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Zi Faámelu témoigne pour CBS des discriminations qu'elle subie en tant que femme transgenre en Ukraine. ©Capture d'écran Youtube

Quitter l’Ukraine, périple qua­si impos­sible pour les per­sonnes transgenres

Après plus d’un mois de guerre, l’invasion de l’Ukraine par Poutine a pro­vo­qué le dépla­ce­ment de plus de quatre mil­lions de réfugié·es ukrainien·nes, dont une majo­ri­té de femmes. Pourtant, de nombreux·ses Ukrainien·nes trans­genres ne peuvent pas­ser la fron­tière et sont exposé·es à de la transphobie.

C’est une « guerre dans la guerre ». Des cen­taines de femmes trans­genres ukrai­niennes se retrouvent blo­quées à la fron­tière depuis le début de l’invasion russe, sans pos­si­bi­li­té de fuir leur pays en proie aux bom­bar­de­ments. En cause, leurs papiers d’identité qui indiquent encore un sexe mas­cu­lin pour celles qui n’ont pas effec­tué un chan­ge­ment de genre admi­nis­tra­tif. Or, l’Ukraine ayant ins­tau­ré la mobi­li­sa­tion géné­rale, les hommes de 18 à 60 ans n’ont pas le droit de quit­ter le pays. Et pour ne rien arran­ger, celles qui ont effec­tué leur chan­ge­ment de genre se heurtent pour cer­taines à la trans­pho­bie de cer­tains gardes-​frontières ukrainiens.

« Les gardes-​frontières ukrai­niens vous désha­billent et vous touchent par­tout. Vous pou­vez voir sur leurs visages qu’ils se demandent “Qu’est-ce que tu es ?”, comme si vous étiez une sorte d’animal ou quelque chose comme ça », témoigne ain­si Judis dans le Guardian. Les docu­ments offi­ciels de cette jeune femme trans la défi­nisse comme une femme. Légalement il n’y aurait donc aucune rai­son pour qu’elle ne soit pas auto­ri­sée à quit­ter le pays comme les mil­liers d'Ukrainiennes qui passent quo­ti­dien­ne­ment la fron­tière pour se mettre en sécu­ri­té. Pourtant, le 12 mars der­nier vers quatre heures du matin, après une longue et humi­liante fouille cor­po­relle, les gardes-​frontières ukrai­niens ont esti­mé qu’il s’agissait d’un homme et ont donc empê­ché son pas­sage en Pologne.

Égarer ses papiers pour fuir 

Des his­toires comme celles de Judis, Rémy Bonny, direc­teur du fonds euro­péen Forbidden Colours, qui lutte pour la défense des com­mu­nau­tés LGBTIQIA+ en Europe, en a comp­té des dizaines depuis le 24 février. « Beaucoup de ces femmes ont été mal­trai­tées et craignent désor­mais pour leur vie du côté ukrai­nien, indique Rémy Bonny à Causette. Mais elles sont aus­si ter­ri­fiées par les Russes car la Russie a une poli­tique hos­tile à l’égard des droits LGBTQ+. »

C’est pour­quoi les militant·es LGBTQIA+ conseillent désor­mais aux per­sonnes trans, sur­tout aux femmes, « d’égarer » leurs papiers pour pou­voir quit­ter le pays. « On leur dit de cacher leur carte d’identité dans une bou­teille d’eau ou sous la semelle de leur chaus­sure. Si elles sont arrê­tées à la fron­tière, elles peuvent sim­ple­ment dire qu’elles ne sont pas d’ici, qu’elles sont étu­diantes étran­gères en Ukraine ou qu’elles sont de pas­sage », explique Rémy Bonny.

Les femmes trans­genres ukrai­niennes blo­quées aux fron­tières en rai­son de leurs états civils sont-​elles obli­gées de com­battre dans l’armée ukrai­nienne ? « Pour l’instant, elles ne sont pas encore obli­gées de rejoindre l’armée, assure Rémy Bonny. Mais on exclut pas que cela pour­ra être le cas plus tard dans la guerre. » Le direc­teur de Forbidden Colours pré­cise que de nom­breuses per­sonnes LGBTQIA+ ont volon­tai­re­ment rejoint les forces armées ukrai­niennes. On peut lire leurs his­toires à tra­vers le compte Instagram lgb­ti­q­mi­li­ta­ry.

Discriminations quo­ti­diennes 

Si la com­mu­nau­té LGBTQIA+ d'Ukraine est stig­ma­ti­sée en temps de guerre, elle l’était déjà en temps de paix. Selon l’association inter­na­tio­nale les­bienne et gay (ILGA), l’Ukraine et sa socié­té conser­va­trice se place en 39ème posi­tion sur 49 pays euro­péens pour son trai­te­ment glo­bal des per­sonnes LGBTQIA+. Le mariage entre per­sonnes de même sexe n’y est pas auto­ri­sé, l’Église chré­tienne ortho­doxe consi­dère l’homosexualité comme un péché et il n’existe pas de lois anti-​discrimination pour pro­té­ger les per­sonnes LGBTQIA+, régu­liè­re­ment vic­times d’agressions en rai­son de leur orien­ta­tion sexuelle ou de leur iden­ti­té de genre.

Concernant les chan­ge­ments de genre, l'Ukraine les recon­naît léga­le­ment depuis 2017 mais ces der­niers se font au terme d’un long pro­to­cole « for­çant les per­sonnes à subir une obser­va­tion psy­chia­trique pen­dant plu­sieurs semaines pour jus­ti­fier leur chan­ge­ment de genre », pré­cise Rémy Bonny. Ce qui explique que de nom­breuses per­sonnes ne vont pas au bout de leur démarche et conservent leurs papiers d’identité où figurent leur ancien nom et leur ancien genre, quitte à subir une dis­cri­mi­na­tion quotidienne. 

Survivre 

« En tant que per­sonne trans, il est déjà très dan­ge­reux de vivre en Ukraine en temps nor­mal, témoigne Zi Faámelu pour Vice. Les per­sonnes trans ukrai­niennes se bat­taient déjà au quo­ti­dien pour leur vie mais être une femme trans avec des papiers por­tant la men­tion "homme", c’est un com­bat de plus dans la guerre. » La jeune femme de 31 ans, ori­gi­naire de Kyiv, vit cachée, ter­rée dans son appar­te­ment depuis plus d'un mois. Elle doit aus­si faire face à la pénu­rie d’hormones en rai­son des fer­me­tures de phar­ma­cies et du manque de médi­ca­ments à tra­vers le pays. « C’est extrê­me­ment nocif d’arrêter d’en prendre sou­dai­ne­ment », déplore Rémy Bonny. 

Robert, 31 ans, est un homme trans qui vivait à Kharkiv avant la guerre. Il a effec­tué sa tran­si­tion il y a six ans mais sa carte d’identité men­tionne encore le sexe fémi­nin. Il témoigne dans Vice de sa situa­tion avant la guerre. « Je ne peux pas tra­vailler, je ne peux pas avoir de compte ban­caire, je ne peux pas avoir de per­mis de conduire. Je ne peux pas pour­suivre mon cur­sus parce que l’université n’est pas en mesure d’approuver mes docu­ments d’identité. Pour pou­voir me nour­rir, je me contente de cou­per les che­veux des gens, de net­toyer leurs salles de bains et leurs appar­te­ments. Ce n’est pas ce que j’appelle vivre. Il s’agit uni­que­ment de survie. » 

Plus de 700 per­sonnes LGBTQ+ ont pu fuir 

Et l’invasion russe n’a fait qu’aggraver les choses. « J’ai tel­le­ment peur pour ma vie, confie Robert qui s'est réfu­gié ailleurs dans le pays. Beaucoup de gens m’ont pro­po­sé leur aide une fois que je serai arri­vé dans un autre pays, mais je ne peux pas tra­ver­ser l’Ukraine comme ça. Le pro­blème ici, c’est que vous ne res­sem­blez pas à ce que disent vos papiers. » Car les hommes trans avec un « F » sur leur carte d’identité sont, eux-​aussi, stig­ma­ti­sés aux fron­tières. « Les auto­ri­tés ukrai­niennes leur diront que s'ils sont vrai­ment des hommes, ils doivent se battre pour son pays », témoigne Rain Dove Dubilewski, mili­tant LGBT qui a récem­ment créé une asso­cia­tion et un fonds pour aider les per­sonnes LGBTQIA+ blo­quées en Ukraine. Grâce à cela, plus de 700 per­sonnes ont pu quit­ter le pays jusqu’à présent.

Si réus­sir à faire sor­tir les per­sonnes trans­genres du pays est à chaque fois une vic­toire, le direc­teur de Forbidden Colours craint désor­mais les dis­cri­mi­na­tions au sein même des pays d’accueil tels que la Pologne, la Hongrie ou la Roumanie qui ne sont guère plus accueillants envers la com­mu­nau­té trans­genre. Rémy Bonny alerte : « Nous savons que dans ces pays, les camps de réfu­giés sont loin d’être des espaces sûrs pour les per­sonnes LGBTQ+. »

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