woman sitting on bed
© Ben Blennerhassett

Corona-​blues : « La force qui m’a quit­tée il y a un an est là, dans mon cahier à idées que je n’ouvre plus »

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives.
Dans cet onzième épi­sode, Aurélie, 27 ans et vivant à Massy (Essonne), écrit à « la par­tie d'elle qui ne veut rien faire depuis de longs mois ». Aurélie n'évoque étran­ge­ment pas la crise sani­taire, les recon­fi­ne­ments suc­ces­sifs et la vie au ralen­ti pour toute la socié­té comme pos­sibles causes de son état. Pourtant, le poids du temps sus­pen­du qu'elle décrit fait écho à un sen­ti­ment par­ta­gé par nombre d'entre nous.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

"Bonjour toi, ou plu­tôt moi. Voilà plus d’un an que tu as posé tes bagages, chas­sant ce qui me fai­sait me lever le matin, accu­mu­ler les pro­jets, rire avec mes amis, et ren­trer tard mais heu­reuse de ma jour­née bien rem­plie. Quand tu t’es poin­tée, je t’ai bien accueillie, pen­sant que tu n’étais là que pour des vacances. Un court séjour, ou bien un long séjour peut-​être, mais un séjour tout de même, avec une date d’arrivée et une date de départ.

Pourtant tu es res­tée, encou­ra­gée par la fin de l’automne qui se trans­for­mait petit à petit en hiver, et par la fameuse grève des trans­ports pari­siens. J’arrivais à me lever le matin, mais le reste de ma jour­née se dérou­lait entre mon cana­pé et mon lit, dans des posi­tions plu­tôt hori­zon­tales. Plus le temps pas­sait, plus j’avais l’impression que me repo­ser me fati­guait encore plus.

Et tu es tou­jours là aujourd’hui. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de retrou­ver de nou­veaux pro­jets. J’en ai même trou­vé plein d’autres ; mais soit j’y plonge en traî­nant des pieds et en espé­rant que ça finisse vite, soit je note l’idée quelque part et elle va rejoindre les oubliettes de mes pen­sées. Tu es trop bien ins­tal­lée, et trop confor­table pour moi.

Pourtant il n’y avait rien que j’aimais autant que de faire 5 choses dif­fé­rentes dans ma jour­née, me dépla­çant d’une ambiance à une autre, d’une salle de répé­ti­tion à une asso­cia­tion pour l’environnement, d’un cours de danse à l’écriture d’une web-​série. Ces années pas­sées à enchaî­ner les pro­jets, de doubles-​cursus en doubles-​cursus, de jobs en béné­vo­lats, c’était deve­nu ma source de créa­ti­vi­té, de lien social, et d’épanouissement.

J’enjambais les hori­zons avec sou­plesse et faci­li­té. Je me sen­tais tota­le­ment libre ! Tout m’intéressait, sur­tout ce que je ne connais­sais pas, et plus j’en appre­nais plus j’en vou­lais. Je com­men­çais même à pen­ser que moi, un tout petit bout de femme, pou­vais avoir une influence sur le monde, et contri­buer à le chan­ger.

Pour mes amis, j’étais celle qui répan­dait le rire et la danse autour d’elle, tou­jours là pour aider si quelqu’un n’allait pas bien. On me disait que j’étais lumi­neuse, mais aus­si que je fai­sais trop de choses. Certains t’avaient flai­ré.

Tu es arri­vée sans un bruit, comme vient la nuit. On m’avait deman­dé d’assurer une date sup­plé­men­taire de manière béné­vole, dans un théâtre. Ça ne m’aurait pas rebu­té en temps nor­mal, mais ce jour-​là je me suis sen­tie anor­ma­le­ment fati­guée, et mon lit m’appelait avec une force jusque là incon­nue. Une lour­deur nou­velle pre­nait pos­ses­sion de moi, et je vou­lais juste m’allonger et ne plus bou­ger. Je me disais que peut-​être je man­quais de som­meil. Puis tu t’es ins­tal­lée sour­noi­se­ment. J’annulais des sor­ties à la der­nière minute. Je traî­nais des pieds, j’avais déjà la flemme avant d’arriver dans un lieu qui avant m’aurait rem­pli de dyna­misme.

Je me suis vue deve­nir désa­gréable avec ma famille, moins pré­sente pour mes amis, et éteinte lorsque je me retrou­vais seule. J’ai fini par faire un tri dans mes pro­jets. Quand l’un se finis­sait, je me sen­tais sou­la­gée et je n’en com­men­çais pas de nou­veau. Je m’efforçais de ne pas com­bler le vide qu’il lais­sait. Puis un jour, je me suis aper­çue qu’il ne me res­tait plus de pro­jet du tout. Le matin je me réveillais et je savais que je pou­vais me ren­dor­mir. Quand je me déci­dais à me lever, je n’avais aucun plan­ning pré­dé­fi­ni. Cette nou­velle forme de liber­té me plai­sait. Je pou­vais res­ter long­temps à regar­der par ma fenêtre, pas­ser toutes mes jour­nées dans des habits confor­tables et chaud, à lire, médi­ter, dor­mir, cui­si­ner, repous­ser le reste au len­de­main, et … c’est tout.

J’appréciais ces moments, car je pen­sais que ça ne dure­rait pas. Mais rien n’a repris. Je n’allais même plus voir mes amis. L’hiver a pas­sé, et le prin­temps ne m’a pas fait renaître. Tu étais agrip­pée à moi. L’été s’est éter­ni­sé, l’automne est reve­nu… et tu es tou­jours là. Je me demande aujourd’hui si tu n’es qu’une par­tie de moi, ou si tu n’es pas deve­nue moi toute entière.

Une voix en moi me crie que ça suf­fit, que je suis sans joie depuis que je t’ai adop­tée. Que ma force d’avant doit reve­nir, que je dois retrou­ver le che­min de ce qui fait sens dans ma vie. Que je n’ai plus confiance dans mon pou­voir d’agir ; que je ne sais plus créer du sens. Que la force qui m’a quit­tée il y a un an est juste là, der­rière la porte où elle frappe depuis, dans mon cahier à idées que je n’ouvre plus. Que si je veux être par­mi ceux qui se mobi­lisent chaque jour, il va fal­loir agir.

Parfois je me dis que j’ai peur d’échouer, ou de ne pas trou­ver ma place. Que je suis décou­ra­gée face à l’immense tâche à accom­plir. Mais peut-​être que je me fais des idées, et que ce sont sim­ple­ment des habi­tudes trop long­temps ins­tal­lées. Je ne sais pas. C’est comme si j’avais trop besoin de toi pour me résoudre à te voir par­tir.

Je te pro­pose un mar­ché : je prends encore un peu de repos, mais pour la nou­velle année, je reprends mes pro­jets ! Je t’assure que tu pour­ras me rendre visite pour des week-​ends et qu’on pas­se­ra quelques soi­rées ensemble.

Maintenant, s’il te plaît, indique-​moi ta pro­chaine date de départ. Et laisse-​moi prendre mon train pour la vie."

Aurélie, Massy, 27 ans

Lettre d’une géné­ra­tion, épi­sode 10 l Lettre d’une ado à celle qu’elle sera plus grande : « Souviens-​toi des conseils de ton père, pour être sûre de ne jamais les suivre »

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