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© Kourtney Roy

L'éco-anxiété, un pro­blème de san­té publique ?

Le chan­ge­ment cli­ma­tique se réper­cute sur notre san­té sur le plan phy­sique, mais aus­si men­tal. Des soignant·es se sai­sissent d’ailleurs de ce phé­no­mène d’éco-anxiété, persuadé·es qu’il en va de notre sur­vie à plus ou moins long terme.

Selon un son­dage de 2019, 51 % des Français·es affirment que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est une source d’angoisse. Un chiffre qui passe à 72 % chez les 18–24 ans 1. C’est ce qu’on appelle l’éco-anxiété. « Elle est liée à la fin du monde tel qu’on le connaît, et à la perte de notre mode de vie, explique Guillaume Fond, psy­chiatre et méde­cin de san­té publique à Marseille. Les pro­jec­tions nous montrent qu’à l’avenir, nous serons face à une crise envi­ron­ne­men­tale majeure, sans en connaître les consé­quences, ce qui ren­force l’angoisse. » Et la pan­dé­mie aug­mente le nombre de per­sonnes tou­chées par cette anxié­té. « Il n’y a pas de sta­tis­tiques, mais je vois de plus en plus de nou­veaux pro­fils », confie Charline Schmerber. Psychothérapeute, elle est elle-​même pas­sée par cette phase et a choi­si ­d’ouvrir son cabi­net à ces pro­blé­ma­tiques. « Beaucoup ont eu une prise de conscience avec la crise de la Covid-​19 », poursuit-​elle. Et c’est le sen­ti­ment d’impuissance qui pré­vaut. « Depuis le confi­ne­ment, de nom­breuses per­sonnes ont réa­li­sé qu’on était vul­né­rables et mal pré­pa­rés à ces évé­ne­ments bru­taux », relève Alice Desbiolles, méde­cin de san­té publique, autrice de L’éco-anxiété : vivre serei­ne­ment dans un monde abî­mé (éd. Fayard). Il y a une accu­mu­la­tion de signes noirs, impré­vus, qui sus­citent beau­coup d’angoisses. » 

« La crise envi­ron­ne­men­tale nous met face à un trau­ma­tisme pros­pec­tif, et cela se prépare »

Charline Schmerber, psychothérapeute

Anxiété, troubles du som­meil, dépres­sion, la san­té men­tale des Français·es s’est dégra­dée, selon Santé publique France 2. Mais l’éco-anxiété fait débat, dans sa défi­ni­tion et son diag­nos­tic. « Elle n’est pas clas­sée comme un trouble men­tal, selon l’American Psychological Association – qui publie le manuel des troubles et diag­nos­tics men­taux –, c’est plus un évé­ne­ment socié­tal que psy­chia­trique, ana­lyse Guillaume Fond. Personne ne vient consul­ter en me disant : “J’ai peur de la fin du monde.” L’objet de l’anxiété appar­tient à cha­cun. Mais c’est un phé­no­mène dif­fus dans la popu­la­tion, sur­tout chez les jeunes, qui réflé­chissent à leur ave­nir. De plus en plus de per­sonnes se pré­parent à l’effondrement, à vivre avec moins, sans emploi. Le risque est de pen­ser que l’éco-­anxiété est un pro­blème anor­mal, un trouble psy­chia­trique. Au contraire, c’est sain et nor­mal d’être anxieux face à cette situa­tion. Les per­sonnes qui ne le sont pas sont dans une forme de déni. » Mais si les per­sonnes éco-​anxieuses sont saines dans un monde qui devient fou, la prise en charge ne doit pas être négli­gée. « Il y a urgence à ouvrir les yeux et prendre les bonnes mesures, pré­co­nise la psy­cho­thé­ra­peute Charline Schmerber. Il va fal­loir s’adapter et chan­ger notre mode de vie. »

Savoir s’adapter

Cela passe par l’adoption d’actions concrètes : chan­ger son ali­men­ta­tion pour consom­mer au maxi­mum local, bio et de sai­son ; ques­tion­ner ses moyens de trans­port en pri­vi­lé­giant les dépla­ce­ments actifs, à vélo par exemple ; pas­ser plus de temps dans la nature, s’engager dans sa com­mu­nau­té ou dans des actions col­lec­tives. Autant de chan­ge­ments que recom­mande l’Organisation mon­diale des méde­cins géné­ra­listes (Wonca) pour prendre soin de la san­té des humains et de la pla­nète. Malgré cela, les chan­ge­ments cli­ma­tiques ont et auront aus­si des impacts sur le psy­chique. « Il y a un deuil à faire de ce que l’on a connu. La crise envi­ron­ne­men­tale nous met face à un trau­ma­tisme pros­pec­tif, un énorme sen­ti­ment de perte, et cela se pré­pare. Mais il n’y a pas de recette miracle. Il faut accep­ter qu’il n’y aura pas de solu­tions, seule­ment des adap­ta­tions. Apprendre à être le mieux pos­sible dans sa vie quo­ti­dienne pour ne pas se pro­je­ter trop loin. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les poten­tielles décom­pen­sa­tions de per­sonnes qui vont ouvrir les yeux du jour au len­de­main, alors qu’il sera peut-​être trop tard. Il faut se pré­pa­rer à faire face au choc », pour­suit Charline Schmerber.

Taux de sui­cide en hausse

Si l’éco-anxiété et ses consé­quences sont encore peu docu­men­tées, d’autres troubles men­taux liés aux chan­ge­ments cli­ma­tiques sont déjà prou­vés. En effet, une étude menée par une équipe de recherche inter­na­tio­nale, publiée en 2018, montre que lorsque la tem­pé­ra­ture s’élève de 1 °C aux États-​Unis et au Mexique, le taux de sui­cide aug­mente res­pec­ti­ve­ment de 0,7 % et 2 % dans ces pays. Les mêmes scien­ti­fiques ont cal­cu­lé que si les tem­pé­ra­tures conti­nuaient de grim­per à ce rythme, d’ici à 2050, cela pour­rait occa­sion­ner entre 9 000 et 40 000 sui­cides sup­plé­men­taires rien que dans ces deux régions du monde. Les catas­trophes natu­relles font aus­si des ravages. L’ouragan Katrina, qui a détruit La Nouvelle-​Orléans en 2005, a aug­men­té de 4 % tous les troubles men­taux (syn­dromes post-​traumatiques, anxié­té, dépres­sion), dans la popu­la­tion touchée.

« Les per­sonnes qui souffrent d’éco-­anxiété sont déjà accou­tu­mées aux désordres pré­sents et à venir. Elles sont en tran­si­tion, s’engagent au quo­ti­dien et ont trou­vé des res­sources pour y faire face. Il s’agit de groupes de parole, mais aus­si d’acquisition de com­pé­tences avec les plantes, la cui­sine, qui aident à s’approprier la situa­tion, ou de moments pour prendre soin de soi quand le monde s’emballe », explique Alice Desbiolles. L’enjeu est alors d’impliquer les professionnel·les de san­té pour prendre en compte les chan­ge­ments cli­ma­tiques dans leurs pra­tiques. « La san­té humaine est inti­me­ment liée à la san­té de la pla­nète, mar­tèle la méde­cin de san­té publique. Le corps médi­cal doit s’approprier le sujet, comme il l’a fait pour le coro­na­vi­rus. Les chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux sont des enjeux cru­ciaux pour notre sur­vie à moyen et long termes. » Paradoxalement, l’éco-­anxiété pour­rait per­mettre d’accepter les chan­ge­ments cli­ma­tiques et pro­vo­quer le pas­sage aux actes, si et seule­ment si elle est iden­ti­fiée et prise en charge par les soignant·es en pre­mière ligne.

1. Sondage YouGov pour le Huffington Post,
octobre 2019.
2. Enquête CoviPrev, Santé publique France, 2020.

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