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Les sœur Nardal, l’éveil de la conscience noire

Lorsqu’on évoque la « négri­tude », on pense à Aimé Césaire, à Léopold Sédar Senghor, à Léon Damas… Jamais à celles qui leur ont pour­tant bel et bien souf­flé ce concept, Paulette et Jane Nardal. L’Histoire a oublié leurs noms pen­dant une cin­quan­taine d’années. Un docu­men­taire rend hom­mage à ces pionnières. 

Heureusement, ils sont de plus en plus nom­breux les docu­men­taires qui sortent les femmes invi­si­bi­li­sées de l’ombre où elles végètent. Plateformes, ciné­ma et chaines de télé s’ouvrent enfin à ces vies sou­vent épous­tou­flantes, tou­jours inat­ten­dues. Celui que Léa Mormin-​Chauvac et Marie-​Christine Gambart consacrent aux sœurs Nardal se détache du lot car il nous révèle l’histoire de trois femmes noires, et force est de consta­ter que dans ce domaine, les par­cours de femmes raci­sées sont rares. Leurs des­tins ne sont pour­tant pas moins sur­pre­nants. La preuve en trois sœurs.

Paulette , Jane et Andrée, issues d’une famille aisée, naissent à la fin des années 1890 à Saint Pierre en Martinique, et ont la chance de gran­dir auprès d’un père pro­gres­siste (pre­mier ingé­nieur noir de l’île) qui les pousse à étu­dier. Ce qu’elles font à Paris, pre­mières femmes noires reçues à la Sorbonne. Ce sont les années folles, l’entre-deux guerre, et le film nous offre quelques docu­ments épa­tants, où l’on voit l’emballement du Tout Paris de l’époque pour les artistes noir·es, musicien·nes, dan­seurs et dan­seuses. Mais le docu­men­taire met aus­si en paral­lèle les images éprou­vantes des exac­tions des colons, au même moment, qui montrent une toute autre réa­li­té der­rière cet engoue­ment de façade.

Les trois sœurs ne sont pas les der­nières à guin­cher dans les dan­cings et à fré­quen­ter les milieux intel­lec­tuels et artis­tiques, en pleine effer­ves­cence. Mais Jane, Andrée et Paulette ne sont pas dupe de la mode des « Bals Nègres » et autres spec­tacles « pit­to­resques » de paco­tille. Jeanne écri­ra même un article sul­fu­reux en 1928, titré « Pantins Exotiques », dans lequel elle épingle Joséphine Baker.

Échanges d'idées nouvelles 

Dans les années 1930, toutes trois s’installent dans un appar­te­ment à Clamart, en ban­lieue pari­sienne. Elles ouvrent en grand les portes de leur salon, où vont se tenir des ren­contres heb­do­ma­daires de plus en plus cou­rues. Intellectuel·les et artistes de la dia­spo­ra noire du monde entier s’y pré­ci­pitent. Paulette, bilingue, contri­bue aux échanges d’idées nou­velles, d’un conti­nent à l’autre. On y dénonce le colo­nia­lisme, on y parle poli­tique étran­gère ou lit­té­ra­ture, on contri­bue à pous­ser l’influence gran­dis­sante des Noirs dans la socié­té et on y croise les futurs créa­teurs du mou­ve­ment de la « négri­tude », Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Damas. Paulette co-​fonde en 1931 La Revue du monde noir, dans laquelle sont reprises lar­ge­ment les théo­ries d’une « conscience noire ». On en débat le dimanche dans le salon de Clamart, qui devient le creu­set des réflexions autour de l’internationalisme noir et du pan­afri­ca­nisme. Ainsi se déve­loppe la pen­sée qui abou­ti­ra natu­rel­le­ment à la « négritude ». 

Pourtant, lorsqu’Aimé Césaire inven­te­ra ce mot en 1935 et devien­dra le chantre du concept qu’il recouvre, il ne par­le­ra pas des sœurs Nardal, dont, le suc­cès venant, il s’est déta­ché peu à peu. Même amné­sie pour Senghor et Damas. Epidémie étrange qui leur fera oublier pen­dant des années l’apport capi­tal de ces pion­nières. En 1963 Paulette décla­rait : « Nous n’étions que des femmes, mais nous leur avons indis­cu­ta­ble­ment ouvert la voie. » Que des femmes, en effet. Et d’un milieu bour­geois, et catho­liques … fautes impar­don­nables. Heureusement, Paulette ne s’arrêtera pas à cette injus­tice et sui­vra sa voie sans faillir, mili­tant pour la cause des Noir·es et tenant ses enga­ge­ments féministes.

Il fau­dra attendre les années 80 pour qu’Aimé Césaire, alors maire de Fort-​de-​France, donne le nom de Paulette Nardal à une place de la ville et que Senghor recon­naisse son influence. Alors que la pion­nière meurt en 1985, ses écrits com­mencent à émer­ger aux Etats Unis et en font aujourd’hui une réfé­rence pre­mière de la « négri­tude ». En France, plu­sieurs rues, places ou éta­blis­se­ments sco­laires lui sont dédiés et un groupe de personnalités- dont la Maire de Paris- milite pour son entrée au Panthéon. Il est donc urgent de (re)découvrir Paulette et ses soeurs, aux­quelles ce docu­men­taire pas­sion­nant, four­millant de témoi­gnages et d’images rares, rend hom­mage avec justesse.

Les sœurs Nardal, les oubliées de la négri­tude, de Marie-​Christine Gambart, dimanche 12 mars à 22h55 sur France 5

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