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Des manifestantes brandissant des pancartes en turc: «Appliquer la Convention d'Istanbul», scandent des slogans lors d'une manifestation à Istanbul, lundi 22 mars 2021, contre le retrait de la Turquie de la Convention d'Istanbul. © Emrah Gurel/AP/SIPA

Auprès des femmes turques qui refusent de voir leur pays quit­ter la Convention d'Istanbul

La Turquie a annon­cé dans un décret pré­si­den­tiel publié en pleine nuit le 19 mars que le pays se reti­rait de la Convention d’Istanbul, un trai­té inter­na­tio­nal, impo­sant aux Etats signa­taires de légi­fé­rer sur les vio­lences faites aux femmes.

« La Convention d’Istanbul est à nous .» Avec la pluie, les ins­crip­tions écrites sont trem­pées et leurs sup­ports car­ton­nés qui servent de pan­carte com­mencent à gon­do­ler. Même les dra­peaux, sur les­quels sont cou­sus des sym­boles fémi­nins arc-​en-​ciel, sont tel­le­ment alour­dis par les gouttes qu'ils ne volent plus. Mais les mili­tantes les tiennent à bout de bras. Sous la pluie bat­tante, Rojda Aksoy, du col­lec­tif Mor Dayanisma (Solidarité vio­lette) s'époumone et enchaîne les slo­gans. « Mon pré­fé­ré, c’est quand on crie : On ne se tai­ra pas, on n’a pas peur, on n’obéira pas », sourit-​elle.

Elles sont une tren­taine, para­pluie vio­let à la main, à avoir tenu à être pré­sentes ce lun­di soir à la sor­tie du métro Osmanbey, au-​dessus de la place Taksim. Les mani­fes­tantes sont entou­rées par bien plus de poli­ciers. Un camion avec canon à eau sta­tionne à quelques mètres. Quelques heures plus tôt, des mili­tantes de la pla­te­forme Nous en fini­rons avec les fémi­ni­cides avaient été encer­clées par sept bus de la police et embar­quées sans ména­ge­ment alors qu’elles ten­taient de se réunir sur la place Taksim, inter­dite aux ras­sem­ble­ments. « Qu’il pleuve ou qu’il neige, rien ne peut nous arrê­ter, parce qu’on est en colère, furieuses… on parle de nos vies, là ! », mar­tèle Rojda Aksoy. La femme de 33 ans situe son pre­mier com­bat fémi­niste lorsqu’elle avait 17 ans. Sa famille veut la marier à son cou­sin, qui a 30 ans. Elle refuse. « La résis­tance des femmes est la plus grosse oppo­si­tion au gou­ver­ne­ment en Turquie. Il a peur de s’en prendre à nous trop fron­ta­le­ment. Alors il nous enlève des droits, petit à petit. » 

Prise dans la nuit de ven­dre­di à same­di, la déci­sion a sur­pris tout le monde. La forme – un décret pré­si­den­tiel – ne colle pas. « Erdogan a déci­dé tout seul de l’annuler, contrai­re­ment aux pro­cé­dures, ana­lyse Zeynep Gambetti, poli­to­logue à l’Université du Bosphore (Bogaziçi), à Istanbul. Il faut que le texte soit rati­fié par le Parlement : c’est un trai­té inter­na­tio­nal. Le com­bat n’est pas ter­mi­né ! »

L’universitaire ne déses­père pas : c’est une habi­tuée des luttes. En 2016, elle signe une péti­tion pour récla­mer la paix dans le sud-​est de la Turquie, où les com­bats font rage. Pour avoir sim­ple­ment signé, des cen­taines de ses col­lègues perdent leur emploi. Et en jan­vier der­nier, la majo­ri­té des pro­fes­seurs de son uni­ver­si­té n’acceptent pas la nomi­na­tion de leur nou­veau rec­teur, un proche de l’AKP, le par­ti de Recep Tayyip Erdogan. Ils décident que, chaque jour, ils feront face à son bureau, en silence, pen­dant quelques minutes. La déci­sion du retrait de son pays de la Convention d’Istanbul la désole. « Elle repré­sen­tait pour les femmes, pour les mili­tantes, un énorme sou­tien. Il y avait un volet pré­ven­tif, mais elle impo­sait éga­le­ment à l’Etat de prendre des mesures légales, des mesures juri­diques ou de mettre en place des dis­po­si­tifs comme des foyers de refuge. La Convention veillait aus­si à ce que cer­tains pré­ju­gés sexistes soient com­bat­tus au sein de l’opinion publique », détaille-​t-​elle. Un texte si impor­tant que plu­sieurs de ses articles avaient même été pla­car­dés sur les pan­neaux d’affichage de Besiktas, une mai­rie d’arrondissement d’Istanbul. D’autres mai­ries dis­tri­buaient le texte aux jeunes mariés.

Lire aus­si l Convention d’Istanbul : pour­quoi le départ de la Turquie est une très mau­vaise nouvelle

Ironie de la situa­tion, c’est, comme son nom l’indique, à Istanbul, pre­mière ville du pays en termes de popu­la­tion, que la Convention avait été signée en 2011. Erdogan lui-​même l’avait alors para­phée. Le texte émane du Conseil de l’Europe, dont la Turquie est membre. Mais les temps ont chan­gé et, dix ans plus tard, la pré­si­dence estime « qu’un groupe de mili­tants s’est empa­ré de la Convention d’Istanbul, ten­tant de nor­ma­li­ser l’homosexualité, ce qui est contraire aux valeurs fami­liales et tra­di­tio­nelles turques ». Rojda Aksoy esquisse un sou­rire. “Même le nom de la Convention les rend mal à l'aise." A la suite du tol­lé pro­vo­qué jusque dans la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, leur com­mu­ni­qué a même été tra­duit en anglais, une démarche excep­tion­nelle. Dans la fou­lée, l’agence de presse offi­cielle, Anadolu Agency, a sou­li­gné que la Turquie conti­nue­rait à se pré­oc­cu­per des vio­lences faites aux femmes. Mais dans son coin, sans cha­peau­tage inter­na­tio­nal. Le par­ti du pré­sident a même évo­qué une future conven­tion, « la Convention d’Ankara », pour la remplacer.

Tout au long de la semaine, des micro-​rassemblements ont eu lieu dans des quar­tiers d’Istanbul, avant une nou­velle grande mani­fes­ta­tion pré­vue pour le same­di 27 mars. Et chaque soir, les citoyen·nes sont invité·es à faire du bruit avec des cas­se­roles à leurs fenêtres, une forme de pro­tes­ta­tion deve­nue rituelle. 

En atten­dant, les vio­lences sexistes et sexuelles se pour­suivent en Turquie. Si les sta­tis­tiques offi­cielles ne dénombrent pas les fémi­ni­cides, l'association Kadın Cinayetlerini Durduracağız (Nous stop­pe­rons les fémi­ni­cides) se charge de faire le tra­vail. L’année der­nière, la pla­te­forme a recen­sé 300 vic­times. 171 autres étaient mortes dans « des condi­tions sus­pectes ». Et depuis same­di, et la déci­sion de se reti­rer de la Convention, au moins six femmes ont été tuées. Meral Sivrikaya, par exemple, avait 50 ans et vivait près de Pamukkale, au sud-​ouest du pays. Cela fai­sait deux semaines qu’elle vivait chez sa fille. Ce lun­di, son mari, avec qui elle était en ins­tance de divorce, l’a poi­gnar­dée. Elle avait refu­sé de « faire la paix ». 

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