Lettre à l'éléphante Écho : mar­cher pour ne pas mou­rir

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives. Ce 20ème épi­sode est un peu spé­cial : il ne s'agit pas d'une lettre d'une jeune per­sonne mais de la créa­trice de Lettres d'une géné­ra­tion elle-​même, Sarah Roubato, qui est aus­si autrice.
Elle écrit à l'éléphante Écho, qui vivait dans les plaines kenyanes et dont la vie a fait l'objet de plu­sieurs docu­men­taires.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

two gray elephants walking on open field
© Saad Khan

"Écho,
Quelques esprits tristes me disent qu’il est ridi­cule de vous écrire une lettre, car vous ne com­pre­nez évi­dem­ment pas le fran­çais. Laissons-​les. Vous avez été l’éléphant le plus fil­mé au monde. Vous connais­siez bien la camé­ra, sans savoir ce qu’était un film. Disons que c’est l’endroit où je vous ai ren­con­trée.

Vous savez, cette femme blonde qui arri­vait avec sa jeep et pas­sait ses jour­nées à vous regar­der ? Cynthia Moss. Pendant plus de trente ans, elle a fait par­tie de votre pay­sage. Et vous du sien. Chaque jour, elle se réveille élé­phant, elle sou­rit élé­phant, elle espère élé­phant, elle pleure élé­phant, elle s’endort élé­phant. Ces gens-​là sont un peu à part, car ils passent plus de temps avec des êtres qui ne sont pas de leur espèce. Du matin au soir, tous les jours de la semaine, ils observent, jumelles dans une main, car­net dans l’autre. Des mois de recherche pour récol­ter des bouts d’information minus­cules qu’ils met­tront des années à assem­bler. Ils vivent dans un autre temps.

Léguer, c’était là votre ultime épreuve. Une matriarche doit trans­mettre son savoir pour assu­rer la sur­vie des siens. Il ne suf­fit pas de faire, il faut encore trans­mettre. Première leçon. Grâce au tra­vail de Cynthia et des camé­ra­mans qui sont venus vous fil­mer, vous léguez aus­si quelque chose à notre espèce. Chez nous, c’est ce qu’on appelle un tes­ta­ment. Mais nous le rédui­sons à un inven­taire et à une inten­tion de divi­sion des biens maté­riels. Nous ne signons pas de tes­ta­ment spi­ri­tuel.

Quand votre fils Ely est né, il ne pou­vait pas se lever. Ses deux pattes avant étaient pliées. La loi de la nature vou­drait qu’une mère aban­donne son enfant s’il ne peut pas mar­cher. Toutes les mères élé­phants jusque là obser­vées le fai­saient. En tant que matriarche, vous aviez la res­pon­sa­bi­li­té du groupe, et de vos deux pre­miers enfants. Pourtant, vous êtes res­tée. Et pen­dant trois jours, vous avez essayé de rele­ver votre fils.

Il fai­sait chaud. Votre fille Erin avait soif. Elle hési­tait. Elle a fini par s’éloigner. Mais en enten­dant le bébé crier, elle est reve­nue en cou­rant, et ne vous a plus lâchés. Dans ce geste et dans l’acharnement de votre petit à vou­loir se lever, votre héri­tage se trans­met­tait déjà. Le troi­sième jour, les pattes avant de Ely se sont dépliées. Épuisé, il a levé la tête et a trou­vé votre mamelle. Ely est deve­nu un mâle magni­fique. Vous leur avez mon­tré que tout élé­phant qu’on est, on peut s’arracher aux lois de son espèce. Pas pour les tra­hir. Pour les réin­ven­ter.

Quelques années plus tard, Erin a été tou­chée par une flèche empoi­son­née. Cette fois, vous avez fait le choix de conti­nuer à mar­cher. Je ne sais pas com­ment se pré­sente à vous un tel choix. Vous n’avez sûre­ment aucune notion de ce qu’est la rai­son. Mais vous avez bien eu conscience de quelque chose qui était plus impor­tant que l’élan qui vous rame­nait vers votre fille mou­rante. Ce jour-​là vous étiez bou­le­ver­sée. Votre visage suin­tait, marque d’émotion intense chez les élé­phants. Et vous avez réus­si, Echo. Votre petit-​fils est deve­nu le plus jeune orphe­lin à avoir sur­vé­cu.

Votre famille marche encore sur les routes que vous lui avez mon­trées. Des pistes de mil­liers de kilo­mètres que les hommes com­mencent à peine à car­to­gra­phier. Les élé­phants avancent avec cette fausse len­teur qu’ont tous les géants.

Marcher pour ne pas mou­rir. Fuir le froid, la sèche­resse, la per­tur­ba­tion d’un ter­ri­toire, le manque de nour­ri­ture. Tout quit­ter, pour mieux vivre ailleurs. Pour don­ner une chance à ses petits. C’est la force qui a per­mis à toutes les espèces de peu­pler la terre. Elle habite les oies, les papillons, les baleines, les gnous, les tor­tues marines, les élé­phants… et les hommes.

Quelque part, un sac dans une main, un enfant dans l’autre, nous mar­chons aus­si. Chassés, réfu­giés, migrants. Puis ins­tal­lés, rési­dents, méfiants envers les nou­veaux dépla­cés. Comme nous, vous avez des ter­ri­toires à pro­té­ger. Vous pre­nez pos­ses­sion d’un point d’eau et vous le défen­dez contre les intrus. Chez vous aus­si il y a les domi­nants et les domi­nés, mais vous avez su trou­ver l’équilibre entre le ter­ri­toire des uns et la route des autres, tous deux néces­saires à la sur­vie de l’espèce. Nous, on cherche encore."

Pour lire plus de textes de Sarah Roubato, décou­vrez Lettres à ma géné­ra­tion aux édi­tions Michel Lafon et le livre audio Trouve le verbe de ta vie et autres lettres sonores aux édi­tions Frémeaux et Associés.

Lettres d'une géné­ra­tion, épi­sode 19 l Lettre au deuil de ma mère : « Tu me forces à croire en moi pour me convaincre qu’un jour ça ira mieux »

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