kathy spillar
© DR

Katherine Spillar : « Du résul­tat des élec­tions va lit­té­ra­le­ment dépendre la vie des femmes aux États-Unis »

Ms. Magazine, c’est un peu l’inspi ori­gi­nelle de Causette : la pre­mière revue fémi­niste amé­ri­caine cofon­dée par Gloria Steinem, il y a cin­quante ans. À la veille des élec­tions, sa rédac­trice en chef, Katherine Spillar, a accep­té de répondre à nos ques­tions sur ce scru­tin his­to­rique pour les droits des femmes.

Causette : « C’est le scru­tin de l’égalité. Votez comme si votre vie en dépen­dait. » Voici le mes­sage que vous avez publié en lettres capi­tales sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro de Ms. En quoi la réélec­tion de Trump serait-​elle car­ré­ment une ques­tion de vie ou de mort pour les femmes ?
Katherine Spillar : L’égalité est vrai­ment le sujet numé­ro un de ce scru­tin. Pas seule­ment pour les femmes, mais aus­si pour les per­sonnes LGBTQ, pour l’égalité raciale, pour la jus­tice éco­no­mique… Parce que l’administration de Trump n’a ces­sé de détri­co­ter les acquis. Mais ce que nous vou­lions sur­tout, c’est atti­rer l’attention sur le fait que cette élec­tion va déter­mi­ner si oui ou non, l’Equal Rights Amendment va être inté­gré à la Constitution. Les États-​Unis sont le seul pays démo­cra­tique au monde à n’avoir pas de clause garan­tis­sant l’égalité pour les femmes et les jeunes filles dans sa Constitution. Or, le dépar­te­ment de la Justice de Trump refuse de cer­ti­fier cet amen­de­ment, sous pré­texte qu’il est incons­ti­tu­tion­nel. Si la Maison-​Blanche et le Sénat pas­saient du côté démo­crate, nous pour­rions ajou­ter cet amen­de­ment et pro­té­ger toutes les femmes et les filles de ce pays. Interdire la dis­cri­mi­na­tion à l’embauche, garan­tir leur accès à l’éducation…

Il y a un autre enjeu majeur : le des­tin de l’Affordable Care Act, que l’on connaît sous le nom d’Obamacare. Il s’agit de notre légis­la­tion sur l’assurance san­té, que Barack Obama et Joe Biden ont fait pas­ser en 2010. La Cour Suprême doit rendre un avis des­sus le 10 novembre. Or, l’administration de Trump sou­tient aus­si que cette loi est incons­ti­tu­tion­nelle et demande son abro­ga­tion. Enfin, la mort de Ruth Bader Ginsburg a ajou­té un nou­vel élé­ment dans l’équation. Son rem­pla­ce­ment par une femme très conser­va­trice, d’un cou­rant vrai­ment rigo­riste – Amy Coney Barrett –, sym­bo­lise la gra­vi­té de la situa­tion. Sa nomi­na­tion met en dan­ger le droit à l’avortement.

Lire aus­si : Cour suprême des États-​Unis : der­rière le choix d’Amy Coney Barrett, l’ombre du puis­sant lob­by conser­va­teur Federalist Society

Le deve­nir de l’Affordable Care Act – ou Obamacare – n’est pas un sujet très bien connu des médias fran­çais. Qu’est-ce que son abro­ga­tion chan­ge­rait pour les droits des femmes ?
K. S. : Cela signi­fie­rait que les entre­prises pour­raient de nou­veau faire payer aux femmes des frais sup­plé­men­taires pour une cou­ver­ture moins pro­tec­trice que les hommes. C’était mon­naie cou­rante avant Obamacare. Les femmes payaient jusqu’à 200 % de plus que les hommes sur le mar­ché pri­vé des assu­rances ! Si l’Obamacare est ren­du incons­ti­tu­tion­nel, nous per­drons aus­si la pro­tec­tion sur les « affec­tions pré­exis­tantes » [un cri­tère qui calibre le degré de pro­tec­tion de l’assurance mala­die sur le pas­sif médi­cal de l’assuré·e, ndlr]. Pour les femmes, cela signi­fie que si vous avez eu une com­pli­ca­tion de gros­sesse par le pas­sé, on pour­rait vous refu­ser la cou­ver­ture pour de futures gros­sesses. Que si vous avez eu un can­cer du sein et qu’il revient, pareil. Cela signi­fie aus­si que si une femme a été vic­time de vio­lences conju­gales dans le pas­sé, cela pour­rait être consi­dé­ré comme une « affec­tion pré­exis­tante » pour lui refu­ser le rem­bour­se­ment de soins psy­cho­lo­giques… C’est aus­si l’Obamacare qui a per­mis de rem­bour­ser la contra­cep­tion fémi­nine. Donc, vous voyez : du résul­tat des élec­tions va lit­té­ra­le­ment dépendre la vie des femmes aux États-Unis.

Lire aus­si : La contra­cep­tion, nou­velle vic­time de l’agenda reli­gieux de Donald Trump

Joe Biden est-​il un réel espoir pour les droits des femmes ? Ou n’est-il qu’un choix par défaut ?
K. S. : Sa posi­tion sur les droits des femmes est extra­or­di­naire. Et puis, rap­pe­lons qu’il a une mer­veilleuse can­di­date fémi­niste à ses côtés pour la vice-​présidence : Kamala Harris. Quand il était au Sénat, Joe Biden a été l’un des lea­ders du Violence Against Women Act, qui a été la pre­mière loi natio­nale à trai­ter des vio­lences contre les femmes dans le pays. Il a per­mis de déblo­quer des cen­taines de mil­lions de dol­lars pour des foyers, des pro­grammes de pré­ven­tion contre les vio­lences… Il s’est offi­ciel­le­ment enga­gé à faire pas­ser l’Equal Rights Amendment dans la Constitution. S’il est élu, le dépar­te­ment de la Justice ne blo­que­ra plus aucune déci­sion pour l’égalité. Il ne pro­pose pas seule­ment de pro­té­ger les acquis, mais aus­si d’aller plus loin. Par exemple, en créant un bud­get pour finan­cer des crèches à moindre coût – actuel­le­ment, cer­taines per­sonnes paient autant pour faire gar­der leurs enfants que pour leur payer des études ! Le chan­ge­ment sera donc énorme ! C’est d’ailleurs pour ça que, d’après les son­dages, la très grande majo­ri­té des femmes sou­tient Joe Biden. Les hommes, eux, sou­tiennent en majo­ri­té Trump. Mais le sou­tien des femmes est si mas­sif que si vous agré­gez les inten­tions de vote des femmes et les inten­tions de vote des hommes, c’est Joe Biden qui gagne. Ce gen­der gap est historique.

Sur quelles autres grandes figures les femmes amé­ri­caines peuvent-​elles comp­ter ? Qui sera en pre­mière ligne du com­bat, si Joe Biden n’est pas élu ?
K. S. : Il y a tel­le­ment de lea­ders… C’est un mou­ve­ment mas­sif. Il y a les grandes orga­ni­sa­tions comme la League of Women Voters, la National Organization for Women, Business and Professional Women… Mais je pense qu’il s’agira sur­tout de groupes locaux. Quasi chaque uni­ver­si­té ou éta­blis­se­ment du supé­rieur pro­pose un dépar­te­ment de women's stu­dies. Il y a aus­si cer­taines célé­bri­tés du monde du sport, comme l’équipe de bas­ket fémi­nine de la NBA, dont les spor­tives sont les pre­mières à avoir dénon­cé les vio­lences poli­cières contre les Noirs dans le pays. Megan Rapinoe avec le foot, les sœurs Williams pour le ten­nis… En poli­tique, de plus en plus de per­son­na­li­tés se disent ouver­te­ment fémi­nistes. Nous pou­vons aus­si comp­ter sur Nancy Pelosi, la femme la plus puis­sante du pays. Le sujet est assez uni­ver­sel, ici, en fait. Il n’y a qu’à voir l’aura de Ruth Bader Ginsburg. On voit des petites filles por­ter des tee-​shirts à son effi­gie, où elle est affu­blée d’une tenue Wonder Woman !

Lire aus­si : États-​Unis : plus de 930 000 signa­tures pour empê­cher Donald Trump de rem­pla­cer à la hâte RBG à la Cour suprême

C’est plu­tôt réjouis­sant ! Mais de l’autre côté, l’opposition conser­va­trice semble se rigi­di­fier et deve­nir de plus en plus réac­tion­naire. Qu’en est-​il vrai­ment ?
K. S. : Quand on a lan­cé la Feminist Majority Foundation [Katherine Spillar fait par­tie des fon­da­trices de cette orga­ni­sa­tion pour les droits des femmes, créée en 1987, et en est la vice-​présidente. La Feminist Majority Foundation est aus­si action­naire de Ms., ndlr], la moi­tié des femmes du pays s’identifiaient comme fémi­nistes. Maintenant, c’est aux alen­tours de 62 %. Et les son­dages montrent que cela n’a rien à voir avec le niveau d’études. Le fémi­nisme est aus­si répan­du chez les per­sonnes ayant un niveau d’instruction supé­rieur que chez les autres. Après, c’est un fait : envi­ron un tiers de la popu­la­tion amé­ri­caine est oppo­sée au pro­grès. Ce sont prin­ci­pa­le­ment des hommes qui pensent que lorsque les femmes gagnent sur un ter­rain, ils y perdent. Ils pensent en termes émo­tion­nels. Et sont encou­ra­gés par Trump et d’autres lea­ders auto­ri­taires dans le monde. Ou par des groupes reli­gieux, comme celui dont Amy Coney Barrett fait par­tie. Ce qu’il fau­drait leur dire, c’est que si les femmes gagnent, ils y gagnent aus­si. C’est vrai en matière d’emploi, de reve­nus, d’études… Les rap­ports de la Banque mon­diale et de l’ONU le cal­culent même avec des chiffres concrets. 

En tant que rédac­trice en chef de Ms. et en tant que citoyenne amé­ri­caine, que comptez-​vous faire si Trump est réélu ?
K. S. : On va se battre avec tout ce qu’on a. Le mou­ve­ment fémi­niste, le mou­ve­ment des droits civils, le mou­ve­ment éco­lo­giste… Tous les mou­ve­ments sociaux aux­quels vous pour­riez pen­ser. Pour le moment, on met un coup de pro­jec­teur sur les élec­tions elles-​mêmes, car, à plu­sieurs occa­sions, Trump a refu­sé de garan­tir qu’il accep­te­rait une tran­si­tion paci­fique s’il venait à perdre ! Il consi­dère qu’il va y avoir des fraudes mas­sives à cause du vote par cor­res­pon­dance et com­mence déjà à contes­ter le résul­tat. Chez Ms., nous sommes aus­si en train de faire cam­pagne pour inci­ter les gens à dépouiller les votes. La plu­part des asses­seurs sont retrai­tés et ont plus de 60 ans. En pleine pan­dé­mie, cela les met en dan­ger. Et cer­tains risquent de ne pas pou­voir par­ti­ci­per. Pour garan­tir qu’il n’y ait pas d’intimidation, de fraude, nous fai­sons donc pas­ser le mes­sage aux plus jeunes qu’il faut s’engager en tant que béné­vole pour faire ce travail.

Qu’aimeriez-vous dire aux fémi­nistes fran­çaises ?
K. S. : J’aimerais que les fémi­nistes en France com­prennent que les Américains et les Américaines ne sou­tiennent pas la direc­tion prise par les États-​Unis. 94 % de la popu­la­tion, Républicains inclus, pensent que l’on devrait ajou­ter l’Equal Rights Amendment dans la Constitution. La plu­part des gens com­prennent que nous tra­ver­sons une crise cli­ma­tique, même si Trump n’a ces­sé d’affaiblir les régu­la­tions environnementales.

Comment pré­pa­rez vous le pro­chain numé­ro de Ms. ?
K. S. : Il sort en jan­vier. Notre grande source d’angoisse, c’est de savoir si les élec­tions seront finies d’ici là. Car, comme je l’ai expli­qué, Trump va pro­ba­ble­ment remettre en cause le résul­tat des élec­tions. Ce qui aura pour consé­quence de lan­cer de nom­breux pro­cès, qui peuvent cou­rir jusqu’à jan­vier. Notre rôle est de docu­men­ter ce qu’il se passe à chaque étape sur notre site Web, dans notre pod­cast et nos com­mu­ni­qués par mail. Mais sur­tout, pré­pa­rer le futur en ima­gi­nant com­ment recons­truire le pays. Nous sommes prêtes.

Partager
Articles liés

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.