109 Filles de joie © Versus production Les Films du Poisson
© versus production/les films du poisson

Sara Forestier : « Une rela­tion d'emprise est un chaos intime »

Filles de joie raconte la double vie de trois femmes ordi­naires. Trois héroïnes du quo­ti­dien qui emmènent leurs enfants à l’école avant d’aller se pros­ti­tuer, en toute léga­li­té, dans un bor­del en Belgique. Un film sin­cère, por­té par trois comé­diennes épa­tantes. Dont Sara Forestier. Rencontre… 

Causette : Vous choi­sis­sez tou­jours soi­gneu­se­ment vos rôles. Pourquoi avoir accep­té celui d’Axelle, jeune mère aux abois qui se pros­ti­tue dans un bor­del légal, en Belgique, pour faire vivre sa famille ? 
Sara Forestier :
Dès la lec­ture du scé­na­rio, j’ai été bou­le­ver­sée par ce qui était dit, à tra­vers elle, sur les méca­nismes de l’emprise. Les gens ont tel­le­ment de mal à com­prendre ! Souvent, par exemple, ils se demandent pour­quoi les femmes bat­tues ne portent pas plainte tout de suite… Or j’ai vécu moi-​même une situa­tion d’emprise avec un homme. Je sais donc que ce n’est pas seule­ment de la vio­lence, c’est un chaos intime, une totale décons­truc­tion de soi. Vos espoirs, votre rap­port au monde, vos croyances en l’humanité sont pro­fon­dé­ment ébran­lés. D’où le silence, la culpa­bi­li­sa­tion. Filles de joie en parle très bien. Axelle, on la sai­sit au moment où elle tente de s’extraire d’une rela­tion toxique. Pour elle, la pros­ti­tu­tion est un moyen d’atteindre son indé­pen­dance finan­cière. On la voit prendre goût à la liber­té aus­si, mais son ex conti­nue de la har­ce­ler. On sent qu’elle n’est plus construite pour faire face à toutes les situa­tions. De fait, ça va très mal tourner. 

Ce film est une fic­tion, et pour­tant il s’en dégage quelque chose d’authentique. Comment l’expliquez-vous ?
S. F. :
Anne, la scé­na­riste, a vou­lu ren­trer dans l’une de ces mai­sons en Belgique avant d’écrire. Pendant neuf mois, à rai­son de deux à trois fois par semaine, elle est allée à la ren­contre des filles, les a écou­tées lon­gue­ment. Moi aus­si, ensuite, je les ai ren­con­trées. Il y a eu tout un tra­vail de désa­cra­li­sa­tion. Comme beau­coup de gens, j’avais un fan­tasme sur la pros­ti­tu­tion au départ, sans doute parce que c’est tabou. Je me disais que le lieu allait être hyper glauque ou hyper exci­tant, ou les deux. Or, ce que j’ai décou­vert et que montre très bien le film, c’est sur­tout la bana­li­té du quotidien. 

Filles de joie, qui porte bien son titre, dif­fuse aus­si, mal­gré tout, un sen­ti­ment d’euphorie. Les trois héroïnes sont com­plices, rient ensemble… 
S. F. :
Oui, un peu comme aux urgences à l’hôpital, ou lorsque les gens vont à la guerre ! Cette com­pli­ci­té, ces rires, c’est un besoin. Elles sont dans la sur­vie. C’est peut-​être une forme de soro­ri­té aus­si, même si cela n’empêche pas la concur­rence. Disons qu’il y a ce truc entre elles de se char­rier, comme un méca­nisme de défense. De fait, je crois que le rap­port à cette acti­vi­té reste assez mys­té­rieux. Elles se pros­ti­tuent pour l’argent, c’est très clair. En même temps, elles engagent leur corps, leur inti­mi­té. Donc, ça inter­roge le rap­port au désir, c’est trou­blant. Pour moi qui suis très atta­chée à la liber­té et au désir de la femme, la ques­tion de la pros­ti­tu­tion est vrai­ment centrale.

Précisément ? 
S. F. :
Eh bien, le film est aus­si là pour nous le rap­pe­ler, la socié­té s’est orga­ni­sée depuis tou­jours pour assou­vir les besoins sexuels des hommes. De façon sys­té­mique et uni­la­té­rale. On en parle peu, il y a comme un sta­tu quo là-​dessus, mais c’est une inéga­li­té majeure entre les hommes et les femmes. 

Filles de joie, de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich. Sortie le 18 mars.

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