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SITE Lettre à la vieillesse
© Lettres d'une génération

« Je n’ai rien oublié d’elle, même si son image devient de plus en plus floue »

Causette engage un par­te­na­riat avec Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives. Dans ce pre­mier épi­sode, Emma, de Damprichard, dans le Doubs, a choi­si d’écrire à la vieillesse.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d'une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !


“Quand je pense à toi, je vois tout de suite le visage d’une femme. C’était ma grand-​tante. Elle avait le visage dur et doux à la fois. En ayant été ins­ti­tu­trice, elle a dû culti­ver ces deux facettes. Elle se tenait tou­jours très droite telle une femme sûre et forte. Elle avait sou­vent le sou­rire aux lèvres et sa voix s’élevait dou­ce­ment. Elle avait une éner­gie débor­dante et des connais­sances à n’en plus finir. Je n’ai rien oublié d’elle, même si son image devient de plus en plus floue.

J’aimerais tel­le­ment qu’elle voit ce que je fais aujourd’hui, je suis sûre qu’elle serait ma plus grande fan. Elle serait aus­si ma source d’inspiration, mon Bouddha Zen, la voix de la sagesse. Pendant les vacances, je tra­vaille là où elle a tou­jours œuvré. Je vais aider les per­sonnes âgées qui ont besoin d’aide chez elles. Je suis leurs bras et leur oreille ouverte. Ils m’ont beau­coup appris. Surtout ce que sont les choses impor­tantes. C’est le contact et la dis­cus­sion qui comptent pour eux. Certes, je dois faire le ménage et les courses, mais pour la plu­part, ce qu’ils espèrent, c’est un peu de temps pour par­ler. Ces moments m’ont fait du bien autant qu’à eux. Mais quand on tra­vaille, le temps est comp­té, et sou­vent il faut faire vite. Le temps c’est de l’argent, il paraît. Dans des milieux comme ça, on devrait pou­voir prendre le temps. Ces per­sonnes voient déjà leur vie dimi­nuée et chan­gée à jamais, et doivent en plus subir l’impatience des autres, par­fois leur manque de déli­ca­tesse. Eux qui n’ont pas eu une vie facile, eux grâce à qui nous sommes là aujourd’hui.

Mais j’ai déci­dé de ne gar­der que les bons côtés. Quand j’atteindrai cet âge, je serai maître spi­ri­tuelle et je pour­rai lire tous les livres que je veux. Si mes yeux peuvent encore voir ! J’aurai aus­si sûre­ment rela­ti­vi­sé sur ce qui me fait si peur. Je retrou­ve­rai ce que j’ai encore aujourd’hui mais que je per­drai peut-​être quand je ren­tre­rai vrai­ment dans la vie active : étu­dier des choses que j’ai tou­jours vou­lu connaître, faire de nou­velles décou­vertes chaque jour, me nour­rir de livres.

Je t’imagine avec des rides, des gestes mal exé­cu­tés, des bribes de vie oubliées. Tu es un peu le fruit du hasard : une fois que tu es là, nous ne savons pas ce qui nous attend. On peut aller très bien jusqu’à la fin, mais tout peut bas­cu­ler avant qu’on ait le temps de s’en rendre compte. Perdre ses facul­tés fait peur. L’oubli fait peur. Et tout sim­ple­ment l’approche de la fin.

Je veux bien vieillir. Je n’ai pas peur de toi. Je n’ai pas vrai­ment le choix en réa­li­té. Mais je veux pou­voir conti­nuer à mar­cher, à lire, à voir et sur­tout je ne veux jamais oublier. Je ne veux pas que mes pen­sées se perdent, que mes connais­sances deviennent floues, que mes sou­ve­nirs s’évaporent. Je ne veux pas finir ma vie dans un lit non plus. Je veux pou­voir conti­nuer à pro­fi­ter de l’air exté­rieur, pou­voir sou­rire devant les fleurs, me pro­me­ner et même, pour­quoi pas, encore voya­ger.

Demain ce sera moi, et j’essaierai d’apprivoiser cette période et de vivre au jour le jour. C’est loin mais j’y pense par­fois. C’est flou et je ne peux pas le contrô­ler. J’ai sûre­ment déjà un peu peur. Ce qui n’est pas sous mon contrôle m’angoisse. Il faut lâcher prise. Je vais retour­ner tra­vailler auprès de ceux qui te connaissent déjà. J’espère y trou­ver un peu de récon­fort.”

Emma

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