SOLDAT RETOUCHES OK 86
© Cédric Vasnier

Le conte musi­cal “Le Soldat rose” est-​il féministe ?

Notre jour­na­liste a été voir ce conte musi­cal né il y a quinze ans, qui revient sur scène pour une grande tour­née. Un spec­tacle plein de poé­sie, qui effleure la ques­tion du genre… sans pour autant s’affranchir des cli­chés sexistes.

Le voi­là de retour ! Après des années à pas­ser en boucle le CD (oui, je me fais vieille) du Soldat rose à mes enfants, je les ai emme­nés le voir “en vrai” lors d’une repré­sen­ta­tion au Grand Rex, à Paris. Car oui, quinze ans après sa créa­tion par Louis Chédid et Pierre-​Dominique Burgaud, ce conte musi­cal au suc­cès phé­no­mé­nal revient sur scène – dans la capi­tale jusqu’au 24 février 2024, puis en tour­née dans toute la France. Ce qui, je dois bien l’avouer, n’est pas pour me déplaire : parce que c’est tou­jours cool de pou­voir faire une sor­tie en famille, parce que Le Soldat rose est bien fice­lé et qu’il a, du moins à pre­mière vue, un petit quelque chose de sub­ver­sif. Mais comme on ne se refait pas, je n’ai pas pu m’empêcher de regar­der le spec­tacle avec mes lunettes fémi­nistes. Et de me poser la ques­tion tout du long : Le Soldat rose est-​il vrai­ment le pour­fen­deur des normes gen­rées qu’il a l’air d’être ?

Au cas où vous seriez passé·e à côté, je vous résume l’histoire : Joseph, un petit gar­çon las­sé du monde fran­che­ment relou des adultes, se cache dans le rayon jouets d’un grand maga­sin, où il se retrouve enfer­mé. Alors que la nuit tombe, il voit les jouets prendre vie. Il se trouve alors pris sous l’aile bien­veillante du Soldat rose, pré­sent depuis de longues années dans ce même maga­sin. Et pour cause : per­sonne ne veut l’acheter, à cause de sa couleur. 

Une fable qui, au moment de sa créa­tion, en 2006, pou­vait sem­bler pré­cur­seuse : à une époque où le sujet était encore mar­gi­nal, Le Soldat rose effleu­rait la ques­tion du genre et parais­sait même en sub­ver­tir les codes. Un bon­homme en arme, tout de rose vêtu : voi­là de quoi faire trem­bler les pourfendeur·euses de la “théo­rie du genre”. Ou pas. Car si le Soldat rose ne trouve pas preneur·euse, nous raconte-​t-​il, c’est pré­ci­sé­ment parce que les gar­çons n’aiment pas le rose (c’est bien connu) et que les filles n’aiment pas les armes (évi­dem­ment). Bon. Disons qu’en 2006, la révo­lu­tion du genre n’avait pas encore eu lieu et que la sen­si­bi­li­té aux sté­réo­types sexistes n’était sans doute pas la même qu’aujourd’hui.

Quinze ans après, la nou­velle mise en scène a‑t-​elle pris le train en marche ? Pas vrai­ment. Dès le début du spec­tacle, on assiste même à une scène pour le moins cris­pante : apeu­rés par Joseph, les jouets tentent de dési­gner un·e émis­saire pour aller lui par­ler. Pour évi­ter de s’y col­ler, Betty Quette, une petite pou­pée au look de clown, dégaine alors une excuse a prio­ri impa­rable : “Je ne peux pas y aller, je suis un jouet de fille” (com­prendre : donc peu­reuse). Elle ren­voie alors la balle à un super­hé­ros, en mode : toi qui es un jouet de gar­çon (cou­ra­geux, donc), vas‑y. Mais comme ce der­nier a lui aus­si les cho­cottes, il lui rétorque qu’en fait, il est “un jouet de fille”. Ce qui lui vaut les quo­li­bets des autres per­son­nages, qui se moquent de sa couar­dise en scan­dant : “C’est un jouet de fille, c’est un jouet de fille.” Une façon de dénon­cer ces pon­cifs mépri­sants ? On l’aurait espé­ré. Le hic, c’est qu’il n’y a ni contre­points ni réplique qui viennent, à aucun moment, ren­ver­ser le sexisme de cette scène. Les petites (et grandes) filles apprécieront.

De la même façon, j’avais cares­sé l’espoir que Joseph, ici inter­pré­té par une comé­dienne (Juliette Cohen), puisse deve­nir Joséphine. Les rôles fémi­nins (majeurs, j’entends) se fai­sant encore trop rares – tout comme les artistes fémi­nines, qui ne sont que 36 % dans le spec­tacle vivant – ça aurait été un par­ti pris, disons… oppor­tun. Mais Joseph est res­té Joseph. Et une ambi­guï­té demeure quant au res­sort nar­ra­tif du Soldat rose : lequel est rose, certes, mais n’assume jamais sa sin­gu­la­ri­té – en tout cas, pas dans ce pre­mier volet de l’histoire. Bref, pas si ico­no­claste que ça, notre Soldat rose. À l’exception notable de Cousin Puzzle (inter­pré­té par Jérémy Petit) : ce der­nier a beau nous chan­ter qu’il faut “de l’ordre, de l’ordre, de l’ordre”, il appa­raît ici comme un per­son­nage fran­che­ment queer, qui vient brouiller les codes gen­rés tra­di­tion­nels. Quand même !

À vrai dire, j’ai regret­té que cette nou­velle mou­ture, par ailleurs très réus­sie, ne soit pas l’occasion d’une petite mise à jour sur les ques­tions de genre. Même si le Soldat rose ver­sion 2023 n’en reste pas moins un excellent diver­tis­se­ment, tant sur le plan de la scé­no­gra­phie, de l’interprétation, que de la musique. Un spec­tacle à voir pour ce qu’il est : non pas une fable fémi­niste, mais un conte musi­cal poé­tique qui célèbre avant tout l’enfance, l’amour et le res­pect des dif­fé­rences. Par les temps qui courent, c’est tou­jours bon à prendre.

Partager
Articles liés

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.