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« Le couple s’est beau­coup rap­pro­ché du lien amical »

Sociologue au Centre de recherche sur les liens sociaux, Christophe Giraud travaille sur les relations conjugales et amicales. Auteur de L’Amour réaliste*, il nous éclaire sur ce que représente l’amitié dans une société où le couple s’est fragilisé.

Causette : Devenue une « valeur refuge », l’amitié a-t-elle supplanté le couple ?
Christophe Giraud :
 Sur le plan des valeurs, c’est la famille qui arrive, avec le travail, en haut de l’échelle, immédiatement suivie par le couple, puis par l’amitié. Mais cette dernière est effectivement une valeur importante, particulièrement valorisée en ce moment dans l’esprit des Français. Au regard de mes enquêtes, j’ai le sentiment que la valeur amitié est en hausse et que, comparativement au couple, elle s’est renforcée.

Pourquoi prend-elle de plus en plus d’importance ?
C. G. :
 Parce que le lien conjugal est devenu beaucoup plus fragile et qu’il est plutôt associé à l’idée d’incertitude. Au moment de l’entrée en couple, on anticipe le fait que cette histoire puisse avoir une fin – même si elle dure dans le temps – et qu’il est possible, voire probable, qu’on en connaîtra plusieurs dans sa vie. De ce point de vue-là, le lien amical apparaît comme celui qui perdure. C’est ce qu’exprimaient notamment les étudiantes de mon enquête lorsqu’elles affirmaient : « Les conjoints, ça passe ; les amis, ça reste. »

Les amis restent-ils vraiment ?
C. G. :
 Je pense que c’est de l’ordre de la représentation, de la perception subjective. Il n’y a pas de stabilité automatique de l’amitié. On sait que les réseaux amicaux évoluent et se reconfigurent de manière considérable au fil du temps. Les « vrais amis », c’est-à-dire ceux qui restent, sont, par définition, les plus stables. Et les partenaires amoureux, quand ils arrivent après plusieurs relations, nous connaissent souvent moins bien que nos amis les plus proches, qui, eux, ont suivi notre histoire.

Aujourd’hui, la dimension centrale de l’amitié, c’est quand même l’idée d’écoute, de soutien moral et émotionnel.

Lorsqu’on est en couple, quelle place prend alors l’amitié ?
C. G. : La faiblesse et l’incertitude du lien conjugal font que, désormais, la conjugalité exclut moins les amis, auxquels elle laisse une place. Les jeunes couples peuvent avoir des relations amicales, sans leur partenaire, en marge du couple. Cette prise d’autonomie par rapport au couple, le fait que chacun des conjoints puisse avoir des activités et des relations amicales de façon individuelle, est une tendance forte.

Qu’attend-on de l’amitié, finalement ?
C. G. : Elle peut avoir des sens différents, mais aujourd’hui, la dimension centrale de l’amitié, c’est quand même l’idée d’écoute, de soutien moral et émotionnel. Il y a une sorte de devoir de solidarité, notamment dans les réseaux féminins. Et ce qu’on constate, c’est que désormais, le couple fonctionne beaucoup sur cette base-là : on s’écoute, on s’épaule mutuellement, comme on le ferait avec un ami. En ce sens-là, le couple s’est beaucoup rapproché du lien amical. Cet idéal de l’amitié se retrouve aujourd’hui dans le couple, dont il est devenu une composante importante. Ce qui n’était pas le cas il y a cinquante ans. 

L’Amour réaliste. La nouvelle expérience amoureuse des jeunes femmes, de Christophe Giraud. Éd. Armand Colin, 2017.

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