Le conseil lec­ture de Boualem Sansal

Chaque mois, un auteur, une autrice, que Causette aime, nous confie l’un de ses coups de cœur littéraires. 

sansal boualem photo c. helie gallimard coul 4 06.11 a
© C. Hélie


Comment peut-​on dire autant en si peu de pages, c’en est stu­pé­fiant. Guerre, de Janne Teller *, est l’histoire de notre monde en une petite cin­quan­taine de pages, au for­mat pas­se­port, dont une quin­zaine sont des illus­tra­tions bien trouvées. 

C’est de ce livre que je veux vous par­ler. Dans l’état actuel de notre monde, il est à lire et à relire comme on déchiffre une notice d’emploi, et à por­ter sur soi comme on porte son pas­se­port quand sa vie est mena­cée et qu’il faut se tenir prêt à émi­grer au pied levé. 

Le livre com­mence ain­si : « Et si aujourd’hui, il y avait la guerre en France… Où irais-​tu ? » Ce condi­tion­nel est remar­quable, il dit notre monde qui s’écroule par pans entiers, en Afrique, dans le monde arabe, en Asie et ailleurs, et même en cette Europe heu­reuse qui semble n’être mena­cée que par l’ennui et la mol­lesse, et la pol­lu­tion qui dans cet écrin asep­ti­sé prend des formes insi­dieuses. Le « si » laisse aus­si entendre que quelque part elle pèche par naï­ve­té, par insou­ciance, par iré­nisme, elle ne com­prend pas le monde, elle ne voit pas quel mal pro­fond le ronge, elle ne sait plus mettre de la réa­li­té sur ces mots qui, il est vrai, n’ont plus cours chez elle depuis long­temps : sous-​­développement, dic­ta­ture, tor­ture, mas­sacre, famine…

Avec ce simple « si », Janne Teller ren­verse le tableau. Elle ima­gine un monde arabe en paix et, en face, une Europe sombre, dévas­tée par la guerre comme en 1914 et en 1940. Il y a beau­coup de finesse dans le choix des pro­ta­go­nistes : elle voit la France dans le rôle du méchant qui fait la guerre aux Scandinaves et aux Anglais qui finissent par se liguer et por­ter le feu chez lui. Une dic­ta­ture émerge de ce champ de ruines et réprime à tout-​va. Ceux qui sur­vivent aux bom­bar­de­ments, à la police de redres­se­ment, à la faim et au froid, se livrent aux pas­seurs et fuient dans les pays arabes où règnent tran­quilli­té, cha­leur et démo­cra­tie. On les bloque à la fron­tière puis, sous la pres­sion, on en accepte quelques-​uns, puis débor­dés, des mil­liers et des mil­lions, qu’on enferme dans des camps où ils atten­dront des années qu’on sta­tue sur leur sort : leur accor­der l’asile ou les ren­voyer chez eux. 

Janne Teller décrit leur vie en quelques pages criantes de réa­lisme. Elle les montre essayant d’apprendre l’arabe, déchif­frer mœurs et carac­tères du cru pour mieux navi­guer, vivre de petits bou­lots, se faire au racisme qui les suit à la trace, endu­rer leur sta­tut de paria, se com­mu­nau­ta­ri­ser pour résis­ter à la force cen­tri­fuge qui éclate les familles. 

Réfugié, est-​ce une vie, se demande-​t-​elle ; et vivre dans un entre-​deux introu­vable, est-​ce pos­sible ? Oui et non, répond-elle.

Le livre finit ain­si : « Et pour­tant, tu es un étran­ger. Et pour­tant, tu penses sans cesse au jour où tu pour­ras ren­trer chez toi. Chez toi ? Chez toi, où ? 

* Janne Teller est une écri­vaine danoise, autrice des best-​sellers L’Île d’Odin et Rien. Elle vit à New York

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Guerre : et si ça nous arri­vait ?, de Janne Teller. Traduit du danois par Laurence W. Ø. Larsen. Éd. Les Grandes Personnes, 64 pages, 5,50 euros, 2012.


En librai­rie : Abraham 

la cinquieme alliance

Ceux qui connaissent l’écrivain algé­rien Boualem Sansal savent qu’il ne suit pas les sen­tiers bat­tus. Après avoir dénon­cé le tota­li­ta­risme isla­mique en revi­si­tant George Orwell (dans 2084), il nous escorte cette fois en Terre sainte, sur les traces de la Bible. Abraham ou La Cinquième Alliance s’ouvre en 1916 avec Abram, 18 ans, qui apprend que son père le des­tine à une vie de pro­phète. Et pour­quoi pas ? Avec humour et éru­di­tion, il nous entraîne à tra­vers ses doutes, mais aus­si ses élans, pour créer un « nou­veau monde », gui­dé par la convic­tion qu’une deuxième épo­pée d’Abraham pour­rait apai­ser le conflit mon­dial. Dans un style d’une sim­pli­ci­té biblique et sai­sis­sante, ce conte moderne nous offre des éclats de sagesse, comme autant de pierres sur la route, et un espoir à la mesure de la réa­li­té. Une merveille ! 

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