Index diver­si­té : pour la socio­logue Rachida Brahim, « le seul moyen de mettre un terme aux inéga­li­tés est d’arrêter de clas­ser les individus »

Le gou­ver­ne­ment veut lan­cer, avant l’été, un « index diver­si­té » à des­ti­na­tion des entre­prises. L’idée : leur faire prendre conscience de leurs biais de recru­te­ment en mesu­rant le nombre d’employé·es issu·es de mino­ri­tés. Pour la socio­logue Rachida Brahim, les inéga­li­tés viennent jus­te­ment de cette ten­dance à caté­go­ri­ser la société.

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Rachida Brahim © Estelle Doehr

Le gou­ver­ne­ment vient d’annoncer la créa­tion d’un « index diver­si­té » dans les entre­prises publiques et pri­vées afin de mesu­rer la dimen­sion inclu­sive de leur recru­te­ment et de leur ges­tion des res­sources humaines. Nombre de per­sonnes en situa­tion de han­di­cap ou issues de la diver­si­té… La future car­to­gra­phie, mise en place cet été, doit repo­ser sur le volon­ta­riat des direc­tions et des salarié·es et doit per­mettre de se faire une idée de la place accor­dée aux dif­fé­rentes mino­ri­tés au sein des effec­tifs. Pour démê­ler les tenants et abou­tis­sants de ce nou­veau dis­po­si­tif, Causette a notam­ment inter­ro­gé* la socio­logue spé­cia­liste des inéga­li­tés et de l’intersectionnalité, autrice de La race tue deux fois, (Syllepses, 2021), Rachida Brahim. 

Causette : L’index diver­si­té peut-​il être effi­cace ? 
Rachida Brahim : Toutes les actions qui peuvent contri­buer à lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions sont les bien­ve­nues. Le sou­ci c’est que les poli­tiques publiques en la matière ne font qu’effleurer le pro­blème, donc para­doxa­le­ment elles le main­tiennent et deviennent elles-​mêmes une par­tie du pro­blème. Ce genre de dis­po­si­tif res­semble à un effet d’annonce qui donne l’impression que les pou­voirs publics comme les entre­prises prennent au sérieux cette ques­tion. C’était déjà le cas, il y a quelques années avec le label diver­si­té [label créé en 2008 pour recon­naître l’engagement des entre­prises en matière de diver­si­té, ndlr]. Les entre­prises pou­vaient can­di­da­ter pour rece­voir ce label qui était cen­sé amé­lio­rer leur com­pé­ti­ti­vi­té mais qui leur per­met­tait sur­tout de mon­trer patte blanche sans vou­loir faire de mau­vais jeu de mot. Concrètement, ce que l’on mesure en socio­lo­gie, c’est que les dis­cri­mi­na­tions sont res­tées mas­sives. On aura beau mul­ti­plier les ini­tia­tives, ce sera dif­fi­cile de chan­ger la donne sans s’attaquer au côté sys­té­mique et struc­tu­rel du problème.

Comment pourrait-​on, jus­te­ment, s’attaquer au côté sys­té­mique du pro­blème ?
R. B. : En ren­ver­sant notre sché­ma de pen­sée. Les dis­cri­mi­na­tions à l’embauche sont seule­ment une facette du pro­blème, il faut reve­nir en arrière et com­men­cer par être au clair sur la nature du pro­blème : à savoir le fonc­tion­ne­ment fon­da­men­ta­le­ment inéga­li­taire de notre socié­té. L’histoire nous montre que ceux qui ont le pou­voir ne tra­vaillent pas pour mettre en place une socié­té plus éga­li­taire mais pour conser­ver le pou­voir et les pri­vi­lèges qui vont avec. La socié­té, c’est d’abord un sys­tème de clas­se­ment qui sert cet objec­tif. A par­tir de cri­tères comme la classe, la race, le genre, l’âge, l’orientation sexuelle, le vali­disme, etc. les indi­vi­dus sont clas­sés et hié­rar­chi­sés en dif­fé­rents groupes sociaux en fonc­tion de la valeur qu’on accorde à ces cri­tères. Plus on cumule de cri­tères dépré­ciés, moins on accède aux res­sources maté­rielles et aux pou­voirs réels ou sym­bo­liques. Le droit par­le­men­taire, l’Etat lui-​même donc, joue ici un rôle capi­tal. En éla­bo­rant des poli­tiques publiques, il éla­bore ces cri­tères. Il dit qui entre dans la norme et qui entre au contraire dans tel ou tel groupe sup­po­sé infé­rieur. C’est ça la cause struc­tu­relle et sys­té­mique des inéga­li­tés et à for­tio­ri des discriminations.

Est-​il réa­liste d’envisager que la socié­té puisse chan­ger ses repré­sen­ta­tions à grande échelle ?
R. B. : C’est long et com­pli­qué, mais pas impos­sible. Quand on parle de diver­si­té, on parle en réa­li­té de per­sonnes dis­cri­mi­nées à l’embauche parce qu’elles ont été infé­rio­ri­sées sur la base de cri­tères raciaux. Leurs condi­tions sociales dépendent d’un pro­ces­sus de racia­li­sa­tion qui consiste à rele­ver des traits ordi­naires, phy­siques ou cultu­rels, et à les déva­lo­ri­ser. Ce pro­ces­sus a ser­vi le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, il a per­mis l'esclavagisme, la colo­ni­sa­tion et les dis­cri­mi­na­tions dont on parle. Donc s’attaquer à ce sys­tème de clas­se­ment, c’est s’attaquer au sys­tème capi­ta­liste lui-​même. Or, il est pla­né­taire, ten­ta­cu­laire, et ceux qui en pro­fitent font tout ce qui est en leur pou­voir pour le main­te­nir. Mais ce n’est pas impos­sible parce que l'Histoire nous enseigne aus­si qu’aucun sys­tème n’est réel­le­ment figé, qu’il le veuille ou non il fabrique lui-​même l’énergie qui le fis­sure et le trans­forme sans cesse. A l’échelle locale ou glo­bale, un nombre incal­cu­lable de per­sonnes résistent et agissent en faveur d’une socié­té plus éga­li­taire. La tâche est immense mais le chan­ge­ment a déjà com­men­cé avec les géné­ra­tions pré­cé­dentes et il est tou­jours à l’œuvre. La clé c’est de ne rien céder à la fata­li­té et de pas­ser le flam­beau. Et si on ne vous le passe pas, d’aller le chercher.

Par l’utilisation du terme « diver­si­té », on peut arguer que l’État contri­bue à par­ti­cu­la­ri­ser les per­sonnes consi­dé­rées comme fai­sant par­tie de « mino­ri­tés ». Quelle est sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans le main­tien des inéga­li­tés et de la vision du monde que vous dénon­cez ?
R. B. : Depuis les indé­pen­dances, à tra­vers la poli­tique d’immigration, la poli­tique du loge­ment ou les actions publiques à des­ti­na­tion des quar­tiers popu­laires, l’Etat fran­çais classe et gou­verne des indi­vi­dus en fonc­tion de cri­tères raciaux, mais sans jamais le recon­naître. La loi sur le sépa­ra­tisme s'inscrit dans cette lignée, elle risque de favo­ri­ser les dis­cri­mi­na­tions en poin­tant du doigt une par­tie de la popu­la­tion, en l’occurrence, les musul­mans réels ou sup­po­sés. Et pour conti­nuer à racia­li­ser sans être ennuyé, il suf­fit de pré­sen­ter des outils, des ins­tru­ments, des poli­tiques qui ont l’air de res­pec­ter les valeurs répu­bli­caines et démo­cra­tiques, l’idée de jus­tice et d’égalité. C’est là le rôle de l’index diver­si­té. Mais concrè­te­ment, c’est une aber­ra­tion, puisqu’on a un gou­ver­ne­ment qui pro­pose des mesures cor­rec­tives à des inéga­li­tés qu’il a lui-​même mis en place. 

Quelles mesures seraient selon vous plus effi­caces pour lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions à l’embauche ?
R. B. : Il faut donc arrê­ter de croire que la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions est une affaire de mesures poli­tiques. Renversons nos sché­mas de pen­sée. Les mesures cor­rec­tives comme l’index diver­si­té n’agissent qu'à pos­té­rio­ri et à mini­ma. En vrai, lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions, c’est une éter­nelle affaire d’insubordination. Sur le plan des idées, c’est com­plexe mais il faut se don­ner les moyens de pen­ser et d’élaborer une jus­tice sociale trans­for­ma­trice qui favo­rise une dis­tri­bu­tion équi­table des richesses maté­rielles et sym­bo­liques entre les dif­fé­rents membres de la socié­té. Sur le plan pra­tique, ce qui est effi­cace pour déjouer les dis­cri­mi­na­tions, c’est de mettre en place des stra­té­gies indi­vi­duelles et col­lec­tives, de tis­ser une toile de per­sonnes par­ta­geant les mêmes valeurs quel que soit leur domaine de com­pé­tence ou l'institution pour laquelle elles tra­vaillent, ce qui fonc­tionne c’est de se ras­sem­bler pour échan­ger à ce pro­pos. Aller à contre cou­rant donne une force et une puis­sance redoutable.

* D’autres interlocuteurs·rices nous ont fait part de leur regard sur le sujet dans la rubrique Éclairage public du Causette 120, en kiosques le 24 février.

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