Un entre­pôt de livres à cœur ouvert

Dans le cadre de l’expo photo On n’est pas des robots, ouvrières et ouvriers de la logistique, qui se tient jusqu’au 20 septembre à la Maison de la photographie Robert-Doisneau, à Gentilly (Val-de-Marne), Hortense Soichet, l’une des trois photographes, a eu l’opportunité de se plonger dans un entrepôt de livres. Elle raconte cette immersion à Causette.

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Dans l’entrepôt logistique d’Interforum, diffuseur de livres, Malesherbes, 2019
© Hortense Soichet

Ici, des rails remplis de cartons qui donnent le tournis ; là, l’immensité des locaux où les ouvrières et les ouvriers semblent minuscules. Un peu plus loin, des palettes de livres, des bureaux vides où un bouquet de fleurs rappelle la présence de ces salarié·es… La photographe Hortense Soichet s’est immergée plusieurs jours dans l’entrepôt Interforum. Elle n’a pas choisi cet entrepôt au hasard. C’est là que sont stockés les livres de Créaphis, l’éditeur avec lequel elle travaille depuis une dizaine d’années et qui a édité le livre du même titre que l'expo photos On n’est pas des robots. Cela a facilité les contacts et a permis d’avoir le seul entrepôt nommément cité parmi les terrains explorés par les photographes.

Cet entrepôt s’est donc ajouté aux quatre autres « parce qu’on s’est rendu compte, au bout d’un an et demi d’enquête, que ces images de l’intérieur allaient nous manquer », indique Hortense Soichet à Causette. Celle-ci est donc allée plusieurs fois repérer les lieux, passer du temps avec les salarié·es, se faire accepter pour pouvoir les photographier. « L’entrepôt reste un métier difficile, avec le manque de reconnaissance qui va avec. Ils sont certes manutentionnaires, mais ces ouvrières et ouvriers sont fiers de travailler dans l’industrie du livre, qui demeure un objet précieux et les valorise. Ils ont donc compris l’intérêt de ma démarche et m’ont accueillie assez facilement », explique Hortense Soichet.

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Dans l’entrepôt logistique d’Interforum, diffuseur de livres, Malesherbes, 2019
© Hortense Soichet

Interforum appartient au groupe Éditis. L’entrepôt est situé à Malesherbes, dans le Loiret, au bout du RER B. Il s’étend sur une surface de 70 000 m² et permet de distribuer 120 millions de livres par an. L’entrepôt approvisionne 15 000 clients (librairies, grandes surfaces culturelles de type Cultura, Intermarché, Amazon, etc.). 600 personnes y travaillent dont 100 intérimaires, ce qui représente une faible proportion par rapport aux autres entrepôts explorés. Mais le nombre de salarié·es peut grimper jusqu’à 800 en forte période d’activité comme la rentrée scolaire. L’entrepôt est organisé autour de convoyeurs automatisés qui partent de la zone dédiée à la sortie des bons de commande et traversent tout l’entrepôt jusqu’à la partie expédition. Les ouvrières et ouvriers en charge de la préparation des commandes sont affecté·es à des gares positionnées tout au long du convoyeur. Chaque carton parcourt les 7 km de chaîne et est pris en charge par plusieurs personnes tout au long de son trajet, qui peut prendre jusqu’à 6 heures pour aller d’un bout à l’autre du convoyeur.

L’entrepôt est semi-automatisé de manière à ce qu’un système de rail gère les rayonnages de livres, les récupère et les livre à la gare. « La présence de l’humain se résume à appuyer sur un bouton et charger le livre, et non plus aller le récupérer en rayon », constate Hortense Soichet. Enfin, il y a toute une partie plus manuelle avec des demandes particulières de clients pour replastifier chaque livre ou ajouter une jaquette.

Le profil des employé·es diffère de ce que Hortense Soichet et ses collègues ont observé dans une grande agglomération comme Orléans ou en région parisienne. En effet, les salarié·es font toute leur carrière à Interforum, qui offre quelques possibilités d’évolution. « C’est le cas de la personne qui m’a accueillie et introduite dans l’entreprise, une ancienne manutentionnaire devenue responsable de communication », remarque Hortense Soichet. Selon cette dernière, l’entrepôt compte au moins 60 % de femmes. Les hommes se retrouvent sur les quais de chargement et de déchargement. On retrouve donc cette organisation de travail genrée observée dans les autres entrepôts étudiés.

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Dans l’entrepôt logistique d’Interforum, diffuseur de livres, Malesherbes, 2019
© Hortense Soichet

Dans ses photographies, Hortense Soichet s’est intéressée à traduire la manière dont l’espace est occupé par ces salarié·es. « C’est le seul entrepôt où l’espace de travail est investi, parfois personnalisé par les employé·es. Cela peut être simplement le fait de s’accorder sur des affiches, comme ce calendrier des rugbymen pour lequel j’ai dû négocier afin d’obtenir des images », raconte Hortense Soichet, amusée.

Loin du cliché sur le travail déshumanisé laissant peu de place à la créativité, les clichés pris par Hortense Soichet révèlent une propension des manutentionnaires à créer du lien et de la solidarité entre eux. « Je me souviens de deux femmes sur un poste très bruyant et assez fatigant. Elles ont trouvé un système d’alternance dans la journée pour pouvoir se reposer et repartir à la charge », ajoute la photographe. Pour les autres, le travail est adapté selon l’âge et les conditions physiques des personnes. Plus jeunes, ces salarié·es sont au chargement et déchargement. Lorsqu’ils et elles sont cassé·es avec l’âge, ils et elles changent de poste. Et Hortense Soichet de pointer du doigt la santé dégradée de ces employé·es usé·es par le travail : « Les troubles sont courants, certains ne s’en remettent pas. Ils portent quand même plusieurs tonnes par jour ! »

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