0Z5A0256 c FarmLore Films
John Chester a filmé pendant dix ans sa vie dans sa ferme écoresponsable © Le Pacte

La sélec­tion d'octobre 2019

Tout est pos­sible, de John Chester

Ce docu­men­taire devrait, au moins pour quelques semaines, vous empê­cher de som­brer du côté obs­cur de l’écoanxiété. Voici la fabu­leuse his­toire de John Chester, came­ra­man pour des docu­men­taires nature, et de son épouse, Molly, cheffe à domi­cile. Tous deux vivent dans un petit appart à Santa Monica, en Californie. Quand, un beau jour, ils adoptent Todd, un chien qui louche. Problème, le dog pré­sente un léger pro­blème de carence affec­tive et passe ses jour­nées à aboyer dès que le couple s’absente. Les voi­sins pètent un câble. Il n’en fal­lait pas plus à John et Molly pour déci­der de chan­ger de vie et d’acheter 80 hec­tares de terres au nord de Los Angeles, pour créer, avec l’aide d’Alan York, gou­rou de la bio­dy­na­mie mal­heu­reu­se­ment décé­dé pen­dant le tour­nage, leur ferme éco­res­pon­sable. 
Fort de son talent de docu­men­ta­riste, John décide de fil­mer, pen­dant presque dix ans, cette folle aven­ture. Du sol dur et sec de départ aux cultures luxu­riantes de l’arrivée. Mais sans ten­ter de nous la faire à l’envers. Toutes les galères y passent. Les infes­ta­tions de nui­sibles, les attaques de coyotes qui déciment les poules, les escar­gots qui bouffent les citron­niers et les feux de forêt qui dévastent tout sur leur pas­sage. Et puis, petit à petit, la faune et la flore qui réap­pa­raissent, les coc­ci­nelles qui pointent leurs antennes et font un sort aux puce­rons. Puis, arrivent les abeilles, les rapaces et même les lynx. Et, sou­dain, c’est tout un équi­libre qui se remet en place. Une nature qui reprend ses droits. Le tout, avec l’aimable voix fran­çaise de ce cher Cyril Dion. Banco ! S. G.

Ceux qui tra­vaillent, d’Antoine Russbach

Frank est un auto­di­dacte. Un cadre sup dans une grande com­pa­gnie de fret mari­time qui a consa­cré toute sa vie au tra­vail. Un homme prag­ma­tique qui s’érige en modèle auprès de ses enfants (gâtés). Jusqu’au jour où il prend une déci­sion, seul et dans l’urgence, qui va lui coû­ter son poste… Sobre et pré­cise, la mise en place du « héros » de Ceux qui tra­vaillent est à l’image du film tout entier. On y adhère parce qu’on y croit, sti­mu­lé par l’interprétation remar­quable de den­si­té d’Olivier Gourmet. Petit à petit, pour­tant, le film très épu­ré d’Antoine Russbach se double d’une vio­lence sourde, inquié­tante. La crise exis­ten­tielle de Frank, sur fond de crise des migrants, s’achève sur un épi­logue malai­sant. On n’est plus seule­ment dans la chro­nique sociale, alors, mais dans la fable. Implacable. De celles qui hantent, dura­ble­ment. A. A.

Alice et le maire, de Nicolas Pariser

Si vous aimez les contes espiègles d’Éric Rohmer, le film de Nicolas Pariser est pour vous ! Alice et le maire met en scène la ren­contre déci­sive entre le maire, au bout du rou­leau, d’une grande ville fran­çaise (on recon­naît Lyon) et sa conseillère, jeune et sur­di­plô­mée, char­gée de lui insuf­fler de nou­velles idées. L’enjeu phi­lo­so­phique de la fable (une petite leçon de modes­tie à l’adresse des édiles…) est certes plus pro­bant que sa ten­sion roma­nesque. Pour autant, l’ensemble est vif, sou­vent amu­sant et brillam­ment dia­lo­gué. Anaïs Demoustier, dans le rôle d’Alice, confirme qu’elle est une actrice très (très) douée et Fabrice Luchini, dans celui du maire, qu’il est génia­le­ment roh­mé­rien ! A. A.

Sorry We Missed You, de Ken Loach

Newcastle, ville anglaise où foot, bière et chô­mage coulent à flots. C’est ici que vivent Ricky, Abby et leurs deux enfants. Une famille sou­dée quoique endet­tée. De celles qui triment dur pour que leurs mômes s’en sortent. De celles, aus­si, qui croient que l’amour est plus fort que tout. Sauf que non. Pas tou­jours. Ken Loach a beau avoir 82 ans, il n’a pas son pareil pour aus­cul­ter les dérives de notre socié­té libé­rale. Son nou­veau long-​métrage, qui dénonce « l’ubérisation » du monde du tra­vail, est poi­gnant. Parce qu’il filme une famille aimante en train de se dis­lo­quer. Parce que ses acteur·trices sont confondant·es de natu­rel. Mais encore, et c’est inha­bi­tuel, parce qu’une dou­ceur triste, presque déses­pé­rée, enve­loppe Sorry We Missed You. A. A. 

Chambre 212, de Christophe Honoré

L’usure des sen­ti­ments dans un couple ? On est d’accord, le sujet n’est pas nou­veau. Pourtant, Christophe Honoré – auteur et cinéaste pro­li­fique – par­vient à le revi­vi­fier, ô com­bien ! Et pas seule­ment parce qu’ici, c’est la femme qui assume sans com­plexes ses infi­dé­li­tés, quit­tant le domi­cile conju­gal pour s’installer dans l’hôtel juste en face, tan­dis que le mari se replie, lui, sage­ment dans son foyer. Non, si Chambre 212 est une telle mer­veille de rythme, de fan­tai­sie et d’humour, c’est parce que ce huis clos par­vient à mêler pas­sé et pré­sent, mais aus­si pro­fon­deur et légè­re­té, en adop­tant la forme joueuse d’un vau­de­ville mâti­né de fan­tas­tique. Le charme sub­til de Chiara Mastroianni, jubi­la­toire en cro­queuse d’hommes, y est pour beau­coup. Celui de Vincent Lacoste itou. Vous en sor­ti­rez enchanté·es. A. A.

Les Charbons ardents, d’Hélène Milano

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Un film sur la « fabrique du gar­çon » à tra­vers les mots de lycéens heu­reux de prendre la parole. 
© Jour 2 fête

Ils s’appellent Ayoub, Maxence, José, Yacine, Emmanuel ou Seidou. Chétifs ou cos­tauds, vifs ou non­cha­lants, ori­gi­naires du nord comme du sud de la France, ces ados ont au moins deux points en com­mun. D’une part, ils suivent tous une filière pro­fes­sion­nelle au lycée. Et, d’autre part, ils évo­luent tous dans un ter­ri­toire (ban­lieue ou zone rurale) où les valeurs patriar­cales sont par­fois encore puis­santes. Précisément, c’est de ça qu’Hélène Milano a vou­lu par­ler avec eux. De cette « fabrique du gar­çon » aujourd’hui, alors que le monde change (un peu) et que leurs corps se trans­forment. En gros, interroge-​t-​elle, qu’est-ce que « deve­nir un homme » pour eux ? Réalisatrice opi­niâtre, elle reprend le même dis­po­si­tif que pour Les Roses noires, son docu­men­taire consa­cré aux jeunes filles des cités. Témoignages face camé­ra, aux­quels s’ajoutent des plans de coupes sur des pay­sages ou des scènes au lycée. 
Une forme assez conven­tion­nelle. Pourtant, son film gagne en puis­sance peu à peu. Grâce à Ayoub, Maxence, José, Yacine, Emmanuel ou Seidou ! Intenses, heu­reux de prendre la parole quoi qu’il en soit, ils se livrent tous avec une sin­cé­ri­té magni­fique, met­tant à mal nombre de cli­chés. Qu’ils évoquent le monde du tra­vail (très incer­tain), les codes de la viri­li­té (qui leur pèsent autant qu’ils les soudent), les filles (qu’ils envi­sagent de façon bien plus éga­li­taire que leurs aînés) ou leurs sen­ti­ments (qu’ils recon­naissent devoir mas­quer), leur finesse n’a d’égale que leur désar­roi. Ou leur éner­gie. Ils en auront besoin face à ce monde mutant ! A. A.

Camille, de Boris Lojkine

Déjà remar­qué en 2014 pour Hope, un pre­mier film puis­sant sur une migrante nigé­riane, Boris Lojkine sonde à nou­veau les déchi­rures de l’Afrique dans Camille. Une fic­tion qui s’inspire du des­tin tra­gique, bien réel, de Camille Lepage, une jeune pho­to­jour­na­liste fran­çaise assas­si­née en 2014 en République cen­tra­fri­caine. Documenté et visuel­le­ment très beau, ce long-​métrage adopte la forme dyna­mique d’une quête. Naïve, intime, héroïque. Raccord avec la per­son­na­li­té vibrante de Camille à laquelle Nina Meurisse, actrice tout en nuances, prête ses traits juvé­niles. Il dis­tille aus­si une réflexion bien­ve­nue sur les hor­reurs de la guerre et sur l’image. Comment racon­ter ? Que mon­trer ? Camille Lepage s’est for­cé­ment posé ces ques­tions. Camille, un film tour à tour dépouillé, lumi­neux et ter­rible, y répond. Il a com­plè­te­ment rai­son. A. A. 

Papicha, de Mounia Meddour

Dans cer­tains pays, pas des plus démo­crates il est vrai, la mode peut faire figure d’acte de résis­tance. Surtout quand robes et sequins glo­ri­fient le corps des femmes plu­tôt qu’elles le cachent. Voilà ce que nous rap­pelle Papicha (« jolie fille » en argot algé­rien), cela avec une belle éner­gie. De fait, le pre­mier film de Mounia Meddour chro­nique la lutte d’une bande de filles qui se retrouvent bru­ta­le­ment confron­tées à la pres­sion isla­miste dans l’Algérie des années 1990. Elles se rêvent sty­listes : on exige d’elles qu’elles se voilent (notam­ment). D’abord ser­mon­nées, puis mena­cées, ces joyeuses étu­diantes décident alors d’organiser – à leurs risques et périls – un défi­lé au sein de la fac… En dépit de ses mal­adresses (le mes­sage est par­fois mani­chéen), Papicha est trans­cen­dé par la fougue de ses per­son­nages. Une ode à la liber­té gal­va­ni­sante ! A. A.

Au bout du monde, de Kiyoshi Kurosawa

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Le voyage ini­tia­tique en Ouzbékistan de Yoko (Atsuko Maeda), pré­sen­ta­trice à la télé japo­naise.
© Eurozoom

Kiyoshi Kurosawa est le plus impor­tant cinéaste japo­nais en acti­vi­té. Grand maître du thril­ler fan­tas­tique, célé­bré pour son sens inouï du cadre et ses atmo­sphères étran­ge­ment inquié­tantes, il déroute une fois encore, avec Au bout du monde, un voyage ini­tia­tique au fémi­nin. Apparemment très simple… 
En à peine deux heures, comme sus­pen­dues, on y suit les tri­bu­la­tions de la jeune Yoko, qui, pour les besoins d’une émis­sion popu­laire de la télé nip­pone (elle en est la pré­sen­ta­trice), se retrouve au cœur de l’Ouzbékistan. Là même, aux confins de l’Europe et de l’Asie, où elle tente d’attraper un pois­son mytho­lo­gique avec son équipe (exclu­si­ve­ment mas­cu­line et peu cha­leu­reuse). Là même où, sur­tout, elle devra faire face à ses peurs… 
Choc des cultures oblige, décon­ve­nues et fuites en avant vont d’abord jalon­ner sa timide odys­sée. Heureusement « boos­tée » par les pay­sages gran­dioses de l’Ouzbékistan. Puis par la vraie nature de Yoko, fina­le­ment plus duelle qu’il n’y paraît. Car cette bru­nette farouche rêve, au fond, de chan­ter ! Le titre du film reprend d’ailleurs un bout de phrase de L’Hymne à l’amour de Piaf… qu’Atsuko Maeda, frêle inter­prète de Yoko et ex-​chanteuse pop elle-​même, entonne par deux fois en japo­nais. Deux moments de grâce pure, par-​delà les fron­tières. A. A.

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