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Wu Ke-Xi dans Nina Wu © Epicentre films

La sélec­tion de jan­vier 2020

Nina Wu, de Midi Z

À l’Est, du nouveau. Cinglant et beau. Devançant ­Hollywood et ses scénaristes pourtant réactifs, Nina Wu, long-­métrage taïwanais, est en effet le premier à tisser son récit autour des violences infligées aux actrices par l’industrie du cinéma. Certes, la démarche s’inscrit dans le sillon de #MeToo, donc de la libération de la parole des femmes, mais elle étonne et détonne, d’autant que le silence est d’or ­habituellement en Asie…  
Réalisé par le talentueux Midi Z et cosigné par Wu Ke-Xi, son actrice principale, Nina Wu raconte la trajectoire boule­versante d’une jeune femme venue s’installer à Taipei dans l’espoir de devenir comédienne. Après des années de galère, elle auditionne pour le premier rôle d’un film d’espionnage. Bingo ! Elle est retenue. Un vrai défi, notamment parce qu’elle doit jouer nue dans des scènes de sexe explicites. Mais aussi parce qu’elle est traitée durement par le réalisateur pendant le tournage. Fragile, Nina se fissure donc de plus en plus. Rattrapée par ses cauchemars et sa parano, elle finit même par ne plus très bien distinguer la fiction du réel. Nous non plus. Jusqu’au twist final, sommet d’inconfort mais pièce indispensable de ce récit-puzzle...
Attention : même si Nina Wu dépeint sans faux semblant les humiliations et/ou l’instrumentalisation du corps des actrices, il ne s’inscrit pas pour autant dans le registre naturaliste du film-dossier. Midi Z préfère jouer – intelligemment – avec les codes… d’Hollywood (son sujet s’y prête). Balançant entre l’univers labyrinthique de David Lynch et le cinéma manipulateur/virtuose de Brian De Palma, il vous fera vivre une expérience rare. Stylée, tourmentée, mais juste.

Selfie, de Thomas Bidegain et Marc Fitoussi (notamment)

Pour une fois qu’une comédie française se pique d’être féroce et drôle sur un vrai sujet, on ne va pas chipoter. Réalisé par cinq cinéastes différents (chacun ayant produit un segment), ce film choral (un peu inégal) raconte le destin d’une poignée d’« homo numericus » totalement « addict » aux réseaux sociaux. Le petit plus de cette chronique au vitriol ? Elle cible en priorité les quadras (dans leur vie perso comme dans leur vie professionnelle) plutôt que leurs ados. Pour changer. Reste que la grande chance de Selfie, soyons honnêtes, ce sont ses acteurs et actrices. Blanche Gardin et Elsa Zylberstein, par exemple, sont absolument géniales, l’une en mère indigne accro à YouTube et l’autre en prof énamourée accro à Tinder. On ne s’en lasse pas. 

La Vérité, de Hirokazu Kore-eda

Vous avez aimé Une affaire de famille, de Kore-eda, Palme d’or à Cannes en 2018 ? La Vérité, nouvel opus du cinéaste japonais, devrait vous séduire tout autant. Moins le dépaysement… puisqu’il se déroule en France ! De fait, il raconte l’affrontement, formidable de rancunes inavouées et d’amour cruel, entre une icône vieillissante du cinéma (Catherine Deneuve, -impeccable) et sa fille scénariste (Juliette Binoche, itou). En clair, cet orfèvre du 7e art y interroge une fois encore les liens du sang. Non sans insolence. Cerise sur le gâteau : son récit poignant comporte un film dans le film (son héroïne est en tournage…). Ce qui lui permet de titiller, comme il se doit, la frontière poreuse entre vérité et mensonge. 

Swallow, de Carlo Mirabella-Davis

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Haley Bennett dans Swallow © Ufo Distribution

Swallow est de ces films que l’on absorbe et digère méticuleusement. Sa texture déconcerte, son goût surprend, mais son fumet ravit. On en sort estomaqué·e et bouleversé·e… 
Récompensé du Prix spécial du jury au Festival de Deauville, ce premier long-métrage raconte une bien étrange histoire. Celle de Hunter, jeune femme au foyer qui semble mener une vie parfaite aux côtés de son richissime mari… sauf qu’elle se met à avaler n’importe quoi (une bille, une pile, une épingle à nourrice, de la terre, etc.) dès lors qu’elle se découvre enceinte. Un trouble du comportement alimentaire autrement dénommé la « maladie de Pica ».   
Sujet délicat ! Pourtant, Carlo Mirabella-Davis, le jeune auteur new-yorkais de Swallow, réalise un quasi-sans-faute. Mixant les genres du thriller (épuré) et du conte (malaisant), il opte avec finesse pour une mise en scène chirurgicale. Précise et distanciée, celle-ci laisse le mystère s’infiltrer d’emblée dans la maison de Hunter. Toute en verre et (fausses) transparences… 
Anxiogène mais jamais glauque, le film peut alors dérouler ses métaphores et ses révélations. Oui, Swallow nous parle de l’hypersolitude d’une jeune femme en détresse (Haley Bennett, impeccable dans ce rôle). Mais il nous rappelle aussi à quel point les rapports de classe peuvent être violents (Hunter est issue d’un milieu modeste) et le paternalisme misogyne, dominateur et toxique. Nul hasard s’il fait penser à Safe, film visionnaire que Todd Haynes a réalisé en 1995 (avec Julianne Moore)…
Quand bien même l’on peut regretter son épilogue (une scène de pardon conventionnelle), Swallow, fable féministe, se savoure tel u ­morceau de choix.

La Llorona, de Jayro Bustamante

Jayro Bustamante est un jeune cinéaste latino-américain qui carbure au mélange. Après Ixcanul et Tremblements, deux films déchirants, il rejoue la carte de l’hybridation pour La Llorona, son troisième long-métrage. Film fantastique ET politique, ce nouvel opus lui permet ainsi de réactualiser une vieille légende (la Llorona est un fantôme que seuls les coupables entendent pleurer) pour mieux dénoncer les crimes perpétrés contre les Indiens mayas, au milieu des années 1980, par la dictature militaire alors en place au Guatemala. Non seulement l’esthé-tisme spectral du film est justifié, mais les -personnages de femmes, de plusieurs générations et origines, sont passionnants. Engagé, troublant : du très bon cinéma. 

Scandale, de Jay Roach

Un peu bizarre, au départ, l’idée d’associer Jay Roach (réalisateur de la trilogie comico--régressive Austin Powers) à un tel sujet. Scandale raconte la chute, en 2016, de Roger Ailes, fondateur de la chaîne de télé Fox News, à la suite des accusations de harcèlement sexuel par plusieurs femmes de premier plan. Passionné de politique (il a aussi signé un téléfilm sur la gouverneure Sarah Palin), le cinéaste américain s’en sort plutôt bien. Grâce à l’énergie de sa mise en scène (option rouleau compresseur). Et grâce à Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie. Les deux premières interprètent les présentatrices vedettes qui ont révélé ce scandale, la troisième, un personnage de fiction. Trois tornades (le film va vite, un peu trop). Trois blondes atomiques. 

Les Filles du docteur March, de Greta Gerwig

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© Sony pictures

Voilà une heureuse façon de ­commencer l’année ! Rien que pour ça, on peut dire merci à Greta Gerwig, figure du cinéma « indé » américain. Les Filles du docteur March, son nouveau film, réenchante comme jamais le roman culte de Louisa May Alcott. Mais si, vous savez bien, celui qui raconte l’histoire de quatre jeunes filles de la classe moyenne pendant la guerre de Sécession aux États-Unis. Un classique du genre : adapté moult fois au cinéma, il a nourri l’imaginaire de bien des petites filles en mal d’éman­cipation. Dont Greta Gerwig, qui, elle, lui donne carrément un second souffle. Enjouée, colorée, espiègle, sa version ­s’apparente à un tourbillon. Et témoigne d’une liberté rare… et fine. Pas question de réécrire l’Histoire : on est bien en 1860, avec ses costumes, ses décors, ses conventions. En clair, son patriarcat triomphant sur fond de guerre civile. Mais pas question non plus de s’en tenir aux images pieuses du passé. Celles qui, depuis si longtemps, collent à la peau des quatre sœurs March (Jo l’intrépide, Amy la capricieuse, Meg la raisonnable et Beth la timide, pour résumer).
Toutes les sœurs – donc tous les types de féminité – sont mises en valeur ici. Filmées à parts égales, avec la même bienveillance, elles ont chacune la possibilité de révéler leur complexité, d’autant mieux qu’elles sont incarnées par des actrices subtiles (dont Saoirse Ronan, Emma Watson et Florence Pugh) et fort bien secondées (par Timothée Chalamet, Laura Dern et Meryl Streep !). L’union fait la force : tel est, au fond, le message de ce film radieux. Optimiste et féministe jusqu’au bout (la fin diffère de celle du roman), il ne cesse d’encourager l’affirmation de soi. Tiens donc…

Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan

C’est un vrai film de genre. Avec ses codes (un chef de gang en quête de rédemption, une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté, une chasse à l’homme) et son hyperviolence inhérente. Âmes sensibles, vous voilà prévenues ! Mais c’est aussi un film hallucinant, sinon halluciné. Jalonné de cadrages, de séquences et de choré-graphies virtuoses, le nouvel opus de Diao Yinan (révélé avec Black Coal en 2014) donne ainsi une image cauche-mardesque de la Chine. Peuplée de voyous, de toxicos et de monstres. Un peu confus, et parfois complaisant, Le Lac aux oies sauvages est donc un film noir, très noir, au sens propre comme au sens figuré. Impressionnant in fine.

Un vrai bonhomme, de Benjamin Parent

Il est temps pour Tom, 15 ans, garçon timide, de prendre sa place. Aussi bien dans son nouveau lycée qu’au sein de sa famille, totalement obsédée par son grand frère disparu, Léo, beau garçon bagarreur et mentor dudit cadet. Cet aîné est bien trop présent… même s’il est douloureusement absent (on apprend sa mort accidentelle dès le premier quart d’heure du film). Écrit et réalisé par Benjamin Parent, auteur de la série Les Grands, Un vrai bonhomme n’est pas un film triste, même s’il pose la question du deuil (Tom continue de voir Léo à ses côtés et lui parle). Sensible, un peu formaté (on reste proche de l’univers télé), il évoque assez joliment les stéréotypes imposés aux garçons. Pour mieux déboucher sur un tendre récit d’émancipation.

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