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© Lucie Rimey-Meille

Océan : “J’ai décou­vert à l’âge adulte que mes fan­tasmes étaient à l’opposé de mes dési­rs réels et de mes pratiques”

Avec Dans la cage, essai ambi­tieux et déran­geant, Océan explore les recoins pas tou­jours relui­sants de nos ima­gi­naires éro­tiques. Pour mieux les politiser.

Décidément, la col­lec­tion Fauteuse de trouble, diri­gée par Vanessa Springora, aux édi­tions Julliard, fait ses preuves. Après La chair est triste hélas, réjouis­sant essai d’Ovidie sur sa grève du sexe hété­ro, c’est au tour d’Océan, scé­na­riste, acteur, réa­li­sa­teur et insa­tiable pen­seur des ques­tions fémi­nistes et trans, de se lan­cer. Avec Dans la cage, il livre une “auto­bio­gra­phie socio-​pornographique”, ultra auda­cieuse et cou­ra­geuse dans laquelle il ques­tionne nos fan­tasmes. Ou plu­tôt ses fan­tasmes pour ten­ter de com­prendre les rela­tions com­plexes que nous entre­te­nons entre ima­gi­naire éro­tique et réa­li­té des vio­lences patriar­cales. En clair, pour­quoi alors qu’on lutte inlas­sa­ble­ment contre les vio­lences sexistes et sexuelles, celles-​ci sur­vivent voire s’invitent dans nos fan­tasmes. Pourquoi la domi­na­tion parasite-​t-​elle nos ima­gi­naires éro­tiques alors qu’on la com­bat farou­che­ment au quo­ti­dien ? Et pour­quoi les por­no safes ne nous excitent pas alors que les hor­ribles pla­te­formes mains­tream peuvent par­fois s’avérer fort effi­caces ? Interview.

Causette : Au départ de ce livre, il y a un trau­ma ori­gi­nel, qui vient para­si­ter votre ima­gi­naire éro­tique, mal­gré vous. De quoi s’agit-il ?
Océan :
Je m’interrogeais depuis long­temps sur la ques­tion des fan­tasmes sexuels : y a‑t-​il des “fan­tasmes d’hommes” si dif­fé­rents de ceux des femmes, comme on a ten­dance à le pen­ser ? À titre per­son­nel, j’ai décou­vert à l’âge adulte que mes fan­tasmes (convo­quant géné­ra­le­ment des abus sexuels) étaient à l’opposé de mes dési­rs réels et de mes pra­tiques, fon­dés sur le consen­te­ment et le plai­sir par­ta­gé, et cela m’interrogeait beau­coup. Puis, dans une quête du “fan­tasme par­fait” en termes d’efficacité, j’ai décou­vert à la tren­taine que la remise en scène d’une situa­tion d’abus que j’avais vécue à l’adolescence agis­sait for­te­ment sur moi. Ma curio­si­té, au-​delà de mon désar­roi, a été piquée : com­ment était-​il pos­sible qu’une situa­tion aus­si pénible à vivre sur le moment soit deve­nue un fan­tasme fondateur ?

Causette : En clair, il peut arri­ver – vous avez dres­sé ce constat pour vous-​même – de fan­tas­mer les agres­sions sexuelles subies. Ce qui est non seule­ment très per­tur­bant mais aus­si hyper culpa­bi­li­sant pour les vic­times. Comment expli­quer cela ?
Océan :
En effet, la culpa­bi­li­té, quand on a des fan­tasmes vio­lents, peut être très forte. Elle peut nous pous­ser à nous taire plu­tôt qu’à en par­ler. Mais au lieu de faire face à cet ima­gi­naire pro­blé­ma­tique sans pou­voir agir des­sus et en culpa­bi­li­sant, j’ai pen­sé que ces fan­tasmes méri­taient au contraire d’être tra­vaillés et sur­tout poli­ti­sés. C’est ain­si que j’ai com­men­cé cette “enquête” qu’est mon livre, à la façon d’une enquête poli­cière, pour com­prendre com­ment s’était consti­tué mon ima­gi­naire sexuel. Et l’une de mes hypo­thèses est que les fan­tasmes vio­lents ont une fonc­tion répa­ra­trice pour l’inconscient : en rejouant dans ma tête une situa­tion de vio­lence que j’ai subie, je reprends le pou­voir, je passe du sta­tut de vic­time pas­sive à celui de met­teur en scène actif, en contrôle.

Causette : N’avez-vous pas peur que cela donne du grain à moudre aux mas­cu­li­nistes ? Qui pour­raient s’en ser­vir contre les femmes ? Cela relè­ve­rait du même argu­men­taire que “le pre­mier fan­tasme des femmes, c’est le viol”
Océan :
Bien sûr, cette crainte m’a frei­née au début de l’écriture, mais plus j’avançais, plus j’étais confor­té dans l’idée que mon pos­tu­lat est exac­te­ment l’opposé ce celui des mas­cu­li­nistes. En effet, je sug­gère que nous sommes dépossédé·es de notre ima­gi­naire éro­tique et que sa vio­lence n’est pas la nôtre, mais bien celle du patriar­cat et des vio­lences sexistes et sexuelles, que nous ten­tons de sup­por­ter à l’aide de ces remises en scène ima­gi­naires. Nos fan­tasmes de vio­lences sont des réac­tions, des ten­ta­tives de sur­vie, des reprises de pou­voir, aus­si limi­tées soient-​elles. À l’argument fal­la­cieux “puisque les femmes fan­tasment des viols, c’est qu’elles aiment ça”, j’oppose plu­tôt “les femmes fan­tasment des viols pour sup­por­ter le poids constant de la menace (ou le sou­ve­nir) d’être vio­lées”. Les fan­tasmes, pour cer­tains en tout cas, ont une fonc­tion pro­fon­dé­ment cathar­tique et ne doivent en aucun cas être confon­dus avec des dési­rs réels.

Causette : Grâce à votre enquête, vous com­men­cez par remar­quer que le por­no les­bien, qui cor­res­pond en théo­rie à votre sexua­li­té, ne vous excite pas le moins du monde. Comment l’expliquez-vous ?

Océan : Je crois que les fan­tasmes per­mettent éga­le­ment de vivre ce qui n’est pas à notre por­tée dans la vraie vie. Tant que je ne m’autorisais pas à cou­cher avec des femmes, à l’adolescence (quand je m’identifiais encore comme femme) je fan­tas­mais énor­mé­ment sur des scènes de sexe les­bien. Mais une fois que cette sexua­li­té est deve­nue ma norme, mon quo­ti­dien, ces images ne m’excitaient plus, elles n’avaient plus rien de trans­gres­sif ou d’inaccessible.

Causette : Plus com­plexe, vous notez que les situa­tions où le per­son­nage fémi­nin n’est pas consen­tant vous plaisent par­ti­cu­liè­re­ment. Quelle ana­lyse en retirez-vous ?

Océan : Là encore, c’est un équi­libre très déli­cat pour le cer­veau et sa négo­cia­tion avec le trau­ma : pour être pré­cis, j’ai plu­tôt besoin, si on parle de films por­no­gra­phiques, que l’actrice joue le fait de ne pas être consen­tante, de sen­tir que c’est une mise en scène. Sinon, ma morale et mon angoisse face à la vio­lence reprennent le des­sus. Mais tant que la vio­lence est ima­gi­naire ou jouée, alors c’est bien la fonc­tion cathar­tique qui peut agir.

Causette : En clair, pour vous, le por­no éthique et safe, s’il est tout à fait louable, peine à exci­ter. Là où, mal­gré nos convic­tions et valeurs, cer­tains scé­na­rios du por­no mains­tream, qui repro­duisent le pire des vio­lences patriar­cales, sont très effi­caces… Sauf que le por­no mains­tream est une indus­trie à ger­ber… Du coup on regarde quoi ?

Océan : Je suis le pre­mier à encou­ra­ger et sou­te­nir les créa­tions queer et éthiques, qui font des pro­po­si­tions nou­velles, auda­cieuses, poli­tiques, met­tant en scène de nou­veaux ima­gi­naires sexuels, et par­fois très drôles, comme les films de Romy Alizée et de Laure Giappiconi, que j’adore. Mais en effet si la dimen­sion enga­gée et créa­tive des pro­duc­tions éthiques et queer me réjouit, je ne consomme pas ces films dans le but d’être exci­té pour autant. Je sais que nous sommes nombreux·euses à vivre ce para­doxe : com­ment pouvons-​nous pas­ser nos jour­nées à nous battre contre les vio­lences sexistes et sexuelles et mal­gré tout consom­mer des images qui nous posent pro­blème à tout point de vue (les condi­tions de fabri­ca­tion, l’exploitation des actrices, les scé­na­rios vio­lents…) pour être excité·es ? C’est en consta­tant ce para­doxe que j’en suis venu à pen­ser que nous sommes abso­lu­ment dépossédé·es de notre ima­gi­naire sexuel, en réa­li­té tra­ver­sé par les vio­lences patriar­cales dans leur ensemble. Comme si nous avions été formaté·es, dressé·es à jouir face à des images qui nous accablent. La solu­tion pour laquelle j’ai opté à un cer­tain point a été de faire le choix poli­tique de ces­ser de regar­der du por­no mains­tream. Un peu comme on décide de deve­nir vegan, de ne plus ache­ter de fast fashion ou de ne plus prendre l’avion ! Mais c’est comme ça que j’ai dû trou­ver en moi le “fan­tasme par­fait” et que je me suis retrou­vé enfer­mé dans un sou­ve­nir trau­ma­tique éter­nel­le­ment réac­ti­vé… Du coup, ce n’est pas fran­che­ment léger non plus. 

Il appar­tient à chacun·e de trou­ver ses voies de sor­tie, ce qui est impor­tant à mon avis est déjà de sor­tir d’une culpa­bi­li­té per­ma­nente et inutile, en par­ti­cu­lier quand on a été assigné·e femme à la nais­sance. Cela n’empêche pas de prendre nos res­pon­sa­bi­li­tés face à nos modes de consom­ma­tion, d’y réflé­chir en pro­fon­deur. Je pense que les fan­tasmes évo­luent, se trans­forment, comme nous : len­te­ment mais sûre­ment. Et je crois sur­tout que l’important est d’évacuer autant que pos­sible la vio­lence dans nos vies concrètes, de s’attacher à avoir des rela­tions bien­veillantes, géné­reuses, faites de dou­ceur et de soin. Si on y par­vient, ce sera déjà pas mal !

Causette : Ce livre est cou­ra­geux, car il vient mettre la lumière sur des endroits peu relui­sants de nos incons­cients. Avez-​vous eu peur de l’écrire ?

Océan : En effet, c’était assez ter­ri­fiant de se lan­cer, la peur de ne pas être com­pris, qu’on uti­lise le texte contre moi ou plus lar­ge­ment contre les per­sonnes trans et/​ou les luttes fémi­nistes. Mais comme je le dis dans l’introduction du livre : “Aborder fron­ta­le­ment ce sujet, aus­si ris­qué que cela puisse paraître, me semble tou­te­fois plus riche et inté­res­sant que de l’occulter par peur de subir le back­lash des ser­viles chiens de garde du patriar­cat qui sèment la ter­reur pour nous silen­cier et conti­nuer à régner.”

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Dans la cage. Une auto­bio­gra­phie socio-​pornographique, d’Océan. Julliard/​Coll. Fauteuse de trouble, 196 pages, 19 euros. En librairie.

Lire aus­si I Avec sa série docu­men­taire “Faire famille”, Océan explore avec humour et ten­dresse les mul­tiples modèles fami­liaux qui existent aujourd’hui

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