La sélec­tion de sep­tembre 2019

M IANO5221©JF PAGA
© J.-F. Paga

Rouge impé­ra­trice, de Léonora Miano

De L’Intérieur de la nuit, en 2005, à Crépuscule du tour­ment 2 en 2017, Léonora Miano a tou­jours trai­té des guerres civiles, de l’identité des femmes et aus­si des hommes, le tout dans des pays d’Afrique ima­gi­naires. Pour son dou­zième roman, elle reprend un peu tous ces thèmes-​là, mais en les menant bien plus loin : dans le futur. Rouge impé­ra­trice ima­gine un conti­nent afri­cain uni­fié qui, en ce XXIIe siècle, accueille des migrants… euro­péens. Dès lors, elle bâtit un monde en inver­sant les sys­tèmes de domi­na­tion actuels. De sorte que ce sont les femmes qui guident les hommes, ici. Même lorsque Boya, l’universitaire, la mili­tante, la « femme-​flamme », « la Rouge », vit bien­tôt une his­toire d’amour avec… le chef de l’État. Une union intel­lec­tuelle et char­nelle qui imbibe, ici, une réflexion sai­sis­sante et sub­ver­sive. Avec son flow tou­jours aus­si lan­gou­reux. H. A.

Rouge impé­ra­trice, de Léonora Miano. Éd. Grasset, 608 pages, 24 euros.

Rien n’est noir, de Claire Berest 

« Pourquoi tu m’as deman­dée en mariage Diego ? – Parce que tu es meilleure peintre que moi et que tu aboies très fort ! – Évidemment que je suis meilleure peintre que toi, ele­fante. » 
Claire Berest ne se contente pas de retra­cer la tra­jec­toire de Frida Kahlo, la peintre mexi­caine au corps rava­gé. Elle la tra­verse de part en part, nous fait sen­tir de l’intérieur les souf­frances et les ardeurs de cette figure de l’insoumission fémi­nine. Surtout la vora­ci­té de son amour pour le grand Diego Rivera, monstre de pos­ses­si­vi­té qu’elle est la seule à pou­voir mater. Un récit tra­gique, violent, exal­tant. L. M.

Rien n’est noir, de Claire Berest. Éd. Stock/Coll.La Bleue, 250 pages, 19,50 euros.

Le Corps d’après, de Virginie Noar 

Rarement on avait aus­si bien par­lé des mères et du rap­port à leur corps. Travailleuse sociale et mère de deux filles, Virginie Noar balaie un large spectre : la sexua­li­sa­tion pré­coce des jeunes filles, la conquête du plai­sir, la muta­tion due à la gros­sesse… et puis ce corps d’après, aus­si dif­fi­cile à recon­naître qu’à appri­voi­ser. À grands coups de contrastes, l’autrice envoie val­ser tabous et hypo­cri­sies à la sauce « c’est que du bon­heur ». La cha­leur des scènes de sexe, pré­cises et ani­males, côtoie des séquences d’une bru­ta­li­té qui glace le sang. Avec une jus­tesse folle, la primo-​romancière raconte le ventre flasque et vide, le sexe sem­blant per­du pour le plai­sir… et ce petit être fra­gile et dépen­dant, dont il faut désor­mais assu­rer la sur­vie comme si c’était inné. Le Corps d’après oscille entre train fan­tôme et mon­tagnes russes. Secousses garan­ties. T. M.

Le Corps d’après, de Virginie Noar. Éditions François Bourin, 256 pages, 19 euros.

Le Livre des reines, de Joumana Haddad

Du jamais lu. Un roman d’une ter­rible inten­si­té, sans faux espoir. Joumana Haddad, grande voix du fémi­nisme liba­nais, suit des des­tins de femmes, sur plu­sieurs géné­ra­tions, qui tra­versent toutes les atro­ci­tés des guerres du Moyen-​Orient. Elles tentent de mar­cher droit au milieu des corps inani­més, de gar­der leur digni­té, leur huma­ni­té, mal­gré les viols, les enfants tués. Elles refusent pour­tant de mou­rir à genou et crient tout ce qu’elles ont tu à tra­vers les lignes de ce roman bou­le­ver­sant. Un fris­son de révolte et de liber­té. L. M.

Le Livre des reines, de Joumana Haddad. Traduit de l'anglais par Arnaud Bihel. Éd. Jacqueline Chambon.

Virginia, d’Emmanuelle Favier

Tic-​tac. C’est le bruit du temps qui passe dans le manoir vic­to­rien où Virginia Woolf a gran­di. On y croise sa mère sublime, d’une infi­nie tris­tesse, son père écra­sant, ses frères et sœurs. Emmanuelle Favier suit chaque seconde de cette enfance. Ses rêve­ries, ses angoisses, la révolte nais­sante vis-​à-​vis de « l’idéal fémi­nin ». Une bio­gra­phie ? Plutôt une médi­ta­tion atten­tive aux pre­miers pas d’un esprit lit­té­raire hors du com­mun. « Elle est vierge, elle est déver­gon­dée, elle est un homme fémi­nin, une femme mas­cu­line. » Un livre hyp­no­tique. L. M.

Virginia, d’Emmanuelle Favier. Éd. Albin Michel, 304 pages, 19,90 euros.

La Fuite en héri­tage, de Paula McGrath

Irlande, 2012. L’avortement n’est pas encore légal. Paula McGrath croise trois des­tins de femmes : la gyné­co­logue qui ne sup­porte plus d’exercer son métier à Dublin. L’orpheline for­cée de payer les catas­trophes engen­drées par sa nais­sance. Et Jasmine, qui aban­donne son pré­nom et sa mère pour révé­ler son puis­sant ins­tinct de sur­vie. Boxeuse, alors que la boxe est inter­dite aux femmes, cette ado­les­cente trop maquillée, trop pier­cée, porte un mes­sage d’espoir pour toutes celles dont on cherche à contrô­ler le corps. Une fable qui nous élève, et nous accom­pagne. L. M. 

La Fuite en héri­tage, de Paula McGrath. Traduit de l'anglais par Cécile Arnaud. Éd. Table ronde/Coll.Quai Voltaire.

Ce qu’elles disent, de Miriam Toews

TOEWS Miriam@ Carol Loewen
© Carol Loewen

Troisième roman de la Canadienne Miriam Toews tra­duit en France, Ce qu’elles disent s’inspire de faits réels tra­giques : entre 2005 et 2009, des dizaines de filles et femmes de la com­mu­nau­té men­no­nite de Manitoba (Bolivie), âgées de 3 à 65 ans, ont été dro­guées par des hommes de la ­com­mu­nau­té et abu­sées. Avant de retrou­ver les cou­pables en 2011, on avait accu­sé… le diable. Ce livre, lui, tente de « répa­rer » l’Histoire grâce à la fic­tion en don­nant voix à huit de ces femmes, ima­gi­nant qu’elles n’ont plus que quarante-​huit heures avant que leurs bour­reaux sortent de pri­son. Elles se réunissent alors afin de déci­der de leur ave­nir : ne rien faire, res­ter et se battre, ou bien fuir. 
Jouant sur le sus­pense, le roman retrans­crit leurs débats, leurs désac­cords et dévoile leur morale : conser­ver une digni­té reli­gieuse, sau­ver les enfants et… décou­vrir un épa­nouis­se­ment fémi­nin jusqu’alors inter­dit par leur com­mu­nau­té. Une sacrée démarche roma­nesque. H. A.

Ce qu’elles disent, de Miriam Toews. Traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-​Martin et Paul Gagné. Éd. Buchet-Chastel.

L’Incivilité des fan­tômes, de Rivers Solomon 

Un conte afro futu­riste sous ten­sion, c’est le pari cor­sé que relève Rivers Solomon, auteur-​rice se défi­nis­sant comme non binaire, pour son pre­mier roman. Au pas­sage, iel crée une nou­velle icône de SF. Aster, per­son­nage éga­le­ment non binaire, embarqué·e dans un vaisseau-​société divi­sé entre deux classes, domi­nants et domi­nés, est amené·e grâce à ses dons de guérisseur·se à côtoyer l’oppresseur par excel­lence : le chef de ce monde dis­to­pique. Ce roman per­cu­tant, qui anti­cipe les formes d’esclavage de demain, laisse tou­te­fois entre­voir de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’entraide, d’amour et d’espoir. L. M.

L’Incivilité des fan­tômes, de Rivers Solomon. Traduit de l'anglais (États-​Unis) par Francis Guévremont.Éd. Aux Forges de Vulcain. Sortie le 6 septembre.

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