Foot anglais : com­ment les femmes ont pris la balle au rebond

Il y a cent ans, des foot­bal­leuses atti­raient plus de public dans les stades anglais que leurs homo­logues mas­cu­lins. Et for­cé­ment, cela a fait des jaloux. Depuis, les jeunes géné­ra­tions ont recon­quis les ter­rains par une incroyable remontada.

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Les Dick, Kerr Ladies à l’entraînement en 1938.
À gauche, Florrie Redford (1899−1969),
l’une des joueuses vedettes de la grande époque.
À droite, Joan Whalley, plus jeune (1921−1998)
et néanmoins légende du club, a figuré dans une cam­pagne
natio­nale pour Nike en 1996.
© FOX PHOTOS/​HULTON ARCHIVE/​GETTY IMAGES

Chaque len­de­main de Noël, l’Angleterre se masse dans des stades de foot­ball pour les matchs du Boxing Day. Tradition ances­trale outre-​Manche, cette jour­née est un moment fort de la sai­son, et en par­ti­cu­lier en 1920. Goodison Park, le stade de la ville de Liverpool, accueille cette année-​là plus de 53 000 per­sonnes pour admi­rer le grand club de l’époque. Et ce club est fémi­nin : l’équipe des Dick, Kerr Ladies. « Il s’agit, de loin, de la meilleure équipe de l’après-guerre, recadre Gail Newsham, his­to­rienne offi­cielle du club. Des mil­liers de gens venaient voir leurs matchs, comme lorsqu’elles ont bat­tu une équipe fran­çaise devant 20 000 per­sonnes la même année. »

Succès fou taclé en plein vol

Nées pen­dant la Première Guerre mon­diale, les Dick, Kerr Ladies sont des ouvrières de l’usine d’armement Dick, Kerr and Co. de Preston, ville du Lancashire, dans le nord-​ouest de la Grande-​Bretagne. Gail Newsham pré­cise : « Les hommes étant par­tis à la guerre, elles les ont rem­pla­cés dans les usines, puis sur les ter­rains. Elles y levaient des fonds pour les hôpi­taux, mais le public venait sur­tout parce qu’elles étaient les meilleures ! À l’époque, ces 53 000 spec­ta­teurs étaient un record, toutes équipes confon­dues, fémi­nines ou mas­cu­lines, ajoute l’historienne. Leurs matchs étaient régu­liè­re­ment plus popu­laires que ceux des joueurs. En 1921, presque 900 000 per­sonnes ont assis­té au cours de l’année à un match des Dick, Kerr Ladies. » Si ce Boxing Day fut l’apogée de leur popu­la­ri­té, il signe­ra éga­le­ment le début de leur fin.

La Fédération anglaise de foot­ball, à l’image d’une par­tie de la socié­té, ne voit pas d’un bon œil la noto­rié­té des foot­bal­leuses de Preston. Le 5 décembre 1921, elle inter­dit tout sim­ple­ment aux femmes de jouer dans les stades de la Fédération. Dans son livre1, Gail Newsham détaille le raison- nement des auto­ri­tés et des méde­cins. Selon eux, le sport serait « inap­pro­prié et nocif pour le corps des femmes. Elles pour­raient avoir des bles­sures dont elles ne récu­pé­re­raient pas ».

Les Dick, Kerr Ladies et les joueuses du Royaume-​Uni sont donc can­ton­nées pen­dant des années aux ter­rains muni­ci­paux ou de rug­by, peu pro­pices à la pra­tique d’un jeu de haut niveau. Footballeuse elle-​même, Newsham narre ces années noires : « L’interdiction de la Fédération a duré cin­quante ans ! Les joueuses se sont orga­ni­sées, mais ce n’était pas viable sans finan­ce­ment ni cou­ver­ture média­tique. » Le club de Preston dis­pa­raît en 1965 et ne sera jamais res­sus­ci­té car, comme le dit son his­to­rienne : « Il n’y a qu’un Elvis ou un Mohamed Ali, et il n’y a qu’une équipe des Dick, Kerr Ladies. »

1993 : fin de l’interdiction de stade. Les équipes sont enfin rat­ta­chées à la Fédération, mais le foot­ball fémi­nin va conti­nuer de végé­ter. Les joueuses doivent s’expatrier pour espé­rer vivre de leur sport et per­sonne dans les médias anglais ne couvre les matchs de pre­mière divi­sion. C’est pour­tant dans ce morne cli­mat qu’une étoile filante va apparaître.

Et le ciné­ma (re)créa la foot­bal­leuse anglaise

Sorti dans les salles en 2002, le film bri­tish Joue-​la comme Beckham, réa­li­sé par Gurinder Chadha, est un suc­cès aus­si inat­ten­du que ren­ver­sant. Le pays y découvre une jeune femme, Jess, qui jongle entre le tra­di­tio­na­lisme de sa famille sikhe et sa volon­té de jouer au foot. Cette comé­die sédui­ra plus de 10 mil­lions de spectateur·rices et déclen­che­ra des voca­tions ! Miriam Walker-​Khan, jour­na­liste à la BBC, vient de réa­li­ser un docu­men­taire2 pour les 20 ans du film. Anglo-​Pakistanaise, elle se rap­pelle : « L’émotion res­sen­tie en voyant une héroïne qui me res­sem­blait. Il n’y avait jamais de femmes d’origine asia­tique dans les films ou les séries à l’époque. Je jouais un peu au foot et c’était génial de regar­der une femme enfi­ler les cram­pons à l’écran. Comme moi, elle drib­blait ses amis dans un parc, la connexion était immé­diate. » Joue-​la comme Beckham dépeint éga­le­ment la triste réa­li­té des foot­bal­leuses anglaises du début des années 2000. Elles ne béné­fi­cient pas du sta­tut de pro­fes­sion­nelles et le sport ne peut être pour elle qu’un hob­by qu’elles doivent conju­guer avec leur métier.

Vingt ans plus tard, tout s’est accé­lé­ré. Renommé Women’s Super League (WSL) en 2010, le cham­pion­nat fémi­nin fait désor­mais figure d’exemple. Rattachés et en par­tie finan­cés par les équipes mas­cu­lines, les clubs de WSL sont désor­mais les plus puis­sants d’Europe. Salaires, condi­tions de tra­vail ou enca­dre­ment se sont amé­lio­rés et per­mettent d’attirer des stars inter­na­tio­nales, dont quelques Américaines.

Dans la lucarne médiatique

Et ces amé­lio­ra­tions s’accompagnent d’une nou­velle média­ti­sa­tion. Les chaînes de télé­vi­sion BBC et Sky Sports déboursent ain­si jusqu’à 24 mil­lions de livres pour dif­fu­ser le cham­pion­nat, de 2021 à 2024. Par ailleurs, les exploits des joueuses qui ont gran­di avec Joue-​la comme Beckham sont désor­mais ana­ly­sés dans une émis­sion heb­do­ma­daire de la BBC, une pre­mière en Europe.

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Plus de 22 000 spectateur·rices ont assis­té au match de 4e divi­sion Newcastle United/​Alnwick au stade St James Park de Newcastle, en mai. © PP SPORT PRESS PHOTO ALAMY STOCK PHOTO

De même, le site Internet The Athletic, géant omni­sports amé­ri­cain, pro­pose articles et pod­casts uni­que­ment consa- crés à la Women’s Super League. « Cette média­ti­sa­tion était inima­gi­nable, constate Gail Newsham. Nous avons été pri­vées si long­temps que nous accep­tions les miettes ! » Pour elle, la bas­cule a eu lieu lors des Jeux olym­piques de Londres en 2012 : « C’était la pre­mière fois qu’il y avait un large public pour regar­der des foot­bal­leuses au Royaume-​Uni, que ce soit à la télé­vi­sion ou dans le stade. Et cela a encore pro­gres­sé à la Coupe du monde sui­vante, en 2015 [la sélec­tion anglaise décroche alors la 3e place, ndlr] ».

Ce suc­cès public de l’équipe natio­nale s’inscrit d’ailleurs dans la durée. Lors de la Coupe du monde 2019, plus de 11 mil­lions de téléspectateur·rices au Royaume-​Uni regardent la demi- finale entre l’Angleterre et les États- Unis, un record qui tient tou­jours. Hasard du calen­drier, la pro­chaine grande com­pé­ti­tion, l’Euro fémi­nin, se dérou­le­ra chez la reine Elizabeth, cet été. Et pour Miriam Walker-​Khan, ce sera l’occasion de conso­li­der cette popu­la­ri­té : « Les Jeux olym­piques étaient fan­tas­tiques pour le foot­ball fémi­nin, mais l’événement était for­cé­ment très lon­do­nien. Cette fois, les matchs se tien­dront dans tout le pays, et notam­ment dans le nord où sont nées les pre­mières équipes fémi­nines. C’est incroyable d’imaginer des stars actuelles comme Wendie Renard jouer dans le Yorkshire ! »

Relève assu­rée

Et ce ne sont pas que les Lionesses de l’équipe natio­nale qui attirent de plus en plus de monde. Club de 4e divi­sion fémi­nine, Newcastle United a par exemple réuni plus de 22 000 spectateur·rices début mai au St Jame’s Park de Newcastle, l’enceinte his­to­rique de leur homo­logue mas­cu­line. Et comme un pied de nez à la Fédération des années 1920, de plus en plus d’équipes dis­putent des matchs impor­tants dans ces stades autre­fois inter­dits aux Dick, Kerr Ladies. En Angleterre ou ailleurs en Europe, le nombre de tickets ven­dus riva­lise, voire sur­passe désor­mais les leurs. Ainsi, en avril, les joueuses du FC Barcelone ont rem­pli le Camp Nou où plus de 91 000 fans ont assis­té à leur vic­toire, éta­blis­sant ain­si un nou­veau record pour un match fémi­nin. Et avec plus de trois mil­lions de pra­ti­quantes en Angleterre en 2020, la relève des femmes de Preston est assurée.

  1. In a League of Their Own ! The Dick, Kerr Ladies 1917–1965, de Gail J. Newsham. Parangon Publishing, 2021 (réédi­tion, non tra­duit).[]
  2. Bend It Like Beckham, 20 Years on, de Miriam Walker-​Khan. 26 min, sur Bbc.co.uk et sur YouTube.[]
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