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Crise dans les crèches : « L’urgence c’est l’attractivité et la reva­lo­ri­sa­tion du métier »

Les récents soupçons de maltraitance et l’empoisonnement d’une petite fille de onze mois ont mis en exergue la situation alarmante du secteur de la petite enfance. Pour Causette, Véronique Escames, co-secrétaire générale du Syndicat national des professionnel·les de la petite enfance (SNPPE), revient sur la crise que subit le secteur depuis de nombreuses années.

Après l’empoisonnement mortel d’une fillette de onze mois pour lequel une professionnelle de la petite enfance titulaire d'un CAP est soupçonnée, le 22 juin dernier dans une crèche lyonnaise de la structure People & Baby, le groupe privé fait à nouveau face à des soupçons de maltraitance, a rapporté France info ce mardi 12 juillet. Dans les Yvelines, une maman accuse en effet une employée d’une crèche d’avoir violemment secoué son fils de deux ans.

À l’image du scandale qui a secoué les Ehpad au début de l’année, ces faits, s'ils restent rarissimes, viennent jeter une lumière crue sur la crise que traverse depuis plusieurs années le secteur de la petite enfance. Alors qu’en septembre 2020, le rapport gouvernemental des 1 000 premiers jours – mené par le secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des familles, Adrien Taquet et le pédopsychiatre Boris Cyrulnik - prévoyait d’améliorer les conditions d’accueil des enfants et les conditions de travail des professionnel·les qui s’occupent d’eux·elles, les collectifs et syndicats tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. 

Manque d’effectifs, surmenage, difficultés de recrutement, enfants en surnombre… Véronique Escames, co-secrétaire générale du SNPPE, revient pour Causette, sur les revendications des professionnel·les. Une crise qui la touche particulièrement : depuis le mois de juillet 2021, cette femme de 55 ans, auparavant auxiliaire de puériculture dans une crèche municipale des Yvelines depuis 1988, ne peut plus exercer en raison d’une inaptitude causée par la pénibilité de son travail. 

Causette : La Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) vient de publier lundi une enquête alarmante sur l’état du secteur de la petite enfance en France, qui révèle que près de la moitié des crèches collectives sont touchées par la pénurie de professionnel·les. C’est aussi votre constat ? 
Véronique Escames : Totalement ! Les crèches françaises vont mal. Il y a des grosses difficultés au sein de la profession depuis des années. Des difficultés qui se sont accentuées avec la crise sanitaire du Covid-19 notamment. Les absences des professionnelles liées aux arrêts maladies et aux cas contacts se sont multipliées alors qu’elles n’ont pas été remplacées. C’est déjà difficile de recruter des CDI, mais alors des contrats de courte durée, c’est encore plus dur. 
En dehors du Covid, le secteur de la petite enfance est touché plus globalement par une crise du recrutement. Une crise que l’on ressent même au niveau des formations. De moins en moins de gens se dirigent vers les métiers de la petite enfance. Les salaires ne sont pas attractifs et les conditions de travail deviennent de plus en plus difficiles. Ça démotive forcément. Actuellement, on a beaucoup de départs en retraite ou de reconversions à cause de la surcharge de travail. La majorité de ces postes ne seront pas remplacés. 
Les métiers de la petite enfance souffrent aussi d’une image péjorative. Beaucoup de parents partent le matin en nous disant « amusez-vous bien ! ». Ils ont l'impression que travailler en crèche, c'est changer des couches, jouer et donner à manger, alors qu'il y a un aspect éveil et épanouissement pédagogique fondamental.

Les micro-crèches, ces structures privées qui emploient de trois à quatre professionnel·les par jour, sont-elles touchées de la même manière par cette crise que les crèches municipales ? 
V.E.: C’est une situation commune à tous les gestionnaires. La situation des micro-crèches est particulière parce qu’effectivement, il y a moins d’enfants donc moins de personnel et donc plus de tâches à réaliser pour ce personnel que dans les structures collectives. Il faut reconnaître que les conditions de travail y sont moins bonnes. Mais globalement, la crise s’est généralisée à tout le secteur. 

Lire aussi I Crise sanitaire : enfin un syndicat national de la petite enfance !

Quelles sont vos principales revendications ?
V.E.: L’urgence, c’est la pénurie de personnel. On demande une revalorisation de nos métiers, qui passe par le salaire bien évidemment, mais aussi par une refonte et une offre plus large de formations de qualité afin de donner envie aux étudiants de travailler dans le secteur. Mais pour cela, il faut aussi changer l’image du métier. Il ne suffit pas d’aimer s’occuper des enfants pour travailler en crèche. Sinon, c’est comme ça que l’on se retrouve avec des professionnels pleins de bonnes volontés qui commettent des erreurs. 

Le 22 juin dernier, une petite fille de onze mois est décédée à la suite d’un empoisonnement mortel. Seule ce matin-là pour accueillir les enfants et agacée par les cris de la fillette, l'auxiliaire de puériculture a vite reconnu l'avoir intoxiquée au Destop, un produit chimique destiné à déboucher les canalisations. Ce drame est-il le point d’orgue de cette crise ? 
V.E.: Bien sûr et c’est aussi le drame qu’on craignait depuis des années. Les professionnelles sont autorisées à rester seules à l’ouverture et à la fermeture de la crèche, ce qui augmente considérablement le risque d’accident et de maltraitance. Il n’y a personne à qui passer le relais en cas de problème. En fin de journée, le risque de perdre patience est accru. On a passé la journée à flux tendu, dans le bruit et sous la pression. Donc se retrouver seule, même s’il n’y a que trois enfants, ça augmente bien évidemment le risque. Et si jamais la professionnelle se blesse ou fait un malaise, ça pose aussi un problème de surveillance. 
Il faut toujours une personne pour prendre le relais au cas où. Combien continuent de venir travailler alors qu’elles sont épuisées. C’est un cercle vicieux. Et à la fin, on se retrouve avec des situations ingérables. 

Le 6 juillet dernier, la Première ministre Élisabeth Borne s’est engagée dans son discours de politique générale à créer 200 000 places d’accueil. Qu’en pensez-vous ?
V.E.: Il faut les créer, mais pas dans l’urgence. Il faut qu’il y ait des professionnels pour encadrer ces enfants, sinon ça ne changera pas le problème. Aujourd’hui, je pense vraiment que l’urgence c’est l’attractivité et la revalorisation du métier. 

Le 11 juillet, le ministre des Solidarités, Jean-Christophe Combe, a annoncé la parution fin juillet d’un arrêté pour valider l'élargissement de l'exercice des métiers de la petite enfance en crèche. Cet arrêté devrait permettre également la reconnaissance de diplômé·es étranger·ères en particulier européen·nes. Pensez-vous que cela puisse être une solution ? 
V.E.: Élargir pourquoi pas mais il faudrait savoir à quel métier on élargit. Par exemple, élargir aux professeurs des écoles ne me semble pas une bonne idée car ils ne sont pas formés sur le jeune enfant. Pareil pour les personnes en réinsertion professionnelle : il faudra les former sur le tas, ce qui va accentuer la surcharge de travail du personnel déjà en place. Il ne faut pas oublier qu’au milieu de tout ça, il y a aussi les stagiaires en formation qu’il faut former. On ne peut pas faire correctement notre travail, former des stagiaires et aussi former sur le tas des professionnels. Aujourd’hui on pense à tort que n’importe qui peut aller travailler en crèche du jour au lendemain. Ouvrir des places et dire que tout le monde peut aller travailler en crèche dès lors qu’on a une petite expérience des enfants, ce n’est pas comme ça qu’on va revaloriser l’image du métier. Travailler en crèche c’est beaucoup plus que de simplement garder des enfants. 
Concernant la reconnaissance des diplômes étrangers, c’est intéressant mais il faudra aussi gérer la barrière de la langue qui pourrait aussi poser un problème au début. 

Lire aussi I Parentalité : la passerelle, un relais pour souffler

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