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Cours Florent : l’association Callisto en guerre ouverte contre la direc­tion de l’école, jugée pas­sive face à des faits de vio­lences sexuelles

Hier en fin de mati­née, un sit-​in a eu lieu devant les locaux pari­siens du Cours Florent, à l’initiative de l’association Callisto. Cette der­nière dénonce, depuis l’été 2020, des faits de vio­lences et d’agressions sexuelles au sein de l’école de théâtre. En novembre 2020, l’institution avait por­té plainte pour diffamation. 

Le sol, devant l’entrée du Cours Florent, est cou­vert de slo­gans ins­crits à la craie : « Arracher nos col­lages = com­plices » ; « Élève, je te crois. Florent, je te vois ». Deux jeunes femmes ter­minent de scot­cher des affiches « La loi du silence a pris des vacances » sur des lam­pa­daires. Il est 11 h 30 ce 1er mars, et l’action qui se pré­pare devant l’école de théâtre vient de com­men­cer : un sit-​in orga­ni­sé par l’association Callisto, qui regroupe notam­ment des ancien·nes élèves du Cours Florent et lutte contre les vio­lences et les dis­cri­mi­na­tions dans les écoles de spec­tacle vivant.

Rassemblées sur la petite éten­due d’herbe qui fait face à l’institution dans le XIXe arron­dis­se­ment de Paris, une tren­taine de per­sonnes ont répon­du pré­sentes à l’appel. Si l’association a pour l’heure recueilli une tren­taine de témoi­gnages met­tant en cause une quin­zaine de pro­fes­seurs entre la fin des années 1990 et 2020, trois affaires seule­ment ont pour l’instant été por­tées offi­ciel­le­ment à l’attention de la direc­tion. Dans un pre­mier cas, un ensei­gnant a fait l’objet d’une main cou­rante, dépo­sée fin juillet 2020, pour des faits de cor­rup­tion sur mineur qui seraient sur­ve­nus en 2014. La direc­tion a éga­le­ment été mise au cou­rant d’une deuxième affaire en octobre 2020, un cas d’agression sexuelle qui serait sur­ve­nu sur la période sco­laire 2019–2020 et qui n’a pour l’heure pas fait l’objet de plainte. Enfin, la troi­sième affaire dont a eu vent la direc­tion concerne une plainte pour viol dépo­sée l’été der­nier à l’encontre d’un pro­fes­seur. Selon l’avocate de l’association, il aurait été mis en exa­men et, dans la fou­lée, mis à pied par l’école. Quand on essaie de se faire confir­mer l’information auprès du Cours Florent, c’est une réponse sibyl­line que nous adresse son direc­teur, Frédéric Montfort : « Dès que j’ai connais­sance d’un fait de vio­lence, j’active toutes les mesures juri­diques ou dis­ci­pli­naires à ma dis­po­si­tion. » 

C’est le sen­ti­ment de ne pas être enten­dues par le Cours Florent et le manque de trans­pa­rence dans la réponse de l’institution face à ces accu­sa­tions de vio­lences sexuelles qui a moti­vé la consti­tu­tion de l’association, en août 2020. « Les vic­times ont d’abord contac­té l’école en leur nom propre, mais elles n’ont pas eu de réponses satis­fai­santes face aux faits dénon­cés, com­mence Coline, pré­si­dente de Callisto. Alors on a repris contact avec le Cours Florent en tant qu’association en envoyant un mail for­mel mi-​novembre. On n’a pas eu d’accusé de récep­tion. Trois jours plus tard, on a publié une tri­bune dans Médiapart. » Callisto y dénonce le silence de la direc­tion face aux faits qui sont repro­chés à cer­tains de ses pro­fes­seurs. « Les amé­na­ge­ments mis en place – muta­tion, cel­lule d’écoute ani­mée par des professeur·es – semblent plu­tôt des invi­ta­tions à étouf­fer ces affaires, à ne pas faire de vague et décré­di­bi­lisent en un même temps nos dénon­cia­tions, tranche Callisto dans sa tri­bune. Nous com­pre­nons votre inté­rêt au silence des vic­times. Les cours Florent ont une répu­ta­tion à tenir. » Le jour même, ce 19 novembre 2020, Frédéric Montfort informe Libération que l’école a por­té plainte en dif­fa­ma­tion contre l’association. Une plainte confir­mée auprès de l’avocate de Callisto, mais qui, pour l’heure, n’a pas mené à une convo­ca­tion au commissariat. 

Avoir le droit de dire “non”

À l’heure du déjeu­ner, les portes s’ouvrent pour lais­ser pas­ser les élèves de l’école. Certain·es s’arrêtent pour écou­ter les manifestant·es – dont certain·es arpen­taient les cou­loirs de l’école en tant qu’apprenti·e comédien·ne quelques années aupa­ra­vant encore – scan­der : « On est là, même si la direc­tion n’écoute pas, nous, on est là. Pour un ensei­gne­ment safe, pour le res­pect de nos droits nous, on est là. » S’ils et elles écoutent, l’air atten­tif, les témoi­gnages qui sont lus au haut-​parleur, les actuel·les apprenant·es ne prennent pas part aux chants et ne se fau­filent pas non plus par­mi le groupe des pro­tes­ta­taires. « Même si la majo­ri­té des profs sont bien­veillants, c’est vrai qu’on sait qu’il y en a d’autres avec qui les limites peuvent être fran­chies », admet Marie, 22 ans, en troi­sième année. Au-​delà de dénon­cer des agis­se­ments pou­vant clai­re­ment être iden­ti­fiés comme illé­gaux, l’association sou­haite en finir plus glo­ba­le­ment avec une péda­go­gie qui flirte sou­vent avec une forme d’emprise. Selon Callisto, cer­tains profs deman­de­raient aux élèves de « sor­tir de leur zone de confort » artis­tique, comme on dit désor­mais, en mimant des fel­la­tions ou d’autres actes de nature sexuelle.

« On nous dit sou­vent que “c’est le milieu qui veut ça” », assène Maxime, étu­diant de deuxième année. À titre per­son­nel, il recon­naît avoir par­fois besoin d’être brus­qué pour être capable de « sor­tir les émo­tions néces­saires à jouer une scène ». Mais il pré­cise que pour autant, les professeur·es ont au préa­lable expli­qué la démarche. « On nous explique sou­vent qu’on doit savoir tout jouer et que si on n’y arrive pas, on n’a pas notre place ici. On a aus­si inté­gré le fait qu’on ne peut pas dire “non” aux demandes d’un prof, parce que c’est lui qui sait », raconte Juliette, une autre élève. En fond, le nou­veau slo­gan que scande les par­ti­ci­pants fait écho à ses paroles : « Non, c’est non, même sur un plateau ! »

Une cel­lule d’écoute et de signalements

Cette « culture artis­tique », dont le Cours Florent n’est pas le seul tri­bu­taire, a‑t-​elle pu favo­ri­ser un laisser-​faire quant à des agis­se­ments tom­bant, eux, de façon carac­té­ri­sée, sous le coup de la loi ? Interrogé par Causette, Frédéric Montfort réfute avoir fer­mé les yeux : « La direc­tion du Cours Florent et toutes les équipes péda­go­giques sont très for­te­ment mobi­li­sées pour lut­ter contre toute forme de vio­lence et de har­cè­le­ment au sein de l’école ain­si que dans les métiers du spec­tacle. […] C’est pour­quoi au-​delà d’actions pré­ven­tives menées (notam­ment via l’existence d’une cel­lule d’écoute et de signa­le­ment) et que nous ren­for­çons en conti­nu, l’école s’est éga­le­ment enga­gée dans une poli­tique de condam­na­tion sys­té­ma­tique de com­por­te­ments vio­lents. » Accusée par Callisto d’avoir un « inté­rêt au silence » des vic­times, la direc­tion indique pour­tant à Causette avoir « pro­po­sé plu­sieurs fois à ce col­lec­tif, depuis novembre der­nier, de le ren­con­trer pour déve­lop­per un dia­logue construc­tif sur ces enjeux et cocons­truire des solu­tions concrètes. Nos pro­po­si­tions ont été infruc­tueuses jusqu’à pré­sent. »

De son côté, Callisto avance une ver­sion des faits quelque peu dif­fé­rente : « L’école nous a pro­po­sé une ren­contre en décembre 2020, juste avant les vacances sco­laires. On a répon­du qu’on était d’accord. Après deux relances de notre part en jan­vier, ils nous ont dit que, fina­le­ment, c’était mieux que ce soient nos avo­cats res­pec­tifs qui échangent. On leur a donc don­né le contact de notre avo­cate, on s’est mis d’accord sur les termes de la ren­contre, puis on a pro­po­sé trois dates. Ils n’ont jamais répon­du. Finalement, ils l’ont recon­tac­té en expli­quant que c’était com­pli­qué pour eux de com­mu­ni­quer avec nous si on conti­nuait des actions externes. Donc le rendez-​vous n’a pas eu lieu. » À l’issu de la mani­fes­ta­tion d’hier, l’équipe péda­go­gique a invi­té trois membres de Callisto à venir les ren­con­trer, mais l’association a pré­fé­ré décli­ner : « On a évi­dem­ment refu­sé parce que ce n’était pas le moment. C’est une ren­contre qui se pré­pare et puis notre avo­cate n’était pas sur les lieux. Ce sit-​in était un moment pour nous, pour les vic­times. On n’avait ni l’envie ni le besoin de ren­con­trer la direc­tion, alors que ça fait main­te­nant des mois et des mois que c’est sté­rile. » Le dia­logue entre l’institution et l’association est donc tou­jours rompu. 

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