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Journée inter­na­tio­nale du bai­ser : quand la bise fut venue

Mise à jour du 6 juillet 2020 /​/​/​Il parait qu'embrasser c'est bon pour la san­té mais à l'heure du Covid-​19 et des gestes bar­rières, le bisou est deve­nu per­so­na non gra­ta de nos quo­ti­diens. En cette jour­née inter­na­tio­nale du bai­ser, nous repu­blions un article paru en décembre 2017 : on se deman­dait déjà alors d'où venait ce geste si fami­lier mais peut-​être désor­mais obso­lète. Petite his­toire du zoubi !

À notre connais­sance, il n’existe pas de pein­tures rupestres de bai­sers ni de bisous (alors qu’on a retrou­vé des trucs car­ré­ment plus yéyés sur les parois des grottes). Ceci étant, on se doute bien qu’un jour, un homme ou une femme pré­his­to­riques a dû poser ses lèvres sur son enfant ou sur son·sa conjoint·e et, par là même, inven­ter le bisou. À moins qu’il n’ait été pra­ti­qué bien avant l’apparition de notre espèce, puisque la bise est attes­tée chez certain·es de nos cousin·es, les singes : les bono­bos, par exemple, ne font pas que copu­ler en per­ma­nence, femelles et mâles se font aus­si des bisous (et elles·ils se roulent des pelles). Les pre­miers bai­sers iden­ti­fiables remontent à l’Antiquité et appa­raissent sur des fresques en Inde et en Égypte, il y a plus de 3 500 ans. Sauf qu’il s’agit de bai­sers sur la bouche et pas de bises… On se baise aus­si abon­dam­ment (au sens d’embras- ser) dans l’Ancien Testament. Mais c’est dans la cité grecque ancienne que la repré­sen­ta­tion pic­tu­rale du bai­ser, vraisem- bla­ble­ment venu de la Perse voi­sine, selon Hérodote, explose. Cependant, là aus­si, dif­fi­cile d’isoler la chaste bisette de cette pro­fu­sion de bai­sers divers et variés, qu’ils soient amou­reux, fami­liaux, sociaux, hié­rar­chiques, res­pec­tueux ou cochons, per­due entre embras­sades, acco­lades, baise­mains, bai­se­pieds ou bonnes grosses léchouilles des familles. Comme les Hellènes, les Romain·es essaient d’y mettre un peu d’ordre et dis­tinguent plu­sieurs formes de bai­sers, l’oscu­lum, bai­ser social, le sua­vium, avec la langue, et le basium, plu­tôt fami­lial, dont des­cend le nom de notre bai­ser actuel.

On tape aus­si la bise dans le Nouveau Testament, où Judas y donne le bai­ser le plus célèbre du monde. Les premier·ères chrétien·nes s’inspirent du patron et se pro­diguent moult bai­sers de paix. Au Moyen-​Âge, on embrasse éga­le­ment les objets sacrés, autels, évan­giles, calices, cru­ci­fix, qui n’en deman­daient pas tant. On conti­nue, bien sûr, à se bisouiller entre époux·ses, mais éga- lement entre sei­gneurs, vassales·aux, che­va­liers, confrères·sœurs ou religieux·ses, pour mar­quer, comme tou­jours, fidé­li­té, ami­tié, éga­li­té ou res­pect, avant que les grandes épi­dé­mies de peste ne viennent jeter un léger froid dans les effu­sions. À la Renaissance, la bise en public com­mence donc à se raré­fier, avant de dispa- raître, au moins chez les nobles, au pro­fit de salu­ta­tions plus dis­tantes, avec force révé­rences et coups de cha­peau. Elle ne réap­pa­raî­tra qu’au début du XXe siècle.

Soudain, après la Première Guerre mon­diale, l’Occident assiste à l’impensable : le défer­le­ment du bai­ser amou­reux et public, popu­la­ri­sé par l’immense suc­cès du 7e art. Le bai­ser de ciné­ma amène dans ses bagages la chaste bisette, qui se répand peu à peu et nous conduit à la période actuelle, his­to­ri­que­ment curieuse. Car, depuis deux ou trois décen­nies, les dames, mais éga­le­ment cer­tains mes­sieurs, sur­tout en France (n’essayez pas de taper la bise à un Angliche si vous êtes un homme, lire page 47), ont recom­men­cé à se bisouiller en public en dehors du cercle fami­lial. Ce qu’il y a d’étonnant, dans cette façon de se saluer, c’est ce qu’elle dit de notre époque et de son rap­port aux femmes. Car, comme le note Frédéric Rouvillois, auteur d’un Dictionnaire nos­tal­gique de la poli­tesse, avec la bise, la femme est plus ou moins « obli­gée de se lais­ser embras­ser par les hommes », alors qu’elle en avait été pré­ser­vée pen­dant tout le XIXe siècle dans les rap­ports mon­dains. Lors du baise­main, par exemple, c’est elle et elle seule qui déci­dait ou non de tendre la main ; ni l’homme (ni une autre femme) n’avait le droit de s’en sai­sir. Avec l’apparition de la bise, tout change. Dans son ouvrage, l’historien résume les dif­fé­rentes inter­pré­ta­tions quant à cette pra­tique : « Alors que le phi­lo­sophe Gérald Cahen se féli­cite de ce qu’il consi­dère comme “un signe d’égalité” – puisqu’avec la bise “on se fait face” –, d’autres y voient le moyen de dis­si­mu­ler à peu de frais des inéga­li­tés per­sis­tantes, voire l’émergence d’une “norme sexiste” inédite. »

Quoi qu’il en soit, « il est dif­fi­cile de déter­mi­ner la date pré­cise du bas­cu­le­ment du salut bour­geois, dis­tan­cié, au bécot en usage dans les cam­pagnes et les milieux popu­laires à la fin du XIXe siècle. Mais le fait est qu’une muta­tion s’est pro­duite et qu’elle se pour­suit, explique Frédéric Rouvillois. Jusqu’aux années 1970 et la géné­ra­li­sa­tion de la mixi­té sco­laire. Selon l’anthropologue Suzanne Lallemand, la bise signi­fiait à cette époque pour les adolescent·es : “Je ne te connais pas, mais vive­ment qu’on se connaisse” », pré­sice l’historien. Pour Dominique Picard, psy­cho­so­cio­logue et auteure de Politesse, savoir-​vivre et rela­tions sociales, c’est en effet à cette période que, « pour contrer les milieux rigides, il y a eu un nou­veau plai­sir à se tou­cher. L’image des hommes et de la viri­li­té a aus­si chan­gé ». Et l’expansion du bisou a com­men­cé, même si, depuis quelques années, cer­tains milieux ado­les­cents ont remis de la dis­tance dans leurs salu­ta­tions (lire page suivante).

Mais l’histoire des codes de poli­tesse n’est jamais finie. Distanciation oblige, à nous d'inventer de nou­velles manières pour s'embrasser masqué.e.s !

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