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©Placide Babilon

Émoticônes, émo­ti­mots, les dou­dous de nos conversations

Chaque mois, un cher­cheur, une cher­cheuse nous raconte sa thèse sans jar­gon­ner. Yosra Ghliss, lin­guiste, spé­cia­li­sée en « ana­lyse du dis­cours », s’est plon­gée dans nos his­to­riques WhatsApp pour étu­dier la manière dont on y exprime nos émotions. 

Causette : En quoi le conte­nu des mes­sages WhatsApp a‑t-​il inté­res­sé la lin­guiste que vous êtes ?
Yosra Ghliss : L’ancêtre des messa­geries ins­tan­ta­nées, c’est le SMS. Un outil tech­nique qui a été conçu pour faci­li­ter les trans­mis­sions ­d’informations concises et pré­cises. Or, assez rapi­de­ment, les uti­li­sa­trices et uti­li­sa­teurs s’en sont ser­vi pour autre chose : échan­ger des ­bana­li­tés. Pour rem­plir ce que les sciences ­lin­guis­tiques appellent la « fonc­tion pha­tique du lan­gage », soit le moyen dont des ­inter­lo­cu­teurs et inter­lo­cu­trices ­com­mu­niquent sans déli­vrer un mes­sage ou une infor­ma­tion à ­pro­pre­ment par­ler. 
Je me suis, pour ma part, inté­res­sée aux his­to­riques WhatsApp et à la façon dont les émo­tions étaient expri­mées dans les conver­sa­tions. Parce que cette appli est deve­nue la pre­mière mes­sa­ge­rie ins­tan­ta­née ­mon­diale. Le royaume du « small talk » ou « eve­ry­day talk », comme disent les lin­guistes amé­ri­cains. C’est une de nos façons de faire socié­té. WhatsApp per­met de com­bler ce besoin.

Comment s’expriment les émo­tions lors de ces échanges écrits ?
Y. G. : Dans ma thèse, j’ai pour­sui­vi l’hypothèse du socio­logue Bernard Rimé, qui a tra­vaillé sur le par­tage social des émo­tions. Selon lui, plus un évé­ne­ment auquel on assiste est mar­quant, plus on tend à vou­loir le par­ta­ger non pas avec des per­sonnes proches phy­si­que­ment au moment où il se pro­duit, mais avec des proches sur le plan affec­tif. Un exemple : un acci­dent grave se passe sous vos yeux. Vous aurez ten­dance à dégai­ner votre télé­phone pour par­ler de cet évé­ne­ment avec des amies plu­tôt qu’avec les autres témoins de la scène. Cette hypo­thèse se véri­fie dans les échanges de mes­sages qui ont consti­tué mon cor­pus. Ils sont nom­breux à rela­ter des anec­dotes à fort poten­tiel émo­tion­nel : « J’hallucine, je viens de voir un mec hur­ler dans la rue !!! » Et puis il y a les mots et signes employés. Je me suis beau­coup inté­res­sée aux « émoti­mots », ces néo­lo­gismes de l’espace Internet, comme LOL, MDR, etc.

À quoi servent-​ils, ces émo­ti­mots ?
Y. G. : Ils ont un rôle de régu­la­tion affec­tive. Dans une conver­sa­tion WhatsApp, les émo­ti­mots remé­dient à l’absence de corps pour créer de la conni­vence. Ils servent aus­si, par ailleurs, à désa­mor­cer la vio­lence ver­bale. On rajoute un « LOL » quand on dit à l’autre « t’es con ». Les émo­ti­mots sont mobi­li­sés pour évi­ter qu’un énon­cé soit per­çu comme menaçant.

La ponc­tua­tion est-​elle, elle-​même, un vec­teur émo­tion­nel ?
Y. G. : Dans les inter­ac­tions sur WhatsApp, le point final n’existe pas. Il est per­çu comme une agres­sion. Les points de sus­pen­sion offrent par­fois une prise aux sur­in­ter­pré­ta­tions, mais ils sont sur­tout, pour celles et ceux qui les uti­lisent, un moyen de clore un échange en dou­ceur. L’effet géné­ra­tion­nel est ici assez fort, les plus jeunes en fai­sant plus volon­tiers usage. 

Comme cer­tains émo­jis, ces émo­ti­mots changent de sens au fil du temps. LOL, par exemple, pas­sé du pre­mier degré au sar­casme. Ou l’émoji qui pleure de rire qui ne serait plus uti­li­sé par les ados au pro­fit de la tête de mort. Comment s’expliquent ces évo­lu­tions ?
Y. G. : Les mots n’existent jamais en tant que tels. La règle s’applique éga­le­ment aux émo­jis. Ce sont les locu­teurs et locu­trices qui en font le sens. La pra­tique lan­ga­gière évo­lue en per­ma­nence. Seuls les usages ont le pou­voir de faire évo­luer les mots. De les gar­der en vie ou de les faire mou­rir. « LOL » est entré dans le dic­tion­naire Le Robert en 2013, deux ans après son inté­gra­tion dans l’Oxford English Dictionary.« MDR », sa tra­duc­tion fran­çaise, n’a pas eu les mêmes hon­neurs. C’est un reflet des usages, la ver­sion fran­ci­sée n’a jamais sup­plan­té l’originale.

Que sym­bo­lisent les nou­veaux sens acco­lés à cer­tains émo­jis, comme l’aubergine et la pêche, qui ont désor­mais une conno­ta­tion sexuelle ?
Y. G. : Ils démontrent la créa­ti­vi­té de celles et ceux qui s’approprient ce nou­veau voca­bu­laire mis à leur dis­po­si­tion. C’est aus­si ça une langue : s’autoriser des nou­velles formes et injec­ter de nou­veaux sens. Réinventer du sens révèle une forme de maî­trise de la langue, au contraire de ce que cer­tains conser­va­teurs affirment. C’est inté­res­sant parce que cette appro­pria­tion inter­vient dans un cadre contraint, façon­né par les pla­te­formes elles-​mêmes qui induisent nos façons d’exprimer nos affects. Tout en inci­tant for­te­ment à cette expres­sion, parce que c’est le fon­de­ment de leur modèle éco­no­mique. C’est pour ça que Facebook a ajou­té des petites icônes, à côté du pouce bleu du « like » : pour cer­ner davan­tage les réac­tions émo­tion­nelles aux posts sur la pla­te­forme. 
Au début de la pan­dé­mie de Covid, elle a même « inven­té » deux ­nou­veaux émo­jis de réac­tion : un smi­ley empa­thique enser­rant un cœur dans ses bras et un cœur vibrant vio­let. Son argu­ment était d’aider à « expri­mer son sou­tien à ses amis et à ses proches pen­dant cette période sans pré­cé­dent ». Une façon, sur­tout, de cer­ner encore mieux ses uti­li­sa­teurs et utilisatrices.

Un nou­veau métier est appa­ru : tra­duc­teur d’émojis. Est-​ce utile ? Les émo­jis ne sont-​ils pas deve­nus une langue uni­ver­selle ?
Y. G. : Pas du tout. La per­cep­tion du sens d’un sym­bole, tel que l’émoji, est très cultu­relle. On a remar­qué que les plus popu­laires n’étaient pas les mêmes en Asie ou en Europe. Dans les pays occi­den­taux, la bouche est valo­ri­sée alors qu’en Asie, l’accent est mis sur les yeux.

Vous avez remar­qué que le « photo-​discours » tend à rem­pla­cer les mots ou les sym­boles pour expri­mer des émo­tions. De quoi s’agit-il ? 
Y. G. : Le « photo-​discours » est la décli­nai­son dans nos échanges écrits de la socié­té de l’image. Entre 2016, quand j’ai com­men­cé à ana­ly­ser des mes­sages, et aujourd’hui, je constate que les inter­lo­cu­teurs et inter­lo­cu­trices mobi­lisent de plus en plus de gifs ou des mèmes pour ­ponc­tuer leurs conver­sa­tions et expri­mer leurs res­sen­tis. 
L’autre ten­dance, tou­jours très visuelle, c’est la cap­ture d’écran. On s’appuie sur ces images gla­nées ­ailleurs, ou dans d’autres de nos conver­sa­tions per­son­nelles pour com­men­ter, ­can­ca­ner ou com­mé­mo­rer. C’est un exemple typique d’un « hack d’usage », selon les termes de la cher­cheuse Laurence Allard, à savoir un détour­ne­ment de la tech­nique par les usa­gers et usa­gères. Pour pal­lier le manque d’interopérabilité entre les pla­te­formes, ces der­niers trouvent leurs propres parades. 

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