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Christiane Taubira : « Il faut conti­nuer de pen­ser et pen­ser, c'est dire non »

Parce qu’on a tou­jours trou­vé ses prises de parole éclai­rantes, ça fait un moment que son silence nous pesait. Qu’on avait envie de la ren­con­trer pour dis­cu­ter avec elle de l’état de la socié­té fran­çaise dans cette période excep­tion­nelle. Alors on a ten­té le coup, expli­qué notre frus­tra­tion de ne plus l’entendre s’exprimer, elle qui « refuse tout à tout le monde depuis des mois ». Et ça a mar­ché. Bien sûr, à un an de la pré­si­den­tielle, on brû­lait d’envie de savoir com­ment elle voyait les choses et si elle avait l’intention de se lan­cer dans la bataille. Mais là, elle a été claire : pas de réfé­rence à 2022. On a quand même ten­té… et on s’est gen­ti­ment fait taper sur les doigts. Mais l’entendre reste excep­tion­nel. Et cet entre­tien télé­pho­nique d’une heure et demie qu’elle nous a accor­dé depuis Cayenne, en Guyane, a filé comme une poi­gnée de secondes.

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©Julien Lienard

Causette : On patauge dans la crise du Covid depuis un an. Les Français·es n’ont pas le moral. Et vous, com­ment allez-​vous ? Vous arri­vez à gar­der espoir en ce moment ? 
Christiane Taubira : C’est nor­mal que le moral soit en berne. Il y a de quoi. Avec cette pan­dé­mie, on fait l’expérience d’une espèce d’impuissance paroxys­tique. Il y a une chape qui pèse sur nous. Depuis plus d’un an, toute parole publique est une parole sur la pan­dé­mie. Ça pèse for­cé­ment sur le moral et le men­tal. Pour ma part, je n’y échappe pas. J’ai per­du des per­sonnes que j’aimais. C’est un moment extrê­me­ment rude. Cela étant, il faut que nous soyons conscients de nos capa­ci­tés à encais­ser et de notre apti­tude à la sur­vie. Donc, je garde le moral parce que je sais qu’il y a des gens qui sont dans une situa­tion infi­ni­ment plus dif­fi­cile, qui tournent d’une dif­fi­cul­té à l’autre, qui sont encer­clés. Pour eux, je me dois de culti­ver ma joie. C’est d’abord à moi que ça fait du bien, mais je le dois à ces personnes-​là. Je me dois d’entretenir mon éner­gie, d’arroser mon opti­misme et d’essayer de voir quels sont les leviers qui nous per­met­tront de sur­vivre à ça. Parce qu’il est éta­bli que nous allons y sur­vivre. 

Comment peut-​on résis­ter ? Faut-​il essayer de refu­ser la situa­tion ? 
C. T. : D’une cer­taine façon, oui. On a pris l’habitude – et quand je dis « on », c’est à la fois col­lec­tif et un ren­voi aux res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques – de rela­ti­vi­ser, de se dire : « Bon, ma foi, c’est néces­saire. » Les res­tric­tions de liber­té ? « Bon, ma foi, c’est néces­saire. » Les inéga­li­tés et l’incapacité à les régler ? « Bon, ma foi, c’est inévi­table. » Non, non, non et non ! Il faut conti­nuer de pen­ser et « pen­ser, c’est dire non », rap­pe­lait le phi­lo­sophe Alain. Moi, je traîne ça depuis que je suis ado. Je dis « non » d’abord. À tort, peut-​être, je m’en fous. Une fois que j’ai dit « non », je me pose, je réflé­chis. Souvent, je main­tiens. Parfois, je le trans­forme en « oui » ou en « oui peut-​être ». Mais il est très impor­tant de rap­pe­ler à la jeune géné­ra­tion que la situa­tion que l’on vit n’est pas nor­male. On a une jeu­nesse qui fait l’expérience de devoir réflé­chir avant de s’embrasser. C’est quand même dingue ! Il y a aus­si eu la géné­ra­tion du sida, qui a une cin­quan­taine d’années aujourd’hui, qui a été contrainte de faire l’amour sous pro­tec­tion et c’était vrai­ment ter­rible. En tout cas, il faut refu­ser le moment actuel comme un moment de la norme. 

« Il ne s’agit pas de mode­ler le monde à la place des jeunes. Il faut tenir compte d’eux, de leurs ini­tia­tives. Cette jeu­nesse fait des choses, mais il faut lui don­ner du maté­riau, décor­ti­quer les échecs pour qu’elle gagne du temps. »

Justement, la jeune géné­ra­tion, vous en par­lez en ouver­ture de votre roman Gran Balan (éd. Plon, 2020). Il y a cette phrase : « À cette jeu­nesse dont on obs­true l’horizon. En indif­fé­rence. Impunément. » Comment peut-​on élar­gir et ouvrir ses hori­zons ? 
C. T. : Quand j’ai quit­té le gou­ver­ne­ment, il y a main­te­nant cinq ans, je me suis atte­lée à faire de la trans­mis­sion. J’étais trou­blée par la confu­sion qui régnait dans les esprits de per­sonnes qui avaient des res­pon­sa­bi­li­tés. Je me suis dit qu’il fal­lait trans­mettre des choses à la géné­ra­tion sui­vante, pour lui per­mettre de gagner du temps. 
Dans ma vie, j’ai accu­mu­lé des expé­riences, mené des com­bats, pris des coups, résis­té à des tas de situa­tions. J’ai vécu des expé­riences pas si ordi­naires, comme l’expérience gou­ver­ne­men­tale ou légis­la­tive. Alors, j’ai fait presque un tour du monde des uni­ver­si­tés. Et j’ai trans­mis. Je ne vais pas conti­nuer à le faire, car il y a un moment où on tourne en rond. 
J’ai beau­coup levé le pied, car je veux vrai­ment pas­ser à autre chose. Mais je conti­nue de pen­ser que ce qu’on doit à la jeu­nesse,[…]

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