Lauren Bastide : « Les réseaux sociaux ont exa­cer­bé la pola­ri­sa­tion de l'espace public »

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© Marie Rouge/​Editions Allary

"C’est fini, j’en ai ma claque. J’ai déci­dé de boy­cot­ter les réseaux sociaux. À l’heure où j’écris ces lignes, Alice Coffin, conseillère éco­lo­giste de Paris et autrice du Génie les­bien, a sus­pen­du son compte Twitter pour se pro­té­ger d’une énième vague de cybe­rhar­cè­le­ment les­bo­phobe. Au même moment a lieu une énième passe d’armes entre fémi­nistes réfor­mistes et radi­cales. Une jour­na­liste télé, enga­gée, talen­tueuse et sym­pa, est vili­pen­dée en ligne par d’autres fémi­nistes à cause d’une mau­vaise tour­nure sur Monique Wittig. Qu’elle vienne de l’extérieur ou de l’intérieur de nos cercles, bien qu’elle soit plus mas­sive dans le pre­mier cas que dans le second, cette vio­lence me rend dingue. D’autant qu’elle est pro­vo­quée par ces outils eux-​mêmes ! On ne peut pas avoir de débat poli­tique sain en 280 signes ni en un thread. On ne peut pas avoir de rap­port humain sain avec des per­sonnes dont on ne voit jamais le visage. 

Comme l’analyse l’excellent docu­men­taire Derrière nos écrans de fumée – qu’on devrait à mon sens dif­fu­ser dans les écoles –, les réseaux sociaux ont exa­cer­bé la pola­ri­sa­tion de l’espace public. Et nous volent notre temps de cer­veau en appuyant volon­tai­re­ment sur les méca­nismes neu­ro­lo­giques de l’addiction. On « scrolle » plus de trois heures par jour (c’est votre cas, ne ­men­tez pas), parce qu’un matin un ingé­nieur cali­for­nien a eu l’idée démo­niaque de la page Internet infi­nie. Twitter, Facebook, Instagram : même combat. 

Autre pro­blème : la cen­sure inex­pli­cable qui s’exerce contre les comptes mili­tants. Pas un jour sans qu’une page tenue par un·e acti­viste trans, anti­ra­ciste ou fémi­niste ne soit sus­pen­due. Sans qu’on nous explique jamais selon quelles règles les algo­rithmes effacent ici un corps trop gros, là un mes­sage trop radi­cal, un téton trop fémi­nin, une tra­vailleuse du sexe trop épa­nouie, tout en lais­sant pro­li­fé­rer des mil­liers d’images d’adolescentes ultra sexua­li­sées et des kilo­mètres de conte­nus d’extrême droite décomplexés. 

Ça aus­si, ça me rend dingue. Parce que vu le bar­rage éri­gé par les grands médias contre nos idées, les réseaux sociaux sont le seul espace dis­po­nible pour les expri­mer ! Je vois des cen­taines de per­sonnes talen­tueuses pas­ser des heures à pondre des posts éla­bo­rés, détaillés, illus­trés, sour­cés, splen­dides. Un tra­vail érein­tant et gra­tuit, qui ne sera jamais rétri­bué ni par le réseau qui le dif­fuse, ni par les per­sonnes qui le consomment. Ce conte­nu, sou­vent pro­duit par des femmes, des pré­caires ou des per­sonnes non blanches, est la pro­prié­té exclu­sive de la pla­te­forme. Il est là pour sus­ci­ter du scroll, du clic, de la publi­ci­té et, au final, enri­chir tou­jours la même poi­gnée d’hommes blancs dont la for­tune colos­sale gros­sit à un rythme effré­né. Un rêve capitaliste ! 

Bref, RIEN NE VA. Et par cohé­rence, je vou­drais ces­ser d’alimenter cette machine, même si j’aime ma « com­mu­nau­té » et même si je ne vois pas com­ment lan­cer une manif, un pod­cast, une péti­tion ou une révo­lu­tion sans réseaux sociaux. Je me dis qu’on devrait tous et toutes faire pareil, exi­ger de la trans­pa­rence, de la pro­tec­tion, de la redis­tri­bu­tion. Une jour­née mon­diale de boy­cott des réseaux sociaux, ça les ferait peut-​être plier, vous ne croyez pas ? Allez, si vous êtes chaud·es, envoyez un DM et on lance un hashtag…"

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