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Jeanne Devidal, alias la Folle de Saint-Lunaire, en 1977, devant sa maison aux allures de château branlant. © Mary CAILLIER

Jeanne Devidal, la « folle de Saint-Lunaire »

Cette habitante d’une commune balnéaire bretonne a construit de ses mains une maison hors du commun. Une sorte de château branlant qui fut un temps l’attraction de la région jusqu’à ce qu’elle soit détruite dans l’indifférence générale.

Lors d’un voyage scolaire, pendant son enfance, elle l’avait bien vue, cette demeure improbable. Cette forteresse de bric et de broc, faite de murs en ciment, agrémentée de coquillages, de chaussures, de vieux bois et d’objets aussi inédits que farfelus. À l’époque, elle y avait même rencontré sa créatrice, Jeanne Devidal, qu’on appelait alors communément « la Folle de Saint-Lunaire ». Mais lorsque, devenue adulte, la documentariste Agathe Oléron revient dans le village, plus rien. La bâtisse était-elle le pur fruit de son imagination ? Elle décide alors d’interroger les riverains de ce village breton. « La maison n’était plus là, mais chacun avait sa propre histoire, son témoignage à propos d’elle », s’émerveille la réalisatrice, qui, dès lors, décide d’enquêter pour raconter cette histoire tombée aux oubliettes*. « Mais pourquoi diable cette femme construisait-elle ce château branlant ? » La question a hanté les esprits de Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine), petite station balnéaire à quelques encablures de Saint-Malo, pendant près de quarante ans. 

Une vie mouvementée

Fille de commerçants, Jeanne Devidal est née à Brest (Finistère) en 1908. Elle a deux frères et deux sœurs. Elle perd son père à l’âge de 5 ans, puis un de ses frères lors de la Première Guerre mondiale. Elle obtient le certificat d’études. En 1927, la jeune femme prête serment et devient tout d’abord receveuse des Postes en région parisienne avant d’être agente comptable dans la première centrale téléphonique automatisée de France. Un poste honorable pour une femme à cette époque. Tout bascule le jour où, en 1941, elle est envoyée à Boucé, dans l’Orne, par les PTT, à la demande de sa hiérarchie, pour remplacer la receveuse des Postes. Ce village, où un large réseau de résistants et la Gestapo, très active, s’affrontent, devient son lieu de résidence et celui de sa sœur Léonie. Un choix surprenant ? « D’après Yves Lecouturier, qui a longtemps été directeur du musée de la Poste de Caen, elle a pu être impliquée dans l’interception des courriers de dénonciation », révèle Agathe Oléron. Donc dans la Résistance. Mais ce séjour s’est aussi soldé par un drame : la quasi-totalité des résistants du village, toutes professions confondues, a été fusillée. Jeanne Devidal a, quant à elle, subi des électrochocs du fait de « bouffées délirantes », selon un courrier de l’époque. « Ces années en Normandie l’ont traumatisée », reconnaît la réalisatrice. 

Ce qui explique probablement son départ avec sa mère, qui les avait rejointes, et sa sœur, pour Saint-Lunaire, en 1947. Là-bas, Jeanne Devidal achète un terrain sur le boulevard des Tilleuls, à quelques pas de la mer. Elle souhaite y construire sa maison et ouvrir un commerce en famille. Ce qui fait sourire Agathe Oléron : « Elle a fait les plans et a même pris les mesures avec un parapluie ! » Mais rien ne se passe comme prévu : elle est obligée de faire interner sa sœur, elle aussi victime de bouffées délirantes, à Rennes. Celle-ci lui en voudra toute sa vie et elles ne se reverront jamais. Dans le même temps, elle apprend que son autre frère, détective privé à Paris, a été déporté, sans que l’on sache pourquoi. Puis, en 1954, sa mère décède. « Elle s’est retrouvée isolée à Saint-Lunaire sans être préparée, détaille la réalisatrice. Elle a perdu ses racines et a commencé à se sentir agressée par l’extérieur. »

Une maison hors norme

Dans les années 1950, sa maison allait, dès lors, devenir son sanctuaire, son refuge. Une fois les fondations érigées, cette architecte autodidacte commence à la décorer de coquillages, de bas-­reliefs et de sculptures qu’elle réalise elle-même. Volontiers artiste, Jeanne Devidal développe en même temps une sorte de délire de persécution la poussant à se protéger du monde extérieur. À l’aide de ciment, elle érige de nouveaux murs tout autour des fondations, elle creuse des galeries sous le bâtiment principal et plante en plein cœur de sa demeure un magnifique tilleul… allant même jusqu’à entourer de murs un poteau électrique en grappillant du terrain jusqu’au trottoir. Le tout, seule et sans qu’aucune autorité ne lui fasse barrage. « Les habitants entendaient dire qu’elle était protégée au plus haut niveau de l’État. Ce n’est probablement pas si faux », argumente Agathe Oléron. Dans son dossier médical de l’hôpital psychiatrique de Rennes, sa nièce et son neveu ont ainsi retrouvé un échange avec l’Élysée et le président René Coty. À l’époque, des ministres avaient d’ailleurs pour habitude de passer devant sa forteresse branlante. Son statut de résistante pendant la guerre l’aurait-elle protégée ? Un faisceau ­d’indices semble le confirmer : sa mutation soudaine à Boucé, en 1941, son salaire multiplié par dix à ce moment-là et sa nomination en tant que contrôleuse des Postes. « Elle a aussi communiqué en morse jusqu’à sa mort », s’étonne Agathe Oléron. Or ce langage était utilisé par les résistants pour échanger pendant la guerre. 

Dans les années 1980, le bouche-à-oreille, les articles de presse et les reportages – dont celui d’Antenne 2 en 1986 – la font connaître localement puis nationalement. Des tour-­opérateurs japonais l’ont même inscrite dans leur itinéraire. Ce qui n’empêchait pas les voisins de craindre pour la sécurité de l’édifice chancelant. Une première tempête, en 1987, le fragilise avant que, le soir de Noël 1990, le mirador que s’était construit Jeanne Devidal « pour voir la mer »  s’effondre sur elle. Bien qu’elle soit saine et sauve, sa nièce et son neveu l’inscrivent malgré tout au foyer logement de la ville voisine et prennent la ­décision de détruire une partie de la maison l’année suivante, gardant seulement le pavillon principal. « Personne ne voyait l’intérêt artistique à ce moment-là », souligne Agathe Oléron. 

Ce n’est que bien des années plus tard, en 2013, lorsque la documentariste et les médias locaux s’intéressent à cette maison qui a marqué la ville, que son intérêt artistique commence à être pris au sérieux. La conservatrice en chef chargée de l’art brut au Musée d’art moderne de Lille, Savine Faupin, considère que son œuvre aurait pu s’inscrire dans l’art brut. Espérons que les livres d’histoire et d’art sachent s’en souvenir. 

* La Dame de Saint-Lunaire, d’Agathe Oléron. Documentaire consacré à Jeanne Devidal. Sortie en DVD dans le courant de l’année. Informations sur Ladamedesaintlunaire.fr

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