A Caen, une expo­si­tion sur Méduse, figure mytho­lo­gique au ser­vice des mou­ve­ments fémi­nistes actuels

Le musée des Beaux Arts de Caen pré­sente jusqu’en sep­tembre l'exposition Sous le regard de Méduse, consa­crée à la célèbre figure mytho­lo­gique. Une soixan­taine d'œuvres, de l'antiquité à nos jours, ont été sélec­tion­nées pour racon­ter la fas­ci­na­tion artis­tique autour de la figure de Méduse, long­temps uti­li­sée pour déni­grer les femmes et réha­bi­li­tée par les fémi­nistes actuelles.

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Dans cette sculp­ture, l'artiste argen­tin Luciano Garbati
ren­verse les rôles, avec Méduse déca­pi­tant Persée © C.P.

Avez-​vous déjà été pétrifié·e devant le regard de Méduse ? Le visage froid, le teint ver­dâtre, les yeux écar­quillés et la che­ve­lure grouillante de ser­pents, la figure de Méduse a ins­pi­ré durant des siècles plu­sieurs géné­ra­tions d’artistes. Celle qu’on appelle éga­le­ment la Gorgone est la petite fille de l’union de la Terre (Gaïa) et de l'Océan (Pontos) dans la mytho­lo­gie grecque. Cette figure immor­telle est connue pour ses yeux qui ont le pou­voir de pétri­fier qui­conque ose défier son regard. Méduse finit déca­pi­tée par le héros Persée pour être remise à Athéna, déesse de la sagesse, afin qu’elle la pro­tège contre le mau­vais œil. 

Mais Méduse n’a ces­sé de se réin­ven­ter au fil des siècles. Tantôt figure du péché, elle devient à la Renaissance le sym­bole du triomphe mas­cu­lin, jusqu’à être uti­li­sée par les mou­ve­ments fémi­nistes pour dénon­cer les vio­lences des sys­tèmes patriar­caux. Cette his­toire est retra­cée à tra­vers soixante-​cinq œuvres qui font aujourd’hui l'objet de l'exposition, Sous le regard de Méduse au musée des Beaux Arts de Caen, à voir jusqu’au 17 sep­tembre 2023. 

C’est avec deux repro­duc­tions de la sculp­ture en bronze de Persée de l’artiste Benvenuto Cellini, que s’ouvre l’exposition. De ses cinq mètres de haut, Persée, une épée dans une main, tient fiè­re­ment la tête de Méduse déca­pi­tée dans l’autre. Cette œuvre, consi­dé­rée comme l’un des chefs d’œuvres de la Renaissance, signe le début de l’épopée de Méduse. L’exposition retrace ensuite chro­no­lo­gi­que­ment l'évolution des repré­sen­ta­tions artis­tique du per­son­nage au fil des siècles. Le par­cours débute à l’antiquité, se pour­suit au Moyen-​Âge et à la Renaissance pour finir sur les œuvres du XXe siècle et la réap­pro­pria­tion artis­tique contem­po­raine du Méduse au XXIe siècle.

Un voyage à tra­vers les siècles 
Vase
© C. P. 

La pre­mière pièce de l'exposition nous plonge au cœur de l’antiquité. L’éclairage, ici et là, vient mettre en lumière amphores, sculp­tures et vases qui habitent la pièce aux murs noirs. A peine péné­tré, notre regard est atti­ré par des coupes ins­tal­lées dans des vitrines sur la gauche. Un visage immonde et andro­gène, la bouche grande ouverte et la langue dar­dée nous fixe, c’est celui de Méduse qui orne les coupes de l’époque. Celle qui est l’incarnation de la ter­reur est là « pour éloi­gner le mau­vais sort », explique le co-​commissaire de l’exposition. Mais ce n’est ici que l’image pri­mi­tive de Méduse qui, dès le Moyen-​Âge, évo­lue pour se trans­for­mer en une belle et sédui­sante jeune fille. La figure mytho­lo­gique est désor­mais réin­ter­pré­tée dans une pers­pec­tive essen­tiel­le­ment chré­tienne, qui la trans­forme en « prin­cesse » selon les mots du com­mis­saire. Méduse devient la figure du péché et c'est par sa beau­té qu’elle pétri­fie désormais. 

Le sym­bole du triomphe masculin 
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En avan­çant vers la deuxième pièce de l’exposition, aux murs peints, cette fois, d'une teinte claire, à l'image de l'alternance entre la ter­reur et la beau­té accor­dées à Méduse, nous avan­çons à l’époque de la Renaissance. D’immenses tableaux, entre­mê­lés de sculp­tures ornent les murs de cette grande pièce. La Renaissance rend à Méduse son carac­tère ini­tial. Méduse incarne de nou­veau la ter­reur, pré­sente sur des tableaux qui repré­sentent des scènes de guerre. Méduse doit être convain­cante : elle est alors la clé du triomphe mas­cu­lin. Ci-​contre, le tableau de Joseph Blanc illus­trant le triomphe de Persée repré­sente l’apogée de cette vic­toire mas­cu­line, de la force et de la mort qui fut un thème cher à toute la culture occi­den­tale depuis la Renaissance.

À mi-​chemin entre l’antiquité et le XIXe siècle, une sculp­ture de Méduse peu com­mune et nichée dans l'angle de la pièce. Ici, la figure mytho­lo­gique appa­raît plus vivante et plus tour­men­tée que jamais. Son expres­sion de visage laisse entre­voir un déses­poir gla­cial. Peut-​être celui de son artiste, Adèle d’Affry, qui s’est faite appe­lée Marcello afin de pou­voir vendre son art et qui est la seule femme artiste de l’exposition. À tra­vers son œuvre qui a sus­ci­té éloge et enthou­siasme, Marcello dresse une Méduse qui ne concède rien, doté d’une élé­gance rare, elle mêle dans son tra­vail élé­gance et inquiétude.

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© C. P. 

Le XIXe siècle qui est expo­sé dans la par­tie gauche de la pièce témoigne, lui, de la figure tou­jours chan­geante de Méduse. L’œuvre de Arnold Böcklin attire tous les regards. Les yeux écar­quillés de Méduse retrans­crivent l'accablement face à la moder­ni­té indus­trielle qui touche les artistes. En rup­ture avec la culture gréco-​romaine qui a nour­ri la figure mytho­lo­gique, Méduse devient la témoin affli­gée d'un monde occi­den­tal désenchanté. 

Méduse, figure féministe 

Le fond de la pièce laisse place à l’univers artis­tique ultra-​contemporain de Méduse. Photographies, films, man­gas et bijoux rem­placent tableaux et sculp­tures. Une sculp­ture en impose par sa taille. C’est celle de l’artiste argen­tin Luciano Garbati. À l’image de cette réap­pro­pria­tion artis­tique de la figure de Méduse au XXIe siècle, cette fois, c’est Méduse qui tient la tête déca­pi­tée de Persée. « Une œuvre qui montre les enjeux de la lutte entre le fémi­nin et le mas­cu­lin », explique le com­mis­saire d'exposition.

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© C. P. 

À sa gauche, un auto­por­trait de la pho­to­graphe ivoi­rienne Laetitia KY la met en scène avec une che­ve­lure spec­ta­cu­laire à l’image de celle de Méduse. Avec cette œuvre, l'artiste dénonce les vio­lences dont res­tent l’objet les femmes dans les sys­tèmes par­triar­caux où per­dure la tra­di­tion du mariage for­cé et la culture du viol. En Méduse, elle reven­dique éga­le­ment la liber­té des che­veux natu­rels afro, dis­cri­mi­nés dans les socié­tés occidentales. 

Cette réap­pro­pria­tion de Méduse par les mou­ve­ments fémi­nistes est une manière de dénon­cer les infa­mies dont elle a été vic­time : viol, trans­for­ma­tion de cette femme en monstre…Et de les retrans­crirent aux socié­tés contem­po­raines. En uti­li­sant le regard pétri­fiant de Méduse, les mou­ve­ments fémi­nistes défient le regard masculin. 

À lire aus­si I "Music Queens": une his­toire fémi­niste et inter­sec­tion­nelle de la musique pop

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