elle demande, plus, plus loin, plus fort. Il res­serre son emprise, pour­suit ses assauts vio­lents, jusqu’à l’orgasme. Chaque res­pi­ra­tion après la jouis­sance lui donne l’impression de reve­nir d’un enfer volup­tueux vers un para­dis har­mo­nieux. Il se retire et la fait se retourner.

Leurs essouf­fle­ments se syn­chro­nisent. Paul est trou­blé par la déter­mi­na­tion qu’il lit dans les yeux de Julia. Il y a une décla­ra­tion dans ce regard mais, contrai­re­ment à ce qu’il envi­sa­geait depuis le début de cette guerre, il dis­cerne main­te­nant une invi­ta­tion au cœur du défi : elle sera tou­jours plus forte, plus jouis­sante, plus aven­tu­reuse, plus indé­cente, plus lubrique, plus sexuelle. C’est inti­mi­dant d’accepter cela, mais cela ouvre tant de pos­sibles, c’est un bras d’honneur à l’ennui. Il pose une main sur son sexe, le pénètre. Il enfonce trois doigts, puis quatre, il a envie d’y mettre toute la main. Julia s’accroche à sa cuisse, la presse et la griffe pour conte­nir la pul­sion. Paul est à un niveau d’abandon qu’il n’a encore jamais res­sen­ti. Sans ces­ser la mas­tur­ba­tion, il attrape son cou et serre jusqu’à l’étrangler. Elle bas­cule la tête en arrière. Paul se fige, relâche son étau, inquiet. Elle lui sou­rit, pose une main sur la sienne et serre avec lui. L’obscénité et l’intimité de ce geste le bou­le­versent. Alors il se penche et l’embrasse comme un homme éper­du. Il ferme les yeux. Il des­cend, se blot­tit un ins­tant contre sa poi­trine, et se glisse len­te­ment en elle. Il reste comme ça long­temps, il vibre et s’apaise. Julia plante ses yeux dans les siens et accen­tue les ondu­la­tions de son bas­sin. Dans une varia­tion syn­co­pée de mou­ve­ments, ils font mon­ter le plai­sir et se font jouir dans un même élan.

Julia s’est ren­dor­mie. Ses lèvres sont entrou­vertes, elle ronfle dou­ce­ment. Cette image le fait cha­vi­rer de ten­dresse. Il sort du lit en fai­sant bien atten­tion à ne pas être brusque. Il enfile un cale­çon, récu­père ses vête­ments de la veille sur le paravent et sort de la chambre sans un bruit.

Dehors, ce matin de novembre est froid, le ciel est clair comme au som­met d’une mon­tagne. Paul des­cend le long de l’avenue Victor-​Hugo, règle ses fou­lées sur les bruits de la ville, les voix d’enfants, le brou­ha­ha des marteaux-​piqueurs, les klaxons des voi­tures. Il a la sen­sa­tion de sor­tir d’un long som­meil. Il y a du monde à la bou­lan­ge­rie. Paul patiente, c’est agréable. Il écoute le babillage de la com­mer­çante. Quand arrive son tour, elle prend des nou­velles de Julia et des gar­çons, et lui fait remar­quer qu’il est un peu débraillé ce matin. Paul lui com­mande deux crois­sants et une baguette, la remer­cie avec un sou­rire si radieux qu’elle rou­git de toute cette sym­pa­thie, dont elle ne devine pas la cause mais qui lui fait chaud quelque part.

Sur le palier, au moment de sor­tir sa clef, il remarque des fleurs et une boîte de cho­co­lats devant sa porte. Il ouvre l’enveloppe posée sur le bou­quet et lit : Merci pour la beau­té, prin­ci­pes­sa. Avec tout mon res­pect, Silvio. Sur le post-​it col­lé sur la boîte, il est écrit : Et si on allait boire un verre ? 06 98 23 45 67. Nadège. Paul rit et se sent chan­ceux d’avoir épou­sé une rock star. Il dépose les pré­sents sur la console de l’entrée, enlève sa veste, l’accroche au por­te­man­teau. Il prend le vase sur l’étagère sus­pen­due, le rem­plit et y dis­pose les fleurs.

Julia est levée. Assise sur le tabou­ret haut de la cui­sine, elle lit le jour­nal en buvant son café. Debout dans l’encadrement de la porte-​fenêtre, Paul l’observe un ins­tant. Elle est belle, déten­due. Il la rejoint, pose une main sur son épaule, exerce une légère pres­sion pour lui signi­fier son retour. Il l’embrasse sur la tête, lui tend la boîte, le sachet de vien­noi­se­ries et la baguette.

« Les cho­co­lats, c’est de la part de la voi­sine. Tu as aus­si reçu des fleurs de l’Italien, je les ai mises dans le vase de l’entrée. »
Il contourne le bar, se fait cou­ler un café, sort le beurre et la confi­ture du réfri­gé­ra­teur, les pose devant Julia et s’installe à côté d’elle. Paul se sent exac­te­ment à la bonne place. Il trempe son crois­sant dans le liquide encore fumant. Mentalement, il passe en revue ses cours et ses rendez-​vous de la jour­née, réflé­chit à quelques argu­ments pour l’article qu’il doit écrire, se sent ins­pi­ré et concen­tré. Il se tourne vers Julia qui beurre sa tar­tine avec appli­ca­tion, et peut-​être aus­si avec un peu de joie.

« Je dois par­tir, ché­rie, mon pre­mier cours est à 10 heures. Je ne ren­tre­rai pas tard ce soir. »
Il s’apprête à se lever, se ravise :
« Parle ou conti­nue à te taire, je t’aime comme un fou. »

Julia lui caresse la joue et dit :
« Merci pour le petit déjeu­ner, mon amour. »

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