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Suzanne Noël : pion­nière de la chi­rur­gie esthé­tique pour les gueules cassées

Pionnière de la chi­rur­gie esthé­tique, Suzanne Noël a répa­ré les gueules cas­sées au sor­tir de la Grande Guerre comme les employées virées parce qu’elles pre­naient de l’âge… Et a mis ses convic­tions de suf­fra­gette au ser­vice du Soroptimist International, un club fémi­niste qu’elle a implan­té en France.

C’est une allée le long du cime­tière du Père-​Lachaise, à Paris, une sta­tue ave­nue du Trésum, à Annecy (Haute-​Savoie), ou encore une salle de la pré­fec­ture à Laon (Aisne) : long­temps oublié, le nom de Suzanne Noël fleu­rit dans nos villes ces der­nières années. En 1954, elle dis­pa­rais­sait à 76 ans accom­pa­gnée du défé­rent hom­mage de l’hebdomadaire Aux écoutes du monde : « Si Madame Suzanne Noël a été la pre­mière femme de France à exer­cer la chi­rur­gie, son plus grand titre, sans doute, sera, pour l’avenir, d’avoir en quelque sorte inven­té la chi­rur­gie esthé­tique. […] À com­bien d’êtres aura-​t-​elle ren­du confiance en soi, goût de vivre, joie d’aimer et d’être aimé, pos­si­bi­li­tés nou­velles de gagner leur vie, en cor­ri­geant, par son art, telle ou telle dis­grâce de visage ! D’une bon­té inépui­sable, elle mesu­rait ses hono­raires aux pos­si­bi­li­tés de cha­cun, mon­trant une rare fidé­li­té au fameux ser­ment d’Hippocrate. » Mais qui est donc cette sainte femme qui refu­sait que son savoir-​faire ne rende ser­vice qu’aux riches ? 

Née en 1878 dans une famille de la petite bour­geoi­sie de Laon, Suzanne Noël se marie à 19 ans avec le doc­teur Henri Pertat, 28 ans. De quoi se diri­ger tout droit vers un clas­sique des­tin de femme au foyer. Mais Suzanne a de la chance : son mari l’encourage à pas­ser son bac­ca­lau­réat puis à pour­suivre en méde­cine. En 1908, elle a 30 ans et devient externe des hôpi­taux de Paris, au Val-​de-​Grâce, auprès du ponte Hippolyte Morestin, spé­cia­liste de la recons­truc­tion faciale. Cette année-​là, elle donne aus­si nais­sance à une fille, Jacqueline, qui porte le nom d’Henri… bien qu’elle soit très cer­tai­ne­ment la fille d’André Noël, jeune homme ren­con­tré à l’externat, de sept ans son cadet. Ainsi que le raconte la doc­teure Jeanine Jacquemin dans une bio­gra­phie qu’elle lui a consa­crée, Suzanne se retrouve alors « tiraillée entre sa petite fille, la pré­pa­ra­tion de l’internat et la tenue de son ménage ». Mais, observe Dominique Babel, actuelle pré­si­dente du club Soroptimist International de France : « Grâce à sa grande force de carac­tère et à son talent, le des­tin de Suzanne Noël fut admirable. »

En 1912, Suzanne est reçue au concours de l’internat. Un joli pied de nez pour celle qui défie le machisme de la Belle Époque en arbo­rant un cha­peau orné d’un ruban « Je veux voter ». C’est aus­si en 1912 qu’elle découvre sur le visage de Sarah Bernhardt une opé­ra­tion réa­li­sée aux États-​Unis ayant per­mis à l’actrice de recou­vrer « une jeu­nesse sur­pre­nante », comme elle le raconte dans son ouvrage La Chirurgie esthé­tique, son rôle social, paru en 1926. Mais l’experte trouve tou­te­fois à redire : « Il lui avait été pré­le­vé, dans le cuir che­ve­lu, une simple bande allant d’une oreille à l’autre. Si le résul­tat avait été assez effi­cace pour le haut de la face, en atté­nuant les rides du front et en effa­çant la patte‑d’oie, il n’avait en rien modi­fié le bas du visage. […] je dois dire qu’elle fut une de mes pre­mières clientes. » Ici com­mence la véri­table voca­tion de Suzanne Noël. Elle se pas­sionne désor­mais pour cette chi­rur­gie et devient le fer de lance de cette nou­velle dis­ci­pline en France et en Europe. « Ses confrères mas­cu­lins l’ont lais­sée faire, car ils per­ce­vaient la chi­rur­gie répa­ra­trice comme mineure », ana­lyse Dominique Babel. Mais quand les gueules cas­sées reviennent de la guerre, la donne a chan­gé. « Suzanne avait com­pris avant les autres que cette chi­rur­gie répond à une détresse phy­sique autant qu’intérieure. Ses opé­ra­tions de sol­dats la rendent célèbre et admi­rée », pré­cise Dominique Babel.

Une vision­naire

Henri Pertat meurt en 1918 à la suite d’essais de pro­tec­tion d’une nou­velle arme de guerre, les gaz asphyxiants. Suzanne épouse l’année sui­vante son grand amour André Noël. C’est une vision­naire qui com­prend que, dans le monde qui vient, la pres­sion sociale sur le phy­sique ira crois­sant, comme elle l’écrit dans son livre : « Dès 1918, la vie appa­rut comme devant deve­nir de plus en plus dure. Or, cha­cun sait com­bien il est dif­fi­cile pour un être qui ­tra­vaille de trou­ver un emploi lorsqu’il est mar­qué par l’âge. À part quelques excep­tions, par­tout il faut de la jeu­nesse et de la beau­té ! » Son rôle, explique-​t-​elle, est donc d’apporter des solu­tions aux déclassé·es de la beau­té, aux marginalisé·es de la vieillesse – juge­ments tou­chant majo­ri­tai­re­ment les femmes. 

Au début des années folles, sa fille Jacqueline meurt de la grippe espa­gnole et André, fou de cha­grin, se jette d’un pont dans la Seine sous les yeux d’une Suzanne impuis­sante. « Après cela, elle a deman­dé audience à la pré­fec­ture de Paris et a exi­gé et obte­nu que chaque pont pari­sien soit équi­pé de bouées de sau­ve­tage », raconte Dominique Babel. Une sol­li­ci­ta­tion bien­ve­nue va lui per­mettre de sur­mon­ter ces épreuves : un Américain, repré­sen­tant du club pri­vé pour femmes Soroptimist International, va pro­po­ser à Suzanne de créer une antenne pari­sienne, chose faite en 1924. La chi­rur­gienne se jette corps et âme dans le pro­jet et invite ses amies de la bour­geoi­sie intel­lec­tuelle à la rejoindre. Réseau d’entraide pour femmes qui tra­vaillent, le Soroptimist orga­nise aus­si ses bonnes œuvres, à la manière du Rotary dont il s’inspire. Les mon­da­ni­tés servent un lob­bying poli­tique, notam­ment concer­nant le droit de vote. « Ce qui inté­res­sait Suzanne Noël, c’était les droits et la liber­té des femmes, décrypte Dominique Babel. Invitée à de nom­breuses confé­rences médi­cales à ­tra­vers le monde, elle pro­fi­tait de ses voyages pour essai­mer et confier la créa­tion d’antennes du Soroptimist à des femmes qu’elle repé­rait sur place. Aujourd’hui, 75 000 femmes dans le monde per­pé­tuent son com­bat pour l’autonomisation de nous toutes. »

Tout au long de sa vie, Suzanne Noël ne se las­se­ra pas d’inventer de nou­velles tech­niques autant que de nou­veaux outils. En 1936, une opé­ra­tion de la cata­racte amorce une baisse de cadence dans son tra­vail. « Cela ne l’a pas empê­chée de trans­for­mer les visages de juifs et de résis­tants durant la Seconde Guerre mon­diale pour les pro­té­ger », assure Dominique Babel. Quand Suzanne Noël meurt en 1954, les femmes votent en France et même Marilyn Monroe a cédé à la coquet­te­rie de se faire refaire le menton.

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