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Solenn, 32 ans, dans son club de crossfit à Paris (XIème), une pratique qui associe plusieurs sports (endurence, gymnastique, haltérophilie...) © Laura Lafon pour Causette

Surpoids et sport, incom­pa­tibles ? Grossière erreur !

Le sport se trouve à l’intersection d’oppressions multiples : le validisme, le sexisme, le racisme. Et bien sûr, la grossophobie. Alors que la société pousse sans cesse les personnes en surpoids à faire du sport pour maigrir, elle n’accepte pas de les voir pratiquer, et pire encore, y prendre du plaisir.

« Grosse vache ! », « Fais gaffe, tu vas casser la machine avec ton gros cul », « Marchez, ça sera plus facile pour vous », « Pédale plus vite si tu veux maigrir », « On dirait un hippopotame en tutu ». Ces petites phrases assassines, les sept femmes qui ont accepté de témoigner pour Causette les ont entendues au moins une fois dans leur vie au cours d’une séance de sport. Une grossophobie décomplexée qui a entraîné des dégâts considérables quant au rapport qu’elles entretiennent à leur corps et au sport. Avec la fausse croyance qu’« on ne peut pas être sportive et aimer le sport quand on est grosse » en toile de fond. Il suffit d’ailleurs de regarder autour de soi pour s’en rendre compte : peu nombreuses sont les femmes en surpoids ou obèses à pratiquer de l’exercice en extérieur, dans les salles ou clubs de sport. Et lorsqu’elles osent franchir le pas, elles sont bien souvent victimes de grossophobie.

Plusieurs femmes nous ont ainsi confié les insultes, les regards et les mises à l’écart dont elles ont été victimes plus jeunes et qui ont conditionné durablement leur pratique sportive. Clémence1, 34 ans, est en surpoids depuis l’école primaire. Au collège, la jeune fille est toujours la plus grosse de sa classe. Pour elle, les cours de sport sont devenus synonyme d’enfer sur terre. « J’étais systématiquement choisie en dernière dans les équipes, on ne m’envoyait jamais le ballon, confie la secrétaire médicale à Causette. Le sport était devenu un tel point noir de mon emploi du temps que je me cachais pour en faire moins que les autres. » Même souvenir douloureux pour Soraya, 22 ans. « Pour mes profs d’EPS, j’étais toujours trop lourde, pas assez souple, pas assez endurante ou pas assez rapide, raconte la jeune femme. J’avais intégré que le sport, ce n’était pas pour moi. À mes yeux, c’était seulement de la souffrance. »

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En pratiquant le crossfit depuis deux ans, Solenn a pris
la mesure de ses qualités d’endurance, parfois plus
importantes que chez des femmes plus minces qu’elle.
© Laura Lafon pour Causette
Le plaisir et le talent d’abord

Une situation qui ne s’arrête pas aux bancs de l’école. Car dans une société qui prône à la fois un certain bien-être physique et une culture de la performance, la devise «No pain, no gain », selon laquelle on devrait sans cesse se surpasser quitte à ce que ce soit dans la douleur, est devenue la norme. « Les personnes grossophobes voient les gros en train de transpirer dans une salle de sport pour perdre du poids, mais n’imaginent pas qu’ils puissent pratiquer une activité pour le plaisir, indique Sylvie Benkemoun, psychologue et présidente du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS). Elles considèrent seulement l’effort physique dans une optique d’amaigrissement et sont étonnées d’observer des personnes grosses prendre du plaisir ou être douées dans leurs pratiques. » Une grossophobie dont seraient d’ailleurs davantage victimes les femmes que les hommes, selon la psychologue : « Les hommes sont moins regardés et donc moins jugés. »

Dans le milieu du coaching sportif, Lisa Nasri fait figure d’exception. « Parce que je suis une femme grosse, je suis souvent confrontée à un problème de légitimité. On me demande régulièrement si je suis vraiment coach sportive, raconte la Lilloise de 37 ans à Causette. Pour eux, ce n’est pas possible qu’une femme grosse fasse du sport et encore moins qu’elle soit coach. » Des idées reçues qui sont, pour Sylvie Benkemoun, en lien avec une méconnaissance médicale. « Il y a une confusion totale entre les messages de santé publique et la pratique sportive, car le sport seul ne fait pas maigrir. »

Comme Clémence et Soraya, Lisa Nasri a grandi avec l’idée que sport valait forcément performance. À 18 ans, la jeune fille s’est inscrite dans une salle de gym pour perdre du poids. « J’y allais tous les deux jours, mais ça n’a rien changé, précise-t-elle. Là, je me suis demandé : “Où sont les autres femmes grosses ?” Je les vois dans la rue, mais jamais ici. » Une observation qui la pousse à lancer Happy Fit, des cours de sport joyeux et inclusifs où l’on bouge son body sur les sons de Larusso et d’Ophélie Winter. « Le sport reste une perpétuelle source d’angoisse pour les gros. À chaque période de l’année, il faut perdre ses kilos : après Noël, après Pâques, avant l’été… constate-t-elle. La perte de poids peut être un objectif, mais ça ne doit pas être une généralité. L’exercice est avant tout un formidable outil de confiance en soi, qui n’a rien à voir avec la performance ou le poids. Dans mes cours, je dis toujours aux femmes de remercier leur corps et d’en prendre conscience. »

Cyclisme en mode inclusif

Prendre conscience de son corps, ce n’était pas évident pour Solenn qui s’est découvert une passion pour le crossfit il y a deux ans. « J’en fais cinq fois par semaine. Ça me fait me sentir bien, je suis fière de mes grosses cuisses, elles me font tenir sur des mouvements alors que des filles minces n’y arrivent pas. » Clémence, elle, s’est offert un vélo il y a quatre ans en déménageant à côté de son travail. Après avoir longtemps pédalé en solo, la Nantaise a intégré en janvier le collectif des Rayonnantes. Un groupe de cyclistes inclusif où toutes les morphologies sont bienvenues. « C’est un environnement “safe”, je m’y sens en sécurité, confie-t-elle. Les gens nous regardent, c’est vrai, ils sont surpris de voir des grosses sur des vélos, mais ça ne bronche pas. Ensemble, on se sent en confiance, on est des reines. »

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Solenn s'entraîne au crossfit cinq fois par semaine
© Laura Lafon pour Causette

La jeune femme admet tout de même continuer à recevoir des remarques grossophobes au moins une fois par mois quand elle roule seule. « Ils partent forcément du principe que j’ai un vélo électrique, j’entends aussi des remarques qui se veulent flatteuses, du style “Elle n’a pas l’air comme ça, mais elle envoie”, alors que non, ça n’est pas du tout flatteur. Ça me tétanise toujours autant, alors je pédale plus vite et je m’éloigne. » Une ombre entache toutefois le tableau de Clémence : trouver des vêtements à sa taille. « Ma hantise est d’aller dans un magasin, parce que c’est compliqué de trouver des combinaisons de vélo à ma taille. » Même rengaine chez Gabrielle1, ceinture noire de taekwondo, qui est obligée de faire retoucher ses tenues chez un couturier ou d’attacher ses vestes avec des lacets.

Adapter la pratique

À l’instar de Lisa Nasri et de ses cours Happy Fit, nombreux·euses sont les coachs à se tourner vers une pratique inclusive. Sophia Desbleds est professeure de yoga. Elle s’est engagée il y a quelques années à remettre en question ses cours afin de ne pas contribuer à la perpétuation des pressions sociétales sur les corps gros. « Ce ne sont pas à elles de s’adapter à notre pratique, mais l’inverse, explique-t-elle. Beaucoup des femmes qui participent à mes cours ont intériorisé le fait qu’elles sont grosses, donc nulles. Je les aide à prendre conscience de leur potentiel en adaptant chaque posture. »

Pour pallier la difficulté à surmonter les regards des autres, certains centres sportifs se sont consacrés au surpoids et à l’obésité. C’est le cas de Divinement bien, basé à Lyon (Rhône) et à Valence (Drôme), qui fonctionne uniquement sur prescription médicale. L’encadrement des séances en petit groupe y est assuré par des enseignant·es en APA (activité physique adaptée). « 95 % arrivent en clamant qu’ils détestent le sport, ils repartent en disant l’inverse », indique la fondatrice, Tiffany Esteoulle. Pour la psychologue Sylvie Benkemoun, s’il peut être nécessaire de débuter dans une pratique de groupe, l’entre-soi doit être seulement une étape. « Il faut vraiment se mélanger pour pouvoir en finir un jour avec la grossophobie dans le sport. »

  1. Le prénom a été modifié[][]
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