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“Tu n’es rien, tu n’as rien, tout est à moi” : les vio­lences éco­no­miques conju­gales sortent peu à peu de l’ombre

Selon un récent sondage Ifop, une femme sur quatre en France (23 %) serait victime de violences économiques conjugales de la part de son partenaire actuel. De quoi mettre en lumière ce phénomène insidieux et tristement répandu.

Tu n’es rien, tu n’as rien, tout est à moi” : l’emprise économique conjugale – souvent éclipsée par la violence physique au sein d’un couple – prend peu à peu sa place sur le devant de la scène. En France, un sondage Ifop pour la newsletter Les Glorieuses publié début novembre rapporte qu’une femme sur quatre (23 %) serait concernée par des faits de violence économique de la part de son partenaire actuel. “Ça peut aller du prêt contracté sans que la femme soit au courant, à l’engagement de dépenses auxquelles elle n’a pas forcément donné son accord”, explique Françoise Brié, présidente de la Fédération nationale Solidarité Femmes. Certaines femmes peuvent même être “enfermées pendant des jours dans des maisons isolées jusqu’à ce qu’elles signent, sous la menace, des donations de leurs biens”, poursuit-elle. En 2021, 25 % des faits dénoncés au 3919 – numéro dédié aux femmes victimes de violences conjugales géré par l’association – concernaient ce type de violences.

Tout comme les violences physiques, la violence économique s’insinue plus ou moins discrètement au sein du couple et constitue une emprise dont il est impossible de se défaire. “Je me rappelle m’acheter une voiture, il met la carte grise à son nom, on était mariés donc sur le moment je n’ai pas sourcillé, mais je me rends compte que quasiment tout est à son nom”, raconte Florence, Jurassienne de 59 ans qui a longtemps vécu au rythme des violences infligées par son mari. “Quand je faisais les courses, s’il me passait sa carte, il fallait que je lui rapporte la note”, poursuit-elle. “Il m’a fait croire toutes ces années que je ne ramenais rien. Sa phrase fétiche, c’était ‘Tu n’es rien, tu n’as rien, tout est à moi’. Au final, j’ai tout perdu, la maison, les véhicules, mes affaires personnelles.” Le mari violent de Florence finira par la poignarder sur son lieu de travail. Elle survivra, alors que lui décède avant son procès pour tentative de meurtre.

Les violences économiques viennent ainsi s’ajouter à la longue liste des sévices perpétrés par des partenaires abusifs. Piégées, certaines victimes se voient privées de carte bancaire et se retrouvent totalement dépendantes de leur conjoint, qui, parfois, les a poussées à quitter leur travail. Lorsque Virginie* annonce à son mari son intention de quitter le travail qu’elle occupe au sein de son entreprise à la suite de “problèmes de santé liés aux violences” qu’il lui inflige, celui-ci “menace” de la “détruire” en ne finançant pas les études des enfants. “Il avait compris que j’allais aussi le quitter”, explique cette quinquagénaire qui a aussi travaillé à des postes importants dans le secteur de l’hôtellerie. L’étau se resserre ainsi sur les femmes à la merci économique de leur conjoint. Comme le rappelle Élise Sélimovic-Lartillier, membre du collectif féministe Nous toutes, cette “emprise” devient un “véritable frein” à toute tentative de quitter le domicile conjugal. “Le fait d’avoir toujours travaillé, de savoir que je pourrais travailler ailleurs et être indépendante financièrement” m’a évidemment aidée à partir, ajoute néanmoins Virginie. Ça m’a sauvée.”

Longtemps tout à fait banalisées, les violences économiques prennent aujourd’hui une plus grande place au sein du débat public. En 2021, un rapport parlementaire a dressé une série de recommandations, dont la prise en compte, en droit, de la notion de violences économiques, afin d’aboutir à leur pénalisation. Et depuis 2022, la loi dite Rixain impose que tous les salaires et prestations sociales payés par virement soient versés sur le compte bancaire du ou de la bénéficiaire (ou sur un compte commun auquel le ou la salarié·e a – théoriquement – accès). Une autre manière d’éviter les abus au sein du couple, tout comme la récente déconjugalisation de l’allocation aux adultes handicapés (AAH). Au niveau pénal, il est cependant difficile de “démontrer qu’il y a un élément moral, une intention de nuire au prisme de l’analyse de la comptabilité ou de la gestion financière d’une entité familiale”, souligne Anne Bouillon, avocate spécialisée en droits des femmes. Par ailleurs, selon Céline Bessière, sociologue et coautrice du Genre du capital, “la frontière est floue entre une femme qui ne s’occupe pas de l’argent du couple en disant ‘ça ne m’intéresse pas’ et une situation de dépossession”. Ce qui explique également la lenteur des progrès pénaux. “L’intérêt de qualifier cela de violences économiques, c’est de dire ‘c’est un vol, c’est passible de la justice pénale’. Mais on n’y est pas encore”, conclut-elle.

* Prénom d’emprunt.

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