Stéphane Freiss : « Je por­tais en moi la pesan­teur d’une his­toire que je n’avais pas vécue »

Comédien « molié­ri­sé » et « césa­ri­sé », Stéphane Freiss passe de l’autre côté de la camé­ra avec Tu choi­si­ras la vie, et nous épate. Inattendu, vibrant, ce pre­mier film sonde avec finesse le par­cours d’Esther, fille rebelle d’un rab­bin ultraor­tho­doxe. Explications avec ce jeune cinéaste alerte de 62 ans.

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©DR

Causette : Réaliser un pre­mier film n’est jamais ano­din. Le vôtre nous immerge dans une famille juive ultraor­tho­doxe. Cela sur­prend de la part d’un acteur asso­cié faci­le­ment au registre de la comé­die. Quelle mouche vous a donc piqué ?
Stéphane Freiss : En pas­sant à la réa­li­sa­tion, j’ai fait remon­ter à la sur­face des com­po­santes de ce que je suis, mais qui étaient res­tées secrètes. Vous par­lez de comé­die, cela vient bien sûr du film Chouans ! de Philippe de Broca [grâce auquel Stéphane Freiss a reçu un César du meilleur espoir mas­cu­lin en 1989, ndlr]. Je n’en suis pas hon­teux, du tout, mais c’était juste le pre­mier pli d’une car­rière ! C’est vrai que je vivais en sym­biose avec ce per­son­nage, à l’époque. Mais il me per­met­tait aus­si de fuir quelque chose. En l’occurrence, une his­toire fami­liale com­pli­quée liée à la Shoah. En effet, jusqu’à l’âge de 12 ans, j’ai gran­di comme un gar­çon qui ne savait pas qu’il était juif…

Mais encore…?
S. F.: Mes parents ont été cachés pen­dant la guerre. Mon père a per­du son propre père dans les camps d’extermination et ma mère, énor­mé­ment de membres de sa famille, mais pas ses parents. Quand on se sort de ça, comme eux, on n’a plus envie de mettre des mots sur le cha­grin. J’ai donc gran­di dans une ambiance asep­ti­sée, sans aspé­ri­tés. Pas mal de fan­tômes rôdaient autour de mon frère et moi, mais on nous tenait à dis­tance d’eux. Sauf que les fan­tômes, on les retrouve tou­jours ! De fait, je por­tais en moi la pesan­teur d’une his­toire que je n’avais pas vécue. Bref, cela m’a pris dix ans pour éla­bo­rer ce film. Il a fal­lu que je mette de la lumière dans cette obscurité…

Pourquoi le choix d’une com­mu­nau­té ultraor­tho­doxe comme cadre de votre récit ?
S. F.:
Mes parents se sont sépa­rés lorsque j’avais 12 ans. Quand ma mère a quit­té mon père, elle a tra­ver­sé un moment de déses­poir et a trou­vé un sou­la­ge­ment dans la reli­gion. Elle a eu une sorte de bouf­fée mys­tique immense, insen­sée pour nous. Sans doute a‑t-​elle cher­ché à redon­ner un sens à sa vie. Une sorte de démarche iden­ti­taire pour recol­ler les mor­ceaux, comme moi avec ce film. Mais contrai­re­ment à elle, je ne vais pas à la syna­gogue. Disons que Dieu vient à moi quand j’en ai besoin !

Vous par­lez du par­cours sai­sis­sant de votre mère : est-​ce la rai­son pour laquelle votre film épouse le point de vue d’une jeune femme, Esther ? Une héroïne en pleine remise en cause de sa reli­gion…
S. F. : On peut voir la loin­taine pré­sence de ma mère, décé­dée récem­ment, dans ce choix… mais peut-​être aus­si que cela parle de ma part de fémi­ni­té ! Ce que je vou­lais, en tout cas, c’est que ce per­son­nage incarne une forme de fra­gi­li­té et de cou­rage. Esther a com­pris qu’il fal­lait qu’elle ouvre la porte, comme moi je l’ai ouverte avec ce film. D’ailleurs, la ques­tion de savoir si l’on doit ou pas sor­tir de la route s’y pose à chaque ins­tant. Au tra­vers d’Esther, mer­veilleu­se­ment incar­née par Lou de Laâge, comme au tra­vers du per­son­nage plus mûr d’Elio [Riccardo Scamarcio], qui, lui, n’est pas reli­gieux. Car Tu choi­si­ras la vie n’est pas un film sur la reli­gion, mais sur l’identité et le com­bat pour la liberté.

Tu choi­si­ras la vie, de Stéphane Freiss. En salles.

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