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© Chiara Dattola pour Causette

Quand les pla­ce­ments abu­sifs d'enfants deviennent un délire conspi

Si cer­taines familles se retrouvent bel et bien vic­times de pla­ce­ments abu­sifs, le sujet nour­rit aus­si beau­coup de fan­tasmes. D’autant qu’il est atti­sé par des mou­ve­ments com­plo­tistes pour qui les enfants pla­cés seraient les vic­times d’un tra­fic orga­ni­sé par les pou­voirs publics.

« La jus­tice doit rendre les enfants pla­cés illé­ga­le­ment », pouvait-​on lire sur une ban­de­role devant l’Hôtel de Ville de Paris, le 10 jan­vier 2021. Ce jour-​là se tenait un ras­sem­ble­ment « contre les pla­ce­ments abu­sifs et la pédo­cri­mi­na­li­té », comme il y en a eu depuis deux ans à Marseille, Nantes, Strasbourg, Clermont-​Ferrand, Melun ou Versailles. « Des enfants sont enle­vés en France [par l’Aide sociale à l’enfance, ou ASE, ndlr], et ensuite, les parents ne peuvent plus les voir, on n’a plus de nou­velles d’eux. Malheureusement, je pense qu’ils sont sor­tis de l’ASE et ils sont vio­lés en toute impu­ni­té », accu­sait un par­ti­ci­pant, dans une vidéo tour­née à Versailles, en février 2021. Arborant une pan­carte ins­crite du slo­gan « pla­ce­ments abu­sifs d’enfants = pla­ce­ments finan­ciers », il disait vou­loir aler­ter sur les « kid­nap­pings » d’enfants orches­trés, selon lui, par les pou­voirs publics. Un dis­cours qui fédère peu de mani­fes­tants, mais qui se répand comme une traî­née de poudre sur le Web.

Complot d’État

Quiconque s’intéresse aux pla­ce­ments jugés « abu­sifs » finit inévi­ta­ble­ment par tom­ber sur une nébu­leuse de sites conspi­ra­tion­nistes. Comme celui de l’association Rendez-​nous nos enfants, qui dénonce « les par­le­men­taires cri­mi­nels », « les dépar­te­ments nazis », les magis­trats « volant nos enfants pour leurs rituels nazis et pédo­philes »… et implore les parents d’aller récu­pé­rer leur pro­gé­ni­ture « par la force ». Comme celui de Pédopolis, qui dénonce les « réseaux pédo­cri­mi­nels d’État » au ser­vice des « élites sata­nistes » et dont l’ASE serait com­plice. Ou encore la page Facebook « Placements abu­sifs d’enfants France » (5 000 abon­nés), qui, entre deux publi­ca­tions sur le com­plot du Covid-​19, affirme que les pla­ce­ments d’enfants sont faits « pour le fric, seule­ment pour le fric ». Un argu­ment qui est au cœur d’une pro­po­si­tion dépo­sée, fin 2018, sur le site du Conseil éco­no­mique, social et envi­ron­ne­men­tal (Cese), par un inter­naute dénon­çant « le juteux busi­ness du pla­ce­ment abu­sif »

L’argument de l’argent

Restée lettre morte, cette pro­po­si­tion est depuis régu­liè­re­ment com­men­tée par des parents s’estimant vic­times de pla­ce­ments abu­sifs. Un dis­cours que Pierre Verdier connaît bien. Après une car­rière dans la pro­tec­tion de l’enfance, et désor­mais avo­cat, il défend aujourd’hui cer­tains de ces parents. « J’ai régu­liè­re­ment des clients qui me disent : “Ça rap­porte de pla­cer les enfants.” Je l’entends avec insis­tance », constate-​t-​il. Lui-​même auteur de plu­sieurs tra­vaux sur les dys­fonc­tion­ne­ments de l’ASE et cri­tique sur les pla­ce­ments – donc peu sus­cep­tible de com­plai­sance à l’égard du sys­tème –, réfute pour­tant cet argu­ment. « Le pla­ce­ment ne rap­porte pas, il coûte ! Peut-​être pas à la struc­ture qui accueille l’enfant, mais il coûte cher aux dépar­te­ments, à l’État, à la socié­té. Et il est cer­tain que ce n’est pas pour des rai­sons finan­cières que les juges pro­noncent des pla­ce­ments », affirme Pierre Verdier. 

Lire aus­si l Placements abu­sifs d’enfants : le cal­vaire des familles

Elle a beau être infon­dée, cette accu­sa­tion n’est pour­tant pas nou­velle. « Je pense qu’on est quelques tra­vailleurs sociaux à se l’être pris un jour dans la figure. Ce fantasme-​là apporte une expli­ca­tion simple, clés en main, à une situa­tion qui peut être insup­por­table à vivre. En ce sens, c’est un récit alter­na­tif qui peut avoir un inté­rêt immé­diat pour les parents », témoigne Laurent Puech, tra­vailleur social et ancien pré­sident de l’Association natio­nale des assis­tants de ser­vice social. Ce qui est nou­veau, dit-​il, ce sont les dis­cours sur la pédo­cri­mi­na­li­té, « appa­rus assez for­te­ment ces cinq der­nières années ».

Opacités de l’ASE

En cause ? L’hypervisibilité don­née à ces théo­ries par les réseaux sociaux d’abord. L’influence de la mou­vance com­plo­tiste QAnon (qui ali­mente les plus folles rumeurs sur les tra­fics d’enfants) ensuite. Mais aus­si le fonc­tion­ne­ment même de l’ASE, qui génère beau­coup de méfiance chez les parents. Car, bien sou­vent, ces der­niers ne savent pas qui a dépo­sé une infor­ma­tion pré­oc­cu­pante à leur encontre. Ne connaissent pas les motifs de l’enquête sociale dont ils font l’objet. Et on va par­fois jusqu’à leur refu­ser de lire le rap­port d’enquête. « Si on reprend le par­cours qui conduit à un pla­ce­ment, il y a toute une série de moments où les parents ne savent pas ce qui est train de se pro­duire. Ces opa­ci­tés peuvent géné­rer des fan­tasmes chez cer­taines per­sonnes qui ont l’impression d’être broyées par un sys­tème », ana­lyse l’assistant social. Faut-​il s’en inquié­ter ? « Les réseaux sociaux consti­tuent une sou­pape, dans la mesure où ils per­mettent d’exprimer ce qu’on ne peut pas dire à des tra­vailleurs sociaux. Le dan­ger, c’est qu’il puisse y avoir, dans quelques cas, pas­sage à l’acte, comme on l’a vu avec la petite Mia », estime Laurent Puech. En avril 2021, cette petite fille de 8 ans, pla­cée chez sa grand-​mère, avait été enle­vée par plu­sieurs hommes, avec la com­pli­ci­té de sa mère. Un com­man­do der­rière lequel se trou­vait notam­ment Rémy Daillet-​Wiedemann, une figure de la sphère conspi­ra­tion­niste d’extrême droite. Soupçonné d’avoir orches­tré l’enlèvement de Mia, il appe­lait à mener des actions pour res­ti­tuer des enfants pla­cés à leurs parents. Et a depuis été mis en exa­men pour plu­sieurs pro­jets d’attentats contre des institutions.

Lire aus­si l Enfants : mal­trai­tance et autisme, la grande confusion

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