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© Camille Besse

Histoires de parents : quand on fait honte à nos ados !

Causette inter­roge des parents impar­faits pour les son­der sur la façon dont ils se démènent avec l’éducation de leurs bam­bins. Et quel sys­tème D ils mettent en place pour sur­vivre. Ce mois-​ci : visite gui­dée dans les dédales de l’indignité parentale.

Rendons à César(ine) ce qui appar­tient à César(ine). L’idée de cet article est née de la lec­ture d’un post de Renée Greusard sur son compte Instagram. La jour­na­liste et autrice y racon­tait que son fils ne sup­por­tait pas qu’elle chante et danse dans la rue parce que cela lui col­lait la honte. Alors oui, on aime­rait bien être ce parent excep­tion­nel que sa pro­gé­ni­ture regarde constam­ment avec des étoiles dans les yeux. 

Malheureusement, il arrive aus­si qu’on dégrin­gole façon gros vau­trage du pié­des­tal sur lequel on avait patiem­ment ten­té de grim­per. Et non, récol­ter le mépris de son reje­ton n’est pas le seul fait des parents d’adolescent·es (même s’il faut bien avouer qu’ils et elles sont surreprésenté·es par­mi celles et ceux qui collent le seum à leurs gamins). Si pour Jean-​Jacques Goldman, « il suf­fi­ra d’un signe », pour le parent, il suf­fi­ra par­fois d’une fringue, d’une phrase pour envoyer son enfant dans les sous-​sols de la mor­ti­fi­ca­tion avec l’envie très forte de nous mettre en vente sur Le Bon Coin !


Émilie, 37 ans, mère de Raphaël (10 ans), Léa (8 ans) et Théo (4 ans)

“Initialement, cela part d’une inten­tion louable. À une com­pète de foot de son aîné, Raphaël, Émilie remarque qu’un des copains de son fils, à la pause déjeu­ner, s’apprête à boire… un pana­ché en canette. « Évidemment, je l’arrête dans son geste. Le gamin a 10 ans et dans le pana­ché, il y a de l’alcool… » Après son inter­ven­tion, Émilie croise le regard de son fis­ton : « Il était rouge pivoine et dans ses yeux, je lisais un mes­sage du style : “Mêle-​toi de tes oignons, s’il-te-plaît !” De toute façon, je crois qu’il est arri­vé à un âge où rien que le fait de se bala­der avec moi, c’est la honte. » Émilie s’est d’ailleurs récem­ment pris un bon vent le jour où Raphaël est ren­tré de l’école en annon­çant que la maî­tresse avait besoin de parents accom­pa­gna­teurs pour une sor­tie. Sa mère lui demande s’il veut qu’elle en soit. Et sent bien que son fils n’est pas très à l’aise. « Je l’ai déten­du tout de suite en lui expli­quant que s’il ne vou­lait pas que je vienne, je ne m’en for­ma­li­se­rais pas. » Et, de fait, Raphaël a confir­mé qu’il pré­fé­rait que sa mère s’abstienne. Ça tombe bien : « Une jour­née avec trente gosses qui se tapent des­sus, je m’en passe volon­tiers », recon­naît Émilie. Qui explique aisé­ment le refus de son fils : « Il a peur que je sois relou avec ses copains. Parce qu’il sait que si l’un d’entre eux fait n’importe quoi, je ne vais pas hési­ter à lever la voix. J’imagine qu’il a peur que ses potes ne m’aiment pas et, par rico­chet, ne l’ai- ment pas non plus… » Elle n’en prend pas ombrage : « C’est nor­mal de vou­loir être dans son truc avec ses copains, sans sa mère dans les parages. On a tous été comme ça, non ? Le prendre per­son­nel­le­ment serait une erreur. »"


Agnès, 44 ans, mère de Clémence, 15 ans

“Agnès l’admet, elle a une fille qui a un seuil de tolé­rance à la honte assez éle­vé. Et, fran­che­ment, on ne peut que lui don­ner rai­son (et décer­ner une médaille à Clémence au pas­sage). Un jour, la qua­dra jaillit du bus en mode Bruce Lee, pied en avant en pous­sant un vigou­reux « Yaaaaah ! » qui fait s’écarter de frayeur un homme qui atten­dait de mon­ter. Un autre, elle tente un mae geri (coup de pied de face) en pleine rue. Mettons les choses au clair : Agnès n’a jamais pris un cours d’art mar­tial de sa vie. « Ça me per­met de tes­ter ma sou­plesse, voir si j’arrive à mon­ter haut la jambe. Et puis ça me défoule », explique-​t-​elle. Une autre fois, dans la bou­lan­ge­rie, elle inter­pelle d’un fort accent ch’ti – « Ça va, j’ai le droit, j’ai des ori­gines nor­distes… » – sa des­cen­dance : « Beh alors Clémence ! Kestuveux pour le goû­ter, ma gamine ? » Et… ça passe. « Je lui ai quand même rede­man­dé avant de témoi­gner, mais Clémence m’a confir­mé que ces trucs la fai­saient plu­tôt mar­rer. Surtout qu’elle ne se prive pas non plus pour me faire ce genre de coups. C’est vrai­ment un jeu entre nous. Une façon d’injecter un peu de n’importe quoi dans le quo­ti­dien. » En revanche, Agnès a remar­qué que dès qu’il s’agit d’interagir avec les autres, il vaut mieux qu’elle s’abstienne de ses coups d’éclat. « J’ai un petit côté “bri­gade de la poli­tesse”. Par exemple, quand quelqu’un essaie de ren­trer en force dans le bus alors que je ne suis pas des­cen­due, je vais lui tom­ber des­sus. Idem quand je laisse pas­ser quelqu’un sur un trot­toir et que la per­sonne ne me remer­cie pas. Je suis du genre à lan­cer très fort : “JE VOUS EN PRIE !”. » Dans ces cas-​là, Clémence s’éloigne illi­co de plu­sieurs mètres de sa mère, tout en mau­gréant : « Oh la gênance, la gênance… ». « J’essaie de me conte­nir, raconte Agnès, parce que je ne veux pas la mettre mal à l’aise. Mais pour moi, c’est aus­si une façon de lui mon­trer que pour vivre ensemble, il faut que tout le monde fasse des efforts, prenne conscience qu’on par­tage un espace com­mun. » Un silence. « Oui, bon, visi­ble­ment, ça doit pas être la bonne méthode… » Aussi, quand Clémence est avec elle, Agnès remise au fond de sa gorge ses élans « Nadine de Rothschild ». « Tant qu’elle me laisse faire mon kara­té pour­ri de temps en temps, ça va… », concède-​t-​elle. Oui, Clémence mérite vrai­ment une médaille…"


Thierry, 54 ans, père de Milo, 14 ans

“Soyons hon­nête : on a galé­ré à trou­ver un père qui admette col­ler la honte à ses enfants. Visiblement, les padre sont des modèles de classe. Ou, plus sûre­ment, comme le note Émilie, « c’est tout sim­ple­ment qu’ils font moins de choses avec les gosses, donc ont moins l’occasion de leur col­ler la honte… ». Hypothèse plus que rece­vable. Le déni semble aus­si être un autre bon fac­teur. Car c’est Milo, le fils de Thierry, qui nous a alerté·es sur le poten­tiel honte de son père. « Un jour, j’avais genre 10 ans, j’ai invi­té deux copines à dor­mir pour une soi­rée pyja­ma, nous raconte-​t-​il. Au moment de nous dire bonne nuit, mon père rentre dans la chambre, lâche une grosse caisse et repart en rigo­lant. » Thierry avoue, tout en essayant de tem­po­ri­ser : « Tout le monde a rigo­lé, si je me sou­viens bien… » Milo douche son effet : « Euh, moi c’était un rire ner­veux… » Autre sujet de gêne : l’éternuement de Thierry. Toujours par salves de trois et toni­truant. « Heureusement, il fait un petit truc avec son nez juste avant d’éternuer, ça nous laisse le temps à ma mère et moi de nous enfuir. Parce qu’il y a de quoi faire trem­bler un immeuble… Les gens se retournent dans la rue, rigolent et tout. » Pour Thierry, il n’y a pas de quoi en faire toute une his­toire : « Je n’associe pas la honte à ce genre d’histoires qui me semblent très anec­do­tiques. La honte, ce sont des choses graves… » Milo l’interrompt : « Tu dis ça parce que tu ne regardes pas les choses de mon point de vue ! » Oups…"

Qu’en dit Kpote ?

Envers du décor de la famille en or, ce moment de bas­cule où le parent passe d’indispensable au paria à « tuer » devant ses potes pour gagner en matu­ri­té n’est pas facile à situer dans la frise tem­po­relle fami­liale. Je loca­li­se­rais l’apparition du symp­tôme de la fou­lée aug­men­tée légi­ti­mant le lâcher de la main qui l’a jusqu’ici nour­ri et per­met de prendre une arro­gante dis­tance sur la route au moment du col­lège. On a beau nous aver­tir que c’est « nor­mal » que les pairs prennent la main sur les parents, que la chair de notre chair cri­tique le moindre de nos gestes, notre bou­lot (qui lui per­met de bouf­fer et de payer son abon­ne­ment télé­pho­nique, pour rap­pel) et nos goûts musi­caux… on est quand même déçu·es, meurtri·es, touché·es, voire coulé·es par ce dédain sou­dain à notre endroit. Certes, il per­met à notre pro­gé­ni­ture de déve­lop­per son esprit cri­tique et pré­sage d’une future auto­no­mie, mais on ne peut pas s’empêcher de faire les comptes ! Et à 70 balles la séance de psy, cette période mine sérieu­se­ment le reve­nu du ménage.

Avoir honte de ses parents, cela va sou­vent de pair avec une sur­es­ti­ma­tion de ceux des autres. Du coup, je ne sau­rais trop vous conseiller de stal­ker ces fameux autres “trop cool, eux”. Sur les réseaux, il y a tou­jours moyen d’exhumer une fête fami­liale ou une pho­to de plage gênante, his­toire de cas­ser un peu le mythe. Pas de rai­son que la beuh soit plus verte chez le voi­sin. Les gosses sont rassuré·es par la “nor­ma­li­té” de leurs parents. Les daron·nes ne doivent pas faire de vagues, pas fré­quen­ter de concerts punk en semaine, pas dis­tri­buer de capotes dans les lycées et encore moins mani­fes­ter toute l’année. Sinon c’est la grosse tehon !

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