mirror
© Juuso Westerlund.

La chro­nique du Dr Kpote : ras le fem !

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addic­tives. Ce mois-​ci, il raconte sa ren­contre avec des jeunes gar­çons issus d'un lycée de l'Essonne (91).

« Monsieur, fran­che­ment, on en a marre du fémi­nisme. La prof de fran­çais nous a fait l’année des­sus ! À l’oral ? Le fémi­nisme ! À l’écrit ? Le fémi­nisme ! Limite elle nous sui­vait à la can­tine pour nous faire bouf­fer du fémi­nisme ! Alors si on peut par­ler d’autre chose, allez‑y ! – On peut cau­ser sida, her­pès ou blen­no, si ça peut te détendre ! » lui ai-​je répon­du. Et son visage s’est illu­mi­né. La chtouille plu­tôt que le fémi­nisme, la pus­tule plu­tôt que l’ablation, le mec avait bel et bien pris le par­ti de sau­ver une par­tie de ses parties ! 

Ce ras-​le-​bol expri­mé par un lycéen de l’Essonne révèle un sen­ti­ment qui croît dans la gent mas­cu­line, toutes géné­ra­tions confon­dues. La satu­ra­tion des hommes cis­genres devant la défer­lante de comptes Instagram, chaînes YouTube, livres et prises de parole fémi­nistes est bien réelle. Certes, on peut iro­ni­ser sur les fils d’actu des fâcheux avec des #Ouin-​ouin ou des #MaleTears, choi­sir de ghos­ter Pierre, Paul et Jacques en « sor­tant de l’hétérosexualité » comme Ovidie ou Chloé Delaume, mais mon job m’invite plu­tôt à iden­ti­fier les ratés et à amé­lio­rer la trans­mis­sion des mes­sages. Après l’empathie sus­ci­tée par #MeToo, les mecs cis auraient donc atteint leur pla­fond de verre dans les enga­ge­ments éga­li­taires. Du coup, com­ment remo­ti­ver les bonnes volon­tés pour pas­ser à l’étage supé­rieur de la déconstruction ?

« Monsieur, les fémi­nistes sont sou­vent des extré­mistes ! » a affir­mé un jeune, fai­sant réfé­rence à la vidéo de Marie s’infiltre dans la marche #NousToutes, entou­rée d’hommes enchaî­nés por­tant des col­liers de chien. 
« Les fémi­nistes veulent l’égalité, mais elles passent leur temps à dire que les hommes sont des ordures ! » a repris un autre, pro­fi­tant de l’ouverture du gui­chet récla­ma­tions. Pas simple d’expliquer à des mecs de 15 ans que le fameux All men are trash ne les concerne pas direc­te­ment, mais cible les hommes en tant que groupe social afin de les invi­ter à s’interroger. J’ai tel­le­ment ramé sur le sujet que j’ai fini l’année sco­laire bâti comme Schwarzy.

Depuis quelque temps, un doute m’étreint quant à la com­mu­ni­ca­tion de notre posi­tion­ne­ment de mecs fémi­nistes, alliés, sou­tiens, cama­rades de lutte… Rien que sur la déno­mi­na­tion employée pour se défi­nir, sachez qu’on est atten­du comme le Polanski à la fron­tière suisse. On peut se bran­ler la nouille pen­dant des heures sans trou­ver le terme qui passe crème. Mais qu’importe l’appellation pour­vu qu’on ait l’envie de révolutionner.

En tant que mec cis, hété­ro, il faut accep­ter de mili­ter tout en se fai­sant sni­per sur ses pri­vi­lèges. Pour s’y pré­pa­rer, on pour­rait édi­ter une sorte de Call of Duty pour appren­tis fémi­nistes avec pour mis­sion de décons­truire un max de pri­vi­lèges sous les feux croi­sés d’une escouade com­man­dée par Despentes et Solanas en duo modé­li­sé. Et, qui sait, l’engagement à la sauce ludique pour­rait en conver­tir plus d’un sur Twitch ou sur Discord ! 

Force est de consta­ter que les ­gar­çons cis qui sou­hai­te­raient s’engager dans les luttes anti­sexistes manquent cruel­le­ment de modèles, là où les filles et les mino­ri­tés de genre ont plé­thore de per­son­na­li­tés talen­tueuses, créa­trices de conte­nus, donc ins­pi­rantes ! On les sent bien ten­dus du slip, les mecs lut­tant pour leur AOC fémi­niste quand ils prennent la parole, crai­gnant le rejet de leurs pairs, mais aus­si la cri­tique des fémi­nistes jugeant pro­blé­ma­tiques leurs prises de posi­tion. Du coup, ils marchent sur leurs œufs pour cau­ser viri­li­té, ont un mal fou à conju­guer décon­trac­tion et mas­cu­li­ni­té pour sen­si­bi­li­ser les plus rétifs. Laurent Sciamma est une bonne tête d’affiche, mais ce sont majo­ri­tai­re­ment des femmes qui vont voir le Bonhomme sur scène. 

Dans le pre­mier numé­ro de La Déferlante, Martin Page, édi­teur enga­gé, ques­tionne notre capa­ci­té à être vrai­ment fémi­nistes, écri­vant : « Nous serons tou­jours des alliés déce­vants. » Même si on maî­trise les méca­nismes de pen­sée qui amènent à ce constat, ce n’est pas très ven­deur pour les non-​initiés ! Dans son Petit Guide du « disem­po­werment » pour hommes pro­fé­mi­nistes, Francis Dupuis-​Déri don­nait déjà, en 2014, des pistes pour se posi­tion­ner au bon endroit, mais son texte (dis­po­nible en PDF) méri­te­rait une adap­ta­tion aux nou­veaux codes rela­tion­nels. Par exemple, le type qui col­le­rait au concept de boys watch (veille mas­cu­line), soit sur­veiller le com­por­te­ment des autres hommes, pour­rait aisé­ment pas­ser pour la balance de ser­vice et y lais­ser sa peau.

Jablonka, autre mâle fémi­niste, se pré­sente ain­si dans une inter­view don­née à Causette : « Je n’aime pas la culture virile, je suis loin d’être cos­taud, je suis même fra­gile, tant phy­si­que­ment que psy­cho­lo­gi­que­ment, et je suis un dra­gueur nul. En ce sens, je cor­res­ponds à un modèle de mas­cu­li­ni­té ratée. »En pré­sen­tant l’homme fémi­niste comme fra­gile, nul ou raté, on ne devient pas un pro­phète de l’égalité dans les lycées, face à des ados à l’estime de soi sou­vent pré­caire. En même temps, il faut être conscient que l’essayiste, heu­reux père de trois filles, n’a pas eu à se tar­ti­ner le poids de la trans­mis­sion entre couilles, avec tous les conflits de loyau­té qui vont avec !

Après avoir expo­sé son enga­ge­ment fémi­niste et sa sen­si­bi­li­té dans un TEDx à La Rochelle, le jour­na­liste Thomas Messias est accu­sé d’« abu­ser du tofu » par ses détrac­teurs. Sa pos­ture d’« homme soja » (soit un mec qui aurait per­du sa viri­li­té à cause d’une nour­ri­ture « trop fémi­ni­sée ») y est moquée. Les comptes Insta Pénis de table ou Les gar­çons parlent, eux, ne sont pas sui­vis par les ados. Celui de Guillaume Froun, auteur du compte Instagram Tu bandes, pro­pose de nous « aider à nous connec­ter à notre cœur », mais à condi­tion de le faire torse nu, avec des abdos et en mode BG. Vérité ou téléréalité ? 

Pour l’instant, le fémi­nisme au ­mas­cu­lin tel que nous l’incarnons ne vaut pas tri­pette, parce qu’il se foca­lise plus sur l’être que sur le faire. Or, toute lutte réclame des actes !
Le pro­blème n’est pas la viri­li­té, mais com­ment elle s’inscrit dans nos rela­tions aux autres ! « Il y a la viri­li­té et il y a l’infection virile, avec ses mil­lé­naires de pos­ses­sion, de vani­té et de peur de perdre », écri­vait Romain Gary *. Comment limi­ter la pro­pa­ga­tion de cette « infec­tion virile » de pères en fils en y asso­ciant les concer­nés ? Arrêtons de ter­gi­ver­ser et traitons-​la comme une banale IST, en dépis­tant mas­si­ve­ment la vio­lence patriar­cale, en soi­gnant au KingKongTheoryl® les chancres miso­gynes tenaces et en vac­ci­nant dès la mater­nelle au Testocalm®. On pour­rait même créer un « passe fémi­niste », avec un « queer code » attes­tant de bonnes dis­po­si­tions vis-​à-​vis de la non-​binarité, et en ter­mi­ner avec cette fou­tue épi­dé­mie de viri­li­té toxique qui tue depuis la nuit d’Adam. En espé­rant que les boys clubs n’aillent pas battre le pavé en arbo­rant des tri­angles roses et en scan­dant des slo­gans anti« féminazies »…

Partager
Articles liés
IMG 3140 “pastel struggle”

Marcel et les madeleines

Après un été passé à chercher Tonton Marcel qui n’en finit pas de se perdre, décision est prise : Tonton va faire sa rentrée… à la maison de retraite

112 katy yerle kourtney roy

Aux femmes, citoyens !

Les libérations de juin passent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, ce ne sont pas des troupes alliées qui défilent à travers le pays, mais une marée humaine masquée, chantante et féminine.

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.