Ma France à moi, c’est pas celle-là

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives.

we can t live without each other 2019digital print 10 a
© Karolina Wojitas 

L’assassinat de Samuel Paty m’a rap­pe­lé que nous pra­ti­quions nous aus­si un métier expo­sé, avec du conte­nu sexo à manier comme de la nitro. Des moments ten­dus sur fond de reli­gion, j’en ai connu, mais en évi­tant la pos­ture fron­tale, on réus­sit tou­jours à dépas­ser les cli­vages. La décen­tra­tion émo­tion­nelle n’étant pas vrai­ment une carac­té­ris­tique de l’adolescence, c’est aux adultes de faire l’effort de déca­ler les débats, en évi­tant soi­gneu­se­ment l’attitude pater­na­liste de celui ou celle qui pense appor­ter la lumière.

Quoi qu’il advienne, pour par­ler de sexua­li­té, de cari­ca­tures ou de « choses qui fâchent » à une classe, nous n’aurons plus la même légè­re­té. La mémoire du pro­fes­seur déca­pi­té nous accom­pa­gne­ra for­cé­ment. Mais pour hono­rer celle-​ci, je pré­fère inter­ro­ger le fond et la forme de ce que je trans­mets, plu­tôt que de ser­vir la soupe répu­bli­caine. Pour par­ta­ger nos valeurs, soyons inclusif·ives dans l’expression de celles-​ci. Ça ne tue­ra pas la laï­ci­té, mais la ren­dra acces­sible à chacun·e. Qui peut affir­mer que dans une socié­té plu­rielle nous devrions tous et toutes avoir la même défi­ni­tion de la liber­té d’expression ? Imposer cette vision uni­voque des choses, invi­ter les autres à remettre en cause, d’un simple coup de crayon, toute leur édu­ca­tion et leurs valeurs peut être res­sen­ti comme une vio­lence. D’ailleurs, quand on tra­vaille à décons­truire des idées reçues, les joutes intel­lec­tuelles virent par­fois au pugi­lat. Je l’ai vécu plus d’une fois. 

Si on élude les ques­tion­ne­ments des jeunes au nom de la liber­té d’expression, si on n’a de cesse d’amalgamer leurs paroles aux actes bar­bares de quelques télé­por­tés divins, on ne fait qu’enkyster les dif­fé­rences. Sur les réseaux, on mesure le fos­sé qui existe entre notre vécu de ter­rain, incroya­ble­ment riche en mixi­té, et celui de commentateur·trices, cloisonné·es dans leur entre-soi.

« La liber­té d’expression voit midi à sa porte, celle-​là même qu’on claque à la gueule des minorités »

Prôner la liber­té d’expression, ce n’est pas impo­ser une vision mani­chéenne de la socié­té, en exi­geant des autres qu’ils et elles choi­sissent leur camp. Depuis 2015, il y a donc les « Charlie », de sym­pa­thiques uni­ver­sa­listes républicain·es, et les autres, ceux et celles qui osent le sépa­ra­tisme, for­ni­quant avec l’ennemi et tra­his­sant le pays. Un peu sim­pliste comme vision de la liber­té. Au nom de ce droit au blas­phème chè­re­ment conquis, on récuse celles et ceux qui se sentent offensé·es, et on traite de lâches celles et ceux qui les sou­tiennent. Au nom de la liber­té d’expression, des réacs sou­dai­ne­ment Charlie confisquent le débat pour cibler les Arabes par le prisme de l’islam et tentent d’imposer une norme blas­phé­ma­toire bien gau­loise. Quand Ménard a para­dé avec son tee-​shirt « C’est dur d’être aimé par des cons », Cabu a dû se retour­ner dans sa tombe !

Beaucoup de jeunes n’entravent rien à cette ver­sion de la liber­té d’expression, hyper for­ma­tée, qu’on leur demande de res­pec­ter à chaque fois que l’obscurantisme frappe. Eux et elles aspirent à trans­gres­ser, à cho­quer ces fameux « pères la morale » qui irritent tant Riss. Leur moyen d’expression, c’est la pun­chline. Ils et elles croquent notre socié­té, cari­ca­turent les élites pri­vi­lé­giées, sur­jouent la pro­vo­ca­tion. Mais quand les jeunes trans­gressent, les vieux crient à l’hérésie. Le rap­peur Freeze Corleone s’est fait taxer d’antisémite pour ses textes à la mous­tache en brosse à dents : « J’arrive déter­mi­né comme Adolf dans les années trente » (Baton Rouge). Charb avait des­si­né un Hitler qui regret­tait de ne pas bos­ser à la BNP, et Wolinski, un füh­rer dan­sant, jetant un : « Salut les you­pins, ça gaze ? » Bien sûr, ces des­sins sont à contex­tua­li­ser. Les technicien·nes de la liber­té d’expression vont par­ler d’antiphrase, cette tech­nique iro­nique d’inversion des argu­ments pour mieux poin­ter une réa­li­té nau­séa­bonde. Ils et elles vont jus­ti­fier leur véhé­mence par la culture de l’irrévérence. Les rap­peurs, eux, sont accu­sés de mettre en dan­ger la République. La liber­té d’expression voit midi à sa porte, celle-​là même qu’on claque à la gueule des mino­ri­tés, ces éter­nels « étran­gers ». Les rap­peurs, forts de leur vécu géné­ra­tion­nel, cultivent l’art de la pro­vo­ca­tion jusque dans leurs pseu­dos. Le « t’es zoo­phile si tu baises avec un keuf, vu qu’c’est des porcs et des pou­lets » (10 12 14 Bureau), de Kalash Criminel, pour­rait être aus­si un des­sin de presse.

On peut aisé­ment ima­gi­ner que l’exhibition d’un per­son­nage, Mahomet ou pas, à quatre pattes, l’anus étoi­lé – réfé­rence qui a son impor­tance – et les couilles pen­dantes, puisse heur­ter des gamins de qua­trième. En fai­sant le choix de cette cari­ca­ture, même contex­tua­li­sée, Samuel Paty ne s’est pas sim­pli­fié la tâche. En effet, à la liber­té d’expression s’ajoutent les thé­ma­tiques du corps et de la sexua­li­té, pas faciles à four­guer au col­lège. Par le pas­sé, quand on cau­sait sida et drogues dans les lycées, on ren­con­trait par­fois l’hostilité des parents d’élèves. Cette fois, le prof de Conflans est tom­bé sur une bande d’assassins radi­ca­li­sés avec l’issue tra­gique qu’on connaît. Pour autant, je n’adhère pas au sou­hait des dic­ta­teurs de la laï­ci­té qui réclament qu’on pro­jette le cul offert du Prophète sur les fron­tons des mai­ries, ou qu’on le dis­tri­bue dans toutes les écoles. Un tel niveau de pro­vo­ca­tion n’est pas à la por­tée de tous et toutes, et où est l’intérêt péda­go­gique d’une telle action ?

Puisqu’on parle de pro­vo­ca­tion, avec Pendez les Blancs, le rap­peur Nick Conrad a été condam­né pour « pro­vo­ca­tion au crime ». Son sens du déca­lage radi­cal, pour faire réfé­rence à l’esclavage et à notre pas­sé colo­nial, n’a pas trou­vé un écho favo­rable dans la jus­tice majo­ri­tai­re­ment blanche de ce pays. Le « sacri­fions le pou­let ! », du Ministère A.M.E.R, avait aus­si subi l’ire de la jus­tice et des Français légi­ti­mistes. Il faut entendre l’incompréhension de toute une géné­ra­tion, issue des quar­tiers popu­laires, cen­su­rée dans sa liber­té de parole et sys­té­ma­ti­que­ment accu­sée de sépa­ra­tisme quand elle cri­tique l’ordre éta­bli. Diam’s, avant son retrait ascé­tique de la scène, l’avait rap­pé : « Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême […]/​Et qui pré­tend s’être fait bai­ser par l’arrivée des immigrés/​Celle qui pue le racisme, mais qui fait sem­blant d’être ouverte […]/​Celle qui se gratte les couilles à table en regar­dant Laurent Gerra. »

La France des jeunes n’est pas celle qui se gratte les couilles à table en rica­nant sur du Charlie. L’humour de l’hebdo, un peu vieillot, ne leur cause pas et les agresse sou­vent dans leur iden­ti­té. Le monde a chan­gé, le fait reli­gieux s’y est gran­de­ment invi­té et si on veut par­ta­ger notre art du blas­phème, salu­taire pour notre liber­té à tous et toutes, il va fal­loir mettre à jour nos logi­ciels. On ne peut pas rire du des­sin repré­sen­tant Aylan, 3 ans, mort échoué sur une plage « si près du but » sous une pro­mo de McDo, et crier au scan­dale quand Tandem décla­rait : « Je bai­se­rai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime. » Les nou­velles géné­ra­tions le vivent comme une dis­cri­mi­na­tion d’âge, de classe et de race. 

Ma France à moi, elle a envie qu’on la res­pecte dans sa diver­si­té. Sa liber­té d’expression, elle l’ambitionne plu­rielle et inter­sec­tion­nelle. Ma France à moi, celle que je ren­contre dans les lycées d’Île-de-France, adore van­ner, s’autocaricaturer, mais pas for­cé­ment avec le verre de rouge à la main et du cochon entre son pain. Ma France à moi, ce n’est défi­ni­ti­ve­ment plus celle-​là. Qu’on l’accepte ou pas. 

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