Tristan Bartolini, créa­teur d’une typo­gra­phie non genrée

Étudiant à la Haute École d’art et de desi­gn de Genève, Tristan Bartolini a créé qua­rante signes typo­gra­phiques non gen­rés dans le cadre de son diplôme en com­mu­ni­ca­tion visuelle. Sa réa­li­sa­tion, nom­mée « L’inclusif·ve », a été cou­ron­née par le prix Art Humanité 2020 de la Croix-Rouge.

Alors qu’il prend la parole, le 15 octobre der­nier, sur l’estrade du cam­pus de la Haute École d’art et de desi­gn (HEAD) de Genève, la voix vibrante de Tristan Bartolini tra­hit son émo­tion. Le jeune homme de 23 ans pré­sente devant le jury du prix Art Humanité 2020 de la Croix-​Rouge, sa famille et de nombreux·euses invité·es un livre qui lui tient à cœur, L’inclusif·ve. À l’intérieur, des mots écrits à l’aide de qua­rante signes typo­gra­phiques non gen­rés, nés de son ima­gi­na­tion. « Lorsque j’ai réflé­chi à un thème pour mon tra­vail de bache­lor en com­mu­ni­ca­tion visuelle, le lan­gage inclu­sif s’est impo­sé, explique-​t-​il. Je vou­lais pro­po­ser des solu­tions gra­phiques propres à repré­sen­ter tous les genres. Ma sen­si­bi­li­sa­tion à cette cause s’est for­gée au contact du milieu artis­tique dans lequel j’évolue. »

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© Nastia Goussarova
Coup de foudre pour la typographie

Cet uni­vers, il s’y frotte dès l’âge de 15 ans en inté­grant une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle de gra­phiste [un CFC en Suisse, ndlr]. « Je des­sine depuis que je suis tout petit, confie Tristan Bartolini. Mes parents avaient une biblio­thèque rem­plie de livres d’histoire de l’art. Je me sou­viens que la beau­té et la dou­ceur des figures fémi­nines de la Renaissance ita­lienne m’avaient cham­bou­lé. » Son CFC en poche, le Genevois intègre un bache­lor de com­mu­ni­ca­tion visuelle à la HEAD. Dès la pre­mière année, il res­sent un coup de foudre pour la créa­tion typo­gra­phique. « C’est un long pro­ces­sus parce qu’il faut com­men­cer par tra­cer les lettres à la main, pré­cise Tristan Bartolini. Mais cela fait du bien de s’éloigner un temps de l’écran. Et puis la néces­si­té de tra­vailler sans cesse les détails en fait une acti­vi­té qua­si méditative. »

Pour créer sa typo épi­cène, le jeune homme s’arrime à un prin­cipe théo­rique de départ : le genre est un spectre dont le fémi­nin et le mas­cu­lin ne sont que les extrêmes. Entre les deux, il existe « une infi­ni­tude de manières de s’identifier ». Il rap­pelle que ce prin­cipe est défen­du « par des per­sonnes non binaires, fluides dans le genre, inter­sexes et trans­genres qui cherchent à se faire une place dans notre monde. » Alors que le confi­ne­ment com­mence, Tristan Bartolini passe aux tra­vaux pra­tiques. Le résul­tat de cette recherche se décline au fil des mots pré­sen­tés dans L’inclusif·ve. Exit le point qui vient sépa­rer le genre fémi­nin et le genre mas­cu­lin dans l’écriture inclu­sive clas­sique ! Le jeune gra­phiste entre­lace les ter­mi­nai­sons fémi­nines et mas­cu­lines. Ainsi le « e » et le « a » de « le » et « la » ne font plus qu’un·e. Plus acro­ba­tique, les mots « mar­raine » et « par­rain » se fondent au début et à la fin dans des signes inédits, par­fois trou­blants pour l’œil. Dans L’inclusif·ve, Tristan Bartolini applique ce lan­gage non binaire à une lettre d’amour, au pas­sage d’un roman mais aus­si à la Bible. « Le choix de ce texte n’est pas le fait du hasard, recon­naît le gra­phiste en sou­riant. C’est une démarche un peu pro­vo­ca­trice, voire mili­tante, des­ti­née à faire réagir sur ces questions. »

« L'art au ser­vice de l'être humain »

Quelques jours après avoir reçu le prix Art Humanité 2020 créé par la Croix-​Rouge gene­voise, le Comité inter­na­tio­nal de la Croix-​Rouge et la HEAD, Tristan Bartolini semble encore quelque peu étour­di par ce suc­cès. « Je ne pou­vais pas rêver rece­voir un meilleur prix. C’est très beau de mettre l’art au ser­vice de l’être humain. » Mais il est loin de perdre la tête. S’il aspi­rait à créer des signes typo­gra­phiques élé­gants, cer­tains lui semblent encore peu lisibles, en par­ti­cu­lier pour des per­sonnes ayant des dif­fi­cul­tés de lec­ture. Il reste aus­si beau­coup de ques­tions juri­diques à régler pour que cette inven­tion sin­gu­lière puisse s’appliquer aux polices d’écriture exis­tantes. Enfin, le jeune homme s’inquiète d’avoir été pré­sen­té, à tort, comme le pre­mier inven­teur d’une typo­gra­phie inclu­sive et non binaire. « Ce type d’expérimentation existe déjà, notam­ment à l’initiative du col­lec­tif franco-​belge Bye Bye Binary, for­mé en 2018 », rappelle-​t-​il. Le gra­phiste com­mence à faire connais­sance, à dis­tance, avec ses membres. Dans la pers­pec­tive d’une col­la­bo­ra­tion ? « Je ne pré­tends pas que ma typo soit la solu­tion. Le plus impor­tant à mes yeux à pré­sent, c’est effec­ti­ve­ment de prendre part à ce mou­ve­ment qui fleu­rit dans les pays fran­co­phones et ouvre de nou­velles portes au lan­gage inclu­sif. »  

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