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« Normal People » : Un livre et une série qui proposent un nouveau modèle de héros masculin

Après nous avoir expliqué pourquoi Les quatre filles du Dr March était une très mauvaise traduction du livre de Louisa May Alcott, Yuna Visentin, professeure agrégée de lettres modernes qui écrit par ailleurs de la fiction nous explique pourquoi le personnage de Connell dans Normal People, le livre de Sally Rooney adapté en série, incarne un héros qui marque peut-​être une évolution dans la représentation de la masculinité.

Je dois l’avouer : Titanic est l’un de mes films préférés. Jack Dawson est un héros qui a bercé notre adolescence : beau, spontané, courageux, il sait bien parler, bien vivre et bien convaincre. D’ailleurs, qui n’a pas adoré les scènes où il apprend à Rose à cracher ? À danser en se laissant aller ? À ne pas succomber à ses privilèges de classe ? À voler à la proue d’un bateau ?

Oui, mais justement, est-​ce qu’il ne passerait pas son temps à apprendre la vie à Rose ? Qu’est-ce que Rose lui apprend en fait ?

Je suis contrainte de le dire : aujourd’hui, ce héros me semble un peu trop dans le « mansplaining ».

Dans Normal People, la série BBC adaptant le roman de Sally Rooney (2018), l’écrivaine irlandaise montante, on retrouve une histoire d’amour entre une héroïne riche et un héros issu d’un milieu populaire. Pas de naufrage ici, mais l’histoire réaliste, intime et magnifique d’une relation qui débute au lycée et qui se poursuit, entre malentendus, crises et douleurs de la vie.

Connell (interprété par Paul Mescal), est tout l’opposé de Jack : il n’a pas sa confiance, il se trompe souvent, pleure plus qu’il ne rit et il a du mal à oublier les difficultés qui découlent de sa différence de classe sociale avec Marianne (Daisy-​Edgar-​Jones à l’écran). C’est un héros beaucoup moins idéalisé mais aussi beaucoup moins écrasant.

Si Jack était le héros des années 90, Connell peut-​il représenter aujourd’hui un autre type de héros et, on l’espère, de masculinité ?

Un homme traversé par les dictats de la virilité

Ce que nous montre Sally Rooney, puis les réalisateurs de la série (Lenny Abrahmson et Hettie Macdonald), c’est que Connell est l’opposé du héros dépassant toutes les contraintes de la société. Il est enraciné dans le monde et, donc, il subit la pression sociale qui en résulte. Au lycée, populaire presque malgré lui, il est pris dans l’étau des stéréotypes virilistes. Combien de fois le voit-​on devant son casier pendant que ses amis se moquent (pas si) gentiment de lui, l’enjoignant à participer à leurs blagues grossières et sexistes et à afficher cette nonchalance agressive qui peut malheureusement caractériser les codes de la masculinité en milieu scolaire ?

Connell n’aime pas comment ses amis se comportent, mais il n’a pas toujours la force de se battre contre ces dictats, d’où sa crise d’angoisse dans les toilettes du lycée – ce qui inverse la scène classique de la fille se cachant dans les toilettes.

Pas facile, en effet, d’échapper à ces normes. Au bal du lycée, quand l’un de ses amis lui montre des photographies de sa copine nue, Connell se rebiffe. Que lui répond son ami ? « You’ve been awful fucking gay » (que l’on pourrait traduire par : « tu fais vraiment ton horrible putain de gay ») – proférant la traditionnelle insulte homophobe.

Face à ces pressions sociales, Connell ne s’en sort pas toujours très bien ; mais il évolue tout au long de l’histoire. Ce qui compte, c’est que Normal People donne à voir cette image viriliste à laquelle on demande aux hommes de se conformer.

Un « animal social »

À l’université, les choses s’inversent. Connell n’est plus le garçon populaire : face aux enfants des élites irlandaises qui comparent les salaires exorbitants de leurs parents ou utilisent la littérature pour asseoir leur position sociale dominante, Connell détonne. Il passe pour un « plouc » avec son passé de joueur de foot, son accent de l’ouest irlandais, ses vieilles Adidas et son sac à dos qu’il garde depuis le lycée. Sally Rooney dépeint avec une précision déroutante la cruauté de ce monde en apparence plus doux que celui du lycée mais d’une violence plus profonde.

Connell ne fait pas comme si cette situation sociale ne l’affectait pas : il n’est pas le héros insouciant qu’était Jack Dawson, il souffre des injustices sociales et, surtout, il accepte d’en souffrir. Le livre comme la série ne taisent pas le poids des classes sociales dans les relations.

De l’intellectuel au lecteur sensible

À défaut de vraiment s’intégrer, Connell progresse à l’université. Si au début il n’arrive pas à intervenir en classe face à la confiance exacerbée de ses camarades, il finit par obtenir une bourse prestigieuse. Son rapport à la culture ne change pourtant pas. Il ne devient pas comme certains de ses camarades, n’utilise pas son savoir comme une arme pour écraser les autres.

Dans un très beau passage du livre, Connell est submergé par l’émotion à la lecture des désespoirs amoureux des personnages d’Emma de Jane Austen, et il découvre que la littérature « l’émeut » (« literature moves him »). Encore une fois, quelle belle inversion des stéréotypes de genre ! Jane Austen, habituellement considérée comme l’écrivaine féminine par excellence, est lue avec émotion par un lecteur masculin – rappelons d’ailleurs que les romans ont longtemps été regardés comme une littérature exclusivement féminine.

Un homme vulnérable et pas idéalisé

En fait, Connell se définit davantage par ses émotions que par sa raison. Il a toujours été angoissé et les réalisateurs nous le montrent par ses différentes crises de pleurs. Son angoisse est réelle, concrète : il traverse un moment de dépression, va voir une psychologue, prend des médicaments.

Il ne ressemble pas au héros invincible et protecteur. Il est d’ailleurs assez passif, à tel point qu’il n’intervient pas physiquement pour protéger Marianne de la violence toxique de certains hommes. Pendant ces scènes, je me suis surprise à éprouver une courte déception : on est si habitué·e à voir dans le héros masculin un protecteur, qu’on s’insurge presque que Connell n’utilise pas ses gros muscles pour venger sa belle (seule exception, mais qui ne vient pas du livre : après que le frère de Marianne l’a battue, Connell plaque celui-​ci contre le mur). Par sa passivité, il nous confronte à nos propres stéréotypes sexistes.

S’il est un héros aimable, il n’est pas le représentant d’une masculinité idéalisée : il se trompe souvent et s’excuse tout autant. D’ailleurs, même sa mère ne l’idéalise pas : elle prend parti pour Marianne et l’enlace dans une très belle scène de solidarité féminine, plutôt que de glorifier les erreurs de son fils.

Un traitement inédit de la sexualité

Si la série a beaucoup fait parler d’elle, c’est enfin pour son traitement inédit de la sexualité. D’abord parce que le tournage des scènes sexuelles – nombreuses et précises – a été supervisé par une « coordinatrice d’intimité » responsable du bien-​être physique et mental des act.eur·trices. Cette attention se retrouve dans l’intrigue elle-​même : la première fois où Marianne et Connell font l’amour, celui-​ci demande à sa compagne à plusieurs reprises si elle en a envie, explicitant l’importance du consentement comme c’est rarement fait à l’écran.

À l’inverse de l’image véhiculée par ce qu’on appelle la culture du viol, Connell n’est pas présenté comme un homme commandé par un désir sexuel tout puissant et supérieur à celui des femmes. En fait, on nous parle davantage du désir de Marianne. La scène de football semble par exemple moins servir à exposer la prouesse de Connell qu’à nous faire voir ce dernier avec les yeux désirants de Marianne. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Iris Brey, autrice de Regard féminin, une révolution à l’écran conseille de regarder cette série.

On l’a bien compris, je vous recommande chaleureusement le livre et la série…

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